JEREMY SAULNIER. REALISATEUR. MURDER PARTY (2007), BLUE RUIN (2013), GREEN ROOM (2015), AUCUN HOMME NI DIEU (2018)

INTERVIEW: ROMAIN LE VERN

Quel est votre rapport au cinéma?
Jeremy Saulnier: Mes goûts, en tant que spectateur ou réalisateur, sont cycliques. Avant, j’aimais les films méandreux, atmosphériques et j’aime toujours; mais désormais, j’ai besoin d’énergie propulsive. J’ai une vie très occupée… Comment dire? Je suis père de famille. J’ai besoin de films soft (il rit). Mes enfants sont trop jeunes pour que je les initie aux films pour enfants avec lesquels j’ai grandi comme Une histoire sans fin (Wolfgang Petersen, 1984) et E.T. (Steven Spielberg, 1982). En fait, je ne peux montrer un film à mon enfant de 8 ans s’il y a mon enfant de 3 ans dans la même pièce! J’ai grandi dans l’Amérique de Ronald Reagan, en dévorant The Thing de John Carpenter et la série Miami Vice. De manière générale, j’ai toujours aimé les films de genre, les films noirs, les thrillers d’action. Principalement parce qu’ils me procuraient un plus grand plaisir visuel.

Quel est le premier film que vous avez vu?
Jeremy Saulnier: Je pense qu’il s’agit de Pinocchio (1940). Je me souviens surtout de ma découverte au cinéma des Aventuriers de l’Arche perdue (Steven Spielberg, 1981) lors d’une ressortie. C’est le premier film que j’ai adoré et le film que j’ai le plus vu dans ma vie.

Est-ce qu’il y a déjà eu un avant et un après avec un film?
Jeremy Saulnier: Vous allez rire, mais j’ai très peu eu d’avant et d’après avec un film. Mon expérience cinématographique est moins personnelle que collective. J’ai toujours vu des films avec des amis. Macon Blair, qui est acteur dans tous mes films, est un ami d’enfance et j’ai vu très peu de films sans lui. Alors c’est dur à dire… Je dirai que Zombie (George Romero, 1978) a eu un énorme impact sur ma cinéphilie, sur ma vie et ma carrière de cinéaste. Je l’ai vu trop tôt. Mes cousins plus vieux que moi m’avaient torturé avec ce film qu’ils avaient sur une vieille VHS. Ils n’arrêtaient pas de passer en boucle les explosions de tête, inlassablement. J’étais traumatisé. A la fois effrayé et fasciné. En même temps, c’est ce qui a provoqué le déclic chez moi, l’amour des effets spéciaux, de savoir comment on les créait. Et j’ai découvert le plaisir d’être effrayé aussi. Quand j’étais adolescent et que j’essayais d’être un skateur super cool, des mecs plus vieux que moi regardaient Happy Birthday To Me (Jack Lee Thompson, 1982). J’étais tellement effrayé par les premières images de ce film que j’ai prétendu un appel de ma mère en disant que je devais rentrer. J’ai pris mon skate board et j’ai fui à cause d’une simple VHS. Ça faisait partie de l’excitation. J’aimais l’idée que les films d’horreur pouvaient vous affecter. J’étais si lâche ce jour-là que je devais apprendre la technique pour faire peur à mon tour. Donc si je devais citer un avant et un après, ce serait Zombie. On ne réalise pas aujourd’hui ce que c’était à l’époque. C’était avant Internet, donc on n’avait pas accès en deux clics à des making-of. C’est en lisant Fangoria que j’ai découvert les travaux de maîtres des effets spéciaux comme Tom Savini, Rick Baker ou encore Dick Smith qui avait fait un travail exceptionnel sur L’exorciste et Taxi Driver.

Pensez-vous que l’on fera du cinéma en 2050?
Jeremy Saulnier: Oui, j’espère que je serai toujours vivant! Si plus personne ne fait plus de films, je continuerai à en faire. Vous savez quoi? Je n’ai même pas envie de savoir à quoi le cinéma ressemblera en 2050. A chaque fois que l’industrie propose une nouvelle technologie, je déteste. Je déteste la 3D. Je déteste le 60 images par seconde… J’ai déjà eu recours à la projection numérique. Je ne suis pas un puriste mais je n’aime pas quand on trafique le cadre ou les images. J’adore voir les films en 2D dans une salle obscure en compagnie de spectateurs. Je suis sceptique sur la réalité virtuelle, sur le côté «choisis ton aventure». Je suis pas contre un cinéma où le spectateur est en immersion et actif, mais je préfère regarder le film qui a été réalisé par une autre personne. J’aime qu’on me raconte une histoire et j’aime être pris au dépourvu.

Quels sont les films qui vont ont marqué par l’intensité de leurs images?
Jeremy Saulnier: Le Solitaire (Michael Mann, 1981); Les chiens de paille (Sam Peckinpah, 1971); No Country for Old Men (Joel Coen et Ethan Coen, 2007); Paris, Texas (Wim Wenders, 1984); Le fleuve de la mort (Tim Hunter, 1986); Mad Max 2 (George Miller, 1981); Assault (John Carpenter, 1976)…

Quels sont vos souvenirs de vidéoclub?
Jeremy Saulnier: Au vidéoclub, on trouvait de tout. Des choses vraiment surprenantes et d’autres choses vraiment impossibles à regarder qui faisaient hurler de rire. Je me souviens que l’on trouvait beaucoup de films d’horreur bizarres. Je voulais retrouver l’émotion provoquée par le visionnage de L’exorciste que j’ai découvert dans l’escalier, espionnant mes parents le regarder à la télévision. Je pense à Bad Taste (Peter Jackson, 1988). J’ai vu ça au collège et on se refilait ça entre amis parce qu’on tournait aussi des films le week-end. Peter Jackson avait beau être néo-zélandais, il était proche de nous, c’est le premier film que je voyais de quelqu’un qui aurait pu faire partie de ma bande d’amis. C’était tellement un film que j’aurais adoré tourner à l’époque, une parfaite combinaison de gore et d’humour. Ce film tourné en un week-end en 70 mm avec des amis m’a inspiré. C’est aussi grâce au vidéoclub que j’ai découvert mes premiers Kubrick et Scorsese. C’était un autre cinéma, duquel on apprenait beaucoup, et c’est follement inspirant aussi. Mais Bad Taste, quel choc! Maintenant, je me sens un peu loin du cinéma d’exploitation et du cinéma gore. En tant que cinéaste, j’ai avant tout envie de faire des films très différents les uns des autres. Green Room n’est pas Blue Ruin et c’est tant mieux. Refaire la même chose, c’est très ennuyeux pour le public comme pour le réalisateur.

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