On connaît moults films sur les lendemains de 68 qui déchantent, les illusions qui se cassent la figure, le contre-système avalé par le système… On en connaît en revanche très peu sur cette génération de jeunes employés de bureau arrivistes qui plongent, dix ans après tout le monde, dans ce qu’il reste de la contre-culture à l’aune des années Tonton.

Encore un cinéaste qui s’en va dans l’indifférence la plus totale: François Leterrier est mort ce week-end à l’âge de 91 ans. Gueule qu’on a vu chez Bresson (Un Condamné à Mort s’est échappé), l’homme était surtout un cinéaste à la carrière bizarroïde, de quoi donner du fil à recoudre à la politique des auteurs (le troisième volet d’Emmanuelle, Les Babas-cool, des drames en noir et blanc contemporains de la Nouvelle Vague avec la Signoret: tout ça se balade dans cette étonnante filmo). Il avait surtout réalisé une délicieuse comédie anticipant les années 80: Je vais craquer, adapté de la BD La Course du rat de Lauzier.

Jérôme (Christian Clavier dans son premier grand rôle, enquillant juste après le triomphe des Bronzés), la trentaine rutilante, est un jeune cadre dynamique qui ne chôme pas puisqu’il a déjà fabriqué trois charmants bambins avec sa femme Brigitte (Nathalie Baye). Il tombe un soir sur son vieux copain Chris (le rayonnant Marc Porel, vu notamment chez Fulci et Visconti), acteur désargenté qui préfère les nuits chez Castel aux réunions fadasses derrière un bureau. La rencontre joue le rôle d’un détonateur: bien qu’il méprise ce pique-assiette de Chris, notre Jérôme comprend qu’il est en train de passer à côté de sa vie. Après tout, il a lui-même abandonné ses ambitions d’écrivain pour une carrière cravatée qui sent bon l’antimite bon marché. Il profite alors de son licenciement brutal pour renouer avec la vie de bohème, ou plutôt ce qu’il imagine de la vie de bohème.

Commence alors une plongée dans le Paris interlope du tournant des années 80 (rappelons à nos plus jeunes lecteurs qu’on n’appelle pas encore ça les années fric): Jérôme partage son temps entre la branchitude faste du Palace et les happenings de saltimbanques altermondialistes à Beaubourg, toujours pas revenus de 68 et de son corollaire mondialisé, Zabriskie Point. Il s’essaye lui-même aux cols roulés jaune safran et aux improbables smoking rayés or, dans ce pays qui va bientôt voir défiler les agences de communication et les brushing garantis sans pellicules façon Bernard Tapie.

Jérôme Ozendron n’est autre qu’un personnage de Gérard Lauzier, le papa des fameuses Tranches de vie parues dans Pilote à partir de 1974, qui passera lui-même à la réalisation par la suite. Dans un style abrasif qui ne sentait pas la soutenance de thèse, tous les sociotypes parisiens y passèrent : les militants aliénés ne comprenant même pas leur propre jargon marxisant, les managers néo-hippies, les parents hélicoptères, les artistes contestataires rattrapés par la pub… Une satire féroce de la société « libérée » quelque part entre Claire Bretécher et Philippe Muray, qui ravive donc tout un monde. Monde qui est en fait… le nôtre, vous vous en doutez.

François Leterrier est surtout connu pour ses Babas-cool, qu’il réalisera un an après (1981): un prequel absolu du Problemos d’Eric Judor featuring le Splendid et une bande-son de Nino Ferrer. Mais ce Je vais craquer, qui dépassa le million de spectateurs à sa sortie, a quelque chose en plus: outre la grinçante étude de moeurs, on est obligé de composer avec la misogynie crasse de Clavier, sa veulerie rond-de-cuir qu’on croirait échappée d’une comédie à l’italienne: voyez les taquets qu’il adresse en voix off au physique de cette pauvre Anémone («elle a une sale gueule mais un beau cul… Je la saute vite fait, et je me casse!»). Comment ça, M6 n’accepterait pas de financer un machin aux dialogues pareils de nos jours?

Le film est aussi l’occasion de croiser des visages plus ou moins familiers: Jacques Doniol-Valcroze (le Founding Father des Cahiers du Cinéma dont jamais personne ne parle) mais aussi l’élégance taille mannequin de Maureen Kerwin, notre Faye Dunaway à nous, formée au Conservatoire national et égérie d’un certain Jerry Schatzberg dans les années 80, qui était alors son époux. C’est l’un des films fétiches de Frédéric Beigbeder: libre à vous d’apprécier ou de vous boucher le nez, chers téléspectateurs!

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