[JE T’AIME, JE T’AIME] Alain Resnais. 1969

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Des décennies avant Michel Gondry et son Eternal Sunshine of the Spotless Mind, Alain Resnais réalise Je t’aime, je t’aime et raconte la même histoire d’amour sans fin qui tient sur le fil du souvenir évanescent. On y voit le même homme malheureux en amour (Claude Rich à la place de Jim Carrey) qui assiste à une expérience hors du commun lui permettant de revivre une minute de son passé.

PAR ROMAIN LE VERN

Méconnu et pourtant essentiel, Je t’aime, je t’aime fait partie de cette liste rouge des vilains petits canards français. De ces films opaques qui ont fini par connaître plus d’engouement à l’étranger que dans leurs pays d’origine. Sans doute parce que la forme extrêmement moderne ne convenait pas aux conventions de l’époque. C’est pourtant une œuvre remarquable d’intuitions qui a inspiré et continue d’inspirer des générations entières de cinéastes. Ne serait-ce que pour sa capacité à retranscrire ce sentiment inexorable de perte, le trouble identitaire, l’agitation mentale et la sensation de manque provoquée par la fin d’une relation amoureuse. Sa structure proche du kaléidoscope y contribue sans doute pour beaucoup. Dans la filmographie de Resnais, Je t’aime, je t’aime n’est pas un cas isolé. Tout d’abord, il s’agit de la cinquième collaboration scénaristique de Resnais avec un écrivain après Hiroshima, mon amour (Marguerite Duras); L’année dernière à Marienbad (Alain Robbe-Grillet); Muriel ou le temps d’un retour (Jean Cayrol) et La guerre est finie (Jorge Semprun). Ensuite, le récit contient tous les thèmes obsessionnels du cinéaste: la mémoire douloureuse, la réalité fuyante, le réveil mort, la paranoïa douce, l’impossibilité du couple, la femme mystérieuse. Tant de sujets déjà abordés ailleurs (prenez par exemple L’année dernière à Marienbad ou La guerre est finie). Enfin, Resnais exploite un procédé jusqu’à l’abstraction voire même à l’écœurement. Dans le bon sens du terme. Il y mélange les nappes temporelles (le passé, le présent et le futur antérieur) pour refléter la confusion mentale de son personnage principal (Claude Rich, agréablement dépassé par les événements). On peut faire un parallèle avec l’état de son cinéma: certains éléments de Je t’aime, je t’aime – comme la répétition maladive des situations – évoquent les précédentes dérives fantastiques de Resnais pour l’atmosphère cotonneuse, aérienne et mystérieuse oscillant entre rêve et réalité; d’autres – comme le passage inconscient d’un monde à l’autre – préfigurent des œuvres plus sobres et tardives comme L’amour à mort dans lequel il relate une histoire à la fois proche et éloignée où, comme l’indique le titre, l’amour est intrinsèquement lié à la mort. Film faussement mineur car film charnière qui marque un tournant dans sa carrière et sa représentation du fantastique, Je t’aime, je t’aime travaille la subjectivité au corps d’un personnage désabusé dont on comprend le désabusement uniquement à travers les souvenirs, racontés de manière parcellaire, à travers des flash-back.

Tel quel, l’agencement pousse le spectateur à reconstruire le puzzle tout seul comme un grand. Mais s’il a recours à la mise en abyme, Resnais ne cherche pas tant à perdre le spectateur dans les méandres de son récit qu’à l’amener vers une forme d’empathie. On le comprend au gré des images qui prennent comme dans une spirale: le personnage de Claude (Claude Rich) a eu envie de mettre fin à ses jours suite à une séparation douloureuse. Ayant loupé son suicide (ce qui peut laisser penser qu’il est peut-être dans les limbes), il sillonne une route et tombe sur un homme mystérieux (l’équivalent de l’homme en noir dans Lost Highway) qui lui propose de participer à une expérience scientifique de voyage dans le temps. Cette expérience est organisée dans une clinique belge froide comme la glace et quasi-fantasmée (impossible de trouver un endroit plus surréaliste). On lui laisse le choix de la période qu’il souhaite revivre, il opte pour celle où il était heureux. Une parenthèse idyllique sur une plage paradisiaque dans le Midi de la France. Lui avec son masque et son tuba. Sa copine (Olga-Georges Picot), allongée sur la plage abandonnée. Hélas, l’expérience provoque des effets secondaires: l’homme est rapidement contraint de revivre différentes époques de son passé. Sa vie défile, repasse en boucle et l’on assiste à tout. C’est là qu’intervient le talent de Resnais. Le montage de Albert Jurgenson obéit à l’inconscient et n’hésite pas à repasser une même scène filmée sous un nouvel angle, avec des secondes supplémentaires pour la compléter jusqu’à ce qu’elle devienne compréhensible. L’image «bugue» au sens propre; et c’est à partir de là que le film, en mode pause, enroulé dans ses bobines, tire son impressionnante audace. Son impressionnante beauté aussi.

Avec Je t’aime, je t’aime, application littérale de la «géométrie de l’impossible» chère à Jacques Sternberg, Resnais pioche dans la culture anglo-saxonne en se hasardant dans le domaine de la science-fiction, registre peu voire pas fréquenté dans l’Hexagone. A l’exception notable de Chris Marker, ami de Resnais, qui avait marqué les esprits avec La jetée, son chef-d’œuvre remodelé par Terry Gilliam pour L’armée des douze singes. Ici, la froideur de la science s’oppose à la chaleur des sentiments amoureux. Les concepts pseudo-philosophiques ne peuvent pas expliquer la puissance qui se dégage de l’expérience humaine. Les lignes de fuite ne sont que des instantanés dépressifs et déprimants. Claude est condamné à revivre intensément la même situation jusqu’à ce que sa raison s’épuise. Et ce n’est pas anodin s’il ressemble comme deux gouttes d’eau au cobaye Depardieu dans Mon oncle d’Amérique, qui pose aussi la question du libre-arbitre.

Je t’aime, je t’aime, titre redondant et mnémotechnique – ce qui deviendra une coutume chez Resnais (L’amour à mort; Smoking/No Smoking) -, propose un parallèle entre le parcours du protagoniste et une souris de laboratoire qui tente de s’échapper de sa cage. C’est une évidence: Claude ressemble à Sisyphe. A la manière d’un homme qui pousse sa pierre, il revoit les mêmes images sans pouvoir contrôler. C’est la perte totale de l’individu. A l’époque, Resnais adorait s’entourer d’écrivains. C’est Chris Marker qui lui a conseillé de lire les romans de Jacques Sternberg, un écrivain belge toqué de cinéma qui paradoxalement détestait la littérature. A ce moment-là, Sternberg était las d’écrire des pavés et avouait une préférence pour les nouvelles. Les histoires étant plus courtes, facilitant une chute tragique et inattendue. De son côté, Resnais adhère à ce fonctionnement et s’avoue fasciné par les approches ardues. Par exemple, il adore les «temps morts» au cinéma. Les moments de suspension d’incrédulité. Ceux qui permettent de respirer entre deux battements trop intenses. De là est née l’idée de construire Je t’aime, je t’aime comme une succession de saynètes abruptes et absconses en ayant néanmoins comme dénominateur commun un fil conducteur. C’est devenu ce personnage de Claude dont on ressent les bouleversements sensoriels et avec lequel on revit les bouts de souvenirs éparpillés dans les tréfonds de son cerveau. La collaboration entre les deux artistes a été compliquée en raison de l’exigence de Resnais qui insistait pour discuter chaque ligne de dialogue, à la virgule près. Il a demandé de nombreuses réécritures, au point de désespérer Sternberg qui a pris très cher et n’a pas souhaité renouveler l’expérience du cinéma aussi vite que prévu. Cela ne l’a pas empêché de participer ensuite à un projet de Chris Marker (Loin du Viêt-nam) – réputé pour être tout aussi exigeant avec ses collaborateurs – où il s’est également cassé les dents et les neurones.

L’expérience mentale risquée – sans les effets désagréables – était sciemment calculée et étudiée pour provoquer des réactions extrêmes. C’est d’autant plus stupéfiant qu’on a réellement l’impression de voir un film très libre. Illusion d’optique: Resnais maîtrise tout avec la même intensité. Pour rappel, ce film devait être présenté au Festival de Cannes en 1968, celui qui a été interrompu suite aux événements du mois de mai. Le film est sorti quelques mois plus tard dans les salles françaises dans l’anonymat le plus total. A cause de cet échec – qui a beaucoup torturé l’auteur –, Resnais est resté six ans sans tourner avant de rebondir sur Stavisky, proposé par Jean-Paul Belmondo. C’est tout le prix de cette histoire d’amour qui ne ressemble pas aux autres et semble construite comme une succession de rendez-vous manqués. Des cinéastes comme John Boorman (Le point de non-retour, réalisé seulement un an plus tard), Andrei Tarkovski (Solaris) et plus récemment Michel Gondry (Eternal Sunshine of the spotless mind) s’en sont souvenus. Certes, pas de reprise de Everybody’s gotta learn sometimes par Beck pour stimuler les esgourdes mais une musique flottante signée Krzysztof Penderecki qui donne au trip toute sa puissance métaphysique et toute la mesure de sa poésie atmosphérique. Une poésie de manège déglingué qui n’en finit plus d’étourdir. C’est une aubaine pour le cinéphile qui souhaite élargir son champ de vision.

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