[JAMES B. HARRIS] « Eyes Wide Shut est le moins bon film de Stanley Kubrick »

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Producteur des premiers films de Stanley Kubrick, ami proche du rĂ©alisateur de Shining, cinĂ©aste rare, James B. Harris ne mĂąche pas ses mots. Nous l’avions rencontrĂ© au moment de la ressortie de son rare, beau et chaos Sleeping Beauty.

INTERVIEW & PHOTO : ROMAIN LE VERN

NĂ© le 3 aoĂ»t 1928 Ă  New-York, James B. Harris a souvent vĂ©cu dans l’ombre des autres (de Kubrick dont il fut le producteur). Des rencontres ont Ă©tĂ© dĂ©terminantes dans son parcours mais il ne s’est jamais comportĂ© comme un opportuniste. Il a pris le temps d’apprendre, de se planter, de tester des choix. James B. Harris a dĂ©marrĂ© dans la distribution de films chez Flamingo Films, une sociĂ©tĂ© spĂ©cialisĂ©e dans la vente pour le cinĂ©ma et la tĂ©lĂ©vision. En 1955, un ami rencontrĂ© Ă  l’armĂ©e lui prĂ©sente Stanley Kubrick. Ce dernier lui demande de distribuer Fear And Desire (1953), son premier long mĂ©trage. James B. Harris saisit cette rencontre, se lance comme producteur. Ainsi, il produira L’Ultime razzia (1956), Les Sentiers de la gloire (1957) et Lolita (1962). Ne partageant pas la mĂȘme vision sur Docteur Folamour, James B. Harris dĂ©laisse Kubrick pendant la prĂ©paration du film et se lance dans la rĂ©alisation. Sans regret ni amertume : Kubrick et lui resteront amis jusqu’Ă  la mort du maĂźtre. On doit Ă  James B. Harris cinq films, rĂ©ussis, adultes : Aux postes de combat (1964), Some Call It Loving (Sleeping Beauty) (1972), Fast-Walking (1982), Cop (1987), L’ExtrĂȘme limite (1992). Un homme rare donc. On l’a rĂ©cemment crĂ©ditĂ© comme producteur du Dahlia noir (Brian de Palma, 2006). En rĂ©alitĂ©, il avait juste signĂ© une adaptation Ă  la fin des annĂ©es 90 sous l’impulsion de son ami James Ellroy et, Ă©chaudĂ© par la pression des studios, n’a pas acceptĂ© que Universal mette le nez dans son travail. Il a alors claquĂ© la porte, Universal a rachetĂ© son scĂ©nario, Brian De Palma est devenu le rĂ©alisateur. En dĂ©couvrant le film, encore une fois aucun regret. ÂgĂ© de 90 ans, James B. Harris possĂšde une Ă©nergie d’enfer.

Pourquoi Some Call It Lovin’ (Sleeping Beauty), votre second long mĂ©trage, est aussi rare ?
James B. Harris : Tout simplement parce qu’il n’est pas connu. Peu de spectateurs l’ont vu Ă  sa sortie. C’est assez injuste tant le film a Ă©tĂ© extrĂȘmement difficile Ă  faire. Il est faux de penser que des films comme Some Call It Lovin’ (Sleeping Beauty) pouvaient uniquement se faire dans les annĂ©es 70. DĂ©jĂ  Ă  l’Ă©poque les financiers ne voulaient pas mettre d’argent dans des projets aussi risquĂ©s, surtout aux États-Unis. Ils avaient peur du four commercial et j’ai dĂ» me dĂ©brouiller avec un budget dĂ©risoire (400 000 dollars). La vĂ©ritĂ©, c’est que des cinĂ©philes curieux soutiennent les films en marge. Et si vous faites votre film avec un budget raisonnable, vous pouvez le rentabiliser. Ça me rĂ©jouit que des gens le dĂ©couvrent aujourd’hui. C’est toujours bon pour un cinĂ©aste d’avoir un retour sur son travail, mĂȘme tardivement.

Alors que l’on connait de vous des films assez virils comme Fast Walking (1982) et Cop (1987), Some Call It Lovin’ (Sleeping Beauty) est un peu votre film de filles.
James B. Harris : Les hommes n’aiment pas Some Call It Lovin’ (Sleeping Beauty). En revanche, les femmes l’adorent parce qu’elles ont plus aisĂ©ment accĂšs Ă  son mystĂšre et comprennent de quoi il en retourne. C’est exactement ce que Some Call It Lovin’ (Sleeping Beauty) cherche au fond : dĂ©crypter les relations homme-femme, ma grande obsession. La nouvelle de John Collier qui a servi de base faisait seize pages, trĂšs courte. Je l’ai librement adaptĂ©e tout en conservant la trame. L’histoire d’un homme, plus vieux dans la nouvelle, un vieil Anglais en vadrouille aux États-Unis qui achĂšte une femme endormie dans un numĂ©ro de foire. Il donne une fortune pour la rĂ©veiller, se dit que, grĂące Ă  cette reconnaissance, le reste de sa vie sera un paradis. Quand elle se rĂ©veille, elle se rĂ©vĂšle ĂȘtre un monstre, reprochant Ă  son prince charmant de l’avoir retirĂ©e du show-business. Elle le trompe avec son voisin ; il la rendort pour l’Ă©ternitĂ©. Loin de moi la volontĂ© de faire une fable misogyne. Au contraire, je voulais dĂ©crire l’impuissance d’un homme. Proposer un film subjectif, reposant entiĂšrement sur la perception, la dĂ©formation de la rĂ©alitĂ©. Une sorte de rĂȘve devenant cauchemar oĂč un musicien de jazz est entourĂ© de femmes qu’il perçoit comme des gorgones. Vous savez, si j’ai souvent rĂ©alisĂ© des films virils, cela ne signifie pas que je cautionne ou que je me place toujours du cĂŽtĂ© des hommes. Prenez Aux postes de combat (1965). Je montrais dĂ©jĂ  comment des hommes se planquaient hypocritement derriĂšre la Bible et le drapeau amĂ©ricain pour commettre des actes rĂ©prĂ©hensibles. Dans Les sentiers de la gloire, Stanley Kubrick cite une phrase de Samuel Johnson : Le patriotisme est le dernier refuge du vaurien. C’est tellement vrai.

Justement, vous avez Ă©tĂ© producteur des premiers films de Stanley Kubrick…
James B. Harris : Stanley Kubrick m’a donnĂ© envie de faire du cinĂ©ma, de passer derriĂšre une camĂ©ra pour raconter des histoires. Plus qu’un simple associĂ©, c’Ă©tait surtout mon ami. En plus du cinĂ©ma, nous aimions jouer au football et au poker ensemble. On faisait tout et nous formions un binĂŽme idĂ©alement complĂ©mentaire : lui Ă  la rĂ©alisation, moi Ă  la production. Nous partagions les mĂȘmes malheurs dans nos vies et le cinĂ©ma constituait un exutoire, une raison d’ĂȘtre et de s’Ă©vader. Le cinĂ©ma Ă©tait presque plus important que la vie. J’Ă©tais toujours Ă  ses cĂŽtĂ©s dans la salle de montage.

Vous n’avez plus travaillĂ© avec Stanley Kubrick Ă  partir de Docteur Folamour (1964). Pourquoi?
James B. Harris : A partir de Docteur Folamour (1964), Kubrick a commencĂ© Ă  ĂȘtre nommĂ©, Ă  ĂȘtre distinguĂ©, Ă  recevoir des rĂ©compenses, notamment aux New York Academy Awards. Il Ă©tait alors reconnu par les professionnels de la profession. A l’origine, Docteur Folamour s’avĂ©rait l’adaptation d’un roman Ă©crit par Peter George sous le pseudonyme de Peter Bryant qui s’intitulait Red Alert (Two Hours to Doom). Suite Ă  une discussion avec Terry Southern, Kubrick a dĂ©cidĂ© d’en faire une satire. Je pensais qu’il allait droit Ă  la catastrophe. Dieu sait s’il a eu raison de ne pas m’Ă©couter. Dr Folamour est, Ă  mon sens, son meilleur film. Je pleure de rire Ă  chaque fois que je le revois. Quand vous avez du succĂšs, jeune, vous avez tendance Ă  vous surestimer, Ă  penser que vous ĂȘtes le meilleur. Avec Aux postes de combat (1965), qui peut ĂȘtre vu comme la version sĂ©rieuse de Docteur Folamour, j’ai reçu d’excellentes critiques. Je me disais : ça y est, je suis rĂ©alisateur, je ne suis plus producteur. D’autant que Kubrick m’avait encouragĂ© et trouvait Aux postes de combat (1965) passionnant. Je me prenais pour Fellini et Antonioni. Je ne le savais pas encore mais j’avais beaucoup Ă  apprendre. Je voulais faire des films qui ne ressemblaient qu’Ă  mes envies du moment et je refusais les compromis. Or il faut attendre, longtemps, pour rĂ©aliser les films que l’on veut. Sept ans sĂ©parent Aux postes de combat de Some Call It Lovin’ (Sleeping Beauty). Comme moi, Kubrick n’avait jamais travaillĂ© pour quelqu’un d’autre. La seule fois oĂč Stanley a dĂ» faire ça, c’Ă©tait pour Spartacus (1959), uniquement parce qu’il avait Ă©tĂ© imposĂ© par Kirk Douglas Ă  la place de Anthony Mann. C’Ă©tait la seule fois oĂč quelqu’un s’est payĂ© ses services. HonnĂȘtement, vous avez envie que des idiots vous disent ce que vous avez Ă  faire ? La seule façon d’ĂȘtre libre dans ce mĂ©tier, c’est de faire un film qui marche au box-office. A partir de lĂ , les studios vous fichent une paix royale. La seule fois oĂč l’on m’a privĂ© de ma libertĂ©, c’Ă©tait pour L’extrĂȘme limite (1993), remontĂ© par les exĂ©cutifs de la Warner qui voulaient surfer sur le succĂšs de Passager 57 (1992). L’extrĂȘme limite (1993) n’Ă©tait pas un film d’action mais Warner voulait en faire un film d’action. Tellement absurde que ça m’a dĂ©goĂ»tĂ© de ce milieu.

Some Call It Lovin’ (Sleeping Beauty) et Eyes Wide Shut, tournĂ© 27 ans plus tard, partagent de nombreux points communs.
James B. Harris : Avec Kubrick, nous parlions beaucoup de deux Ă©crivains : Arthur Schnitzler et Steven Zweig. Nous avions le projet d’adapter BrĂ»lant secret de Zweig mais hĂ©las ça n’a pas eu lieu. Lui comme moi Ă©tions trĂšs portĂ©s sur le sexe et voulions absolument parler de sexe au cinĂ©ma. Kubrick a vu Some Call It Lovin’ (Sleeping Beauty) mais je ne sais pas rĂ©ellement ce qu’il en a pensĂ©. Il ne m’en a jamais reparlĂ©. Je le soupçonne de ne pas l’avoir compris, Ă  l’Ă©poque. En revanche, il avait adorĂ© Cop et L’extrĂȘme limite. MĂȘme coupĂ©, un bon film reste bon. Les films de Kubrick doivent ĂȘtre vus Ă  rĂ©pĂ©tition car Kubrick travaille comme un joueur d’Ă©checs, trĂšs intelligent, calculateur et obsĂ©dĂ© aussi. Il prĂ©parait ses plans mĂȘme quand on jouait au tennis. Il pensait cinĂ©ma, tout le temps (il s’arrĂȘte). Bon, je vais vous rĂ©pondre sincĂšrement : pour moi, Eyes Wide Shut est son plus mauvais film. Et j’ai envie de dire son seul mauvais film. Il s’est fourvoyĂ©, totalement perdu. Et la raison est simple : il a violĂ© une rĂšgle qu’il avait toujours fixĂ©, Ă  savoir qu’il ne fallait jamais expliquer. Tout doit passer par l’intuition, l’Ă©motion. Vous vous souvenez de ce long passage insupportable oĂč Sydney Pollack explique tout Ă  Tom Cruise ? En voyant ça au cinĂ©ma, j’ai hallucinĂ©. Je me suis dit : C’est pas possible, c’est pas Stan qui a produit ça. Pourquoi fallait-il un aussi long film pour nous expliquer les problĂšmes sexuels de Tom Cruise? Kubrick avait acquis une telle renommĂ©e que les critiques et tous les gens du milieu n’y voyaient que du gĂ©nie. A tort. Dans Some Call It Lovin’ (Sleeping Beauty), mon personnage avait les mĂȘmes problĂšmes d’impuissance. Je n’expliquais pas le pourquoi du comment. Kubrick m’engueulait quand je voulais tendre Ă  l’explication. S’il avait Ă©tĂ© vivant lors de la sortie d’Eyes Wide Shut, je l’aurais engueulĂ© Ă  mon tour.

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