[JAM] Quand la série trash de Chris Morris faisait très mal au politiquement correct

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Imaginez un scénario de Todd Solondz réalisé par David Lynch et vous obtenez Jam, l’une des séries les plus drôles et les méchantes de l’histoire.

PAR PAIMON FOX

Diffusée en Grande-Bretagne sur Channel 4 dans la cadre de l’émission culte The 11 O’Clock Show il y a 8 ans, elle reste inconnue en France. Hélas. L’homme derrière le massacre? Chris Morris, sorte de Monty Python client d’humour morbide, provocateur connu pour ses parodies de flash infos dans Brass Eyes et The Day Today. Avec Jam, stoppé net dans son élan au bout de six épisodes car jugé trop pernicieux (et donc trop efficace dans ses provocations), il transgresse en bonne compagnie de comédiens très doués tous les tabous (nécrophilie, zoophilie, pédophilie) et dépasse haut la main les bornes du politiquement correct. C’est hardcore, c’est sale, c’est pervers mais c’est hilarant.

Il existe de ces projets qui n’auraient jamais dû exister. L’abrasive série Jam en fait partie. Et a fait les frais de ce qui relève selon beaucoup d’une erreur de programmation. Il arrive pourtant, parfois, que les erreurs donnent lieu à des résultats au-delà des espérances. Cette marmelade a tellement peu fait l’unanimité qu’elle a été arrêtée au bout de six épisodes hallucinants pour ce qu’ils montrent et surtout pour ce qu’ils disent ou suggèrent. Pour comprendre son fonctionnement, il faut rentrer dans le cerveau de son créateur, Chris Morris, qui a manifestement eu envie de rassembler tout ceux qui ont le même sens de l’humour bizarre que lui. A l’écouter, rien n’est plus drôle qu’une mère de famille hystérique qui bousille une partie de chaise musicale entre enfants en jetant chaque enfant qui essaye de prendre la place de sa fille et en levant les bras après avoir éjecté un marmot. Plus la partie se déroule, plus elle commet des horreurs en cramant quelques enfants et en saccageant le gâteau d’anniversaire. La scène est filmée en contre-plongée, sans dialogues, avec en fond une musique apaisante de Aimée Mann, afin de créer un contraste hilarant. La caméra statique permet de donner un plan d’ensemble où chaque détail fait rire aux éclats. Ce n’est qu’un des sketchs de Jam et ce n’est pas le plus perturbant. Vu que la série n’a pas eu le temps de connaître un essoufflement, tous les sketchs sont d’une égale réussite. Ils sont tous construits sur les mêmes bases, la même atmosphère poisseuse et le même humour méchant consistant à donner raison aux psychopathes et à rendre ridicule tout ceux qui prétendent appartenir à une norme. C’est ce glissement proche du fantastique, ce dérapage jamais convenu qui intéresse Morris.

A l’origine du phénomène, il y a une émission de radio trash, Blue Jam, déjà initiée par Chris Morris. Le concept a été adapté pour la télévision. Sauf que ce qui passait oralement pour une blague potache devient à l’écran un véritable massacre des valeurs, intolérable pour certains (il faut lire certaines réactions de spectateurs horrifiés par le spectacle). Pêle-mêle, on peut voir dans ces six épisodes une acupunctrice très spéciale qui enfonce des clous à la place des aiguilles et transforme ses patients en crucifix agonisants; une agente immobilière qui négocie le prix d’un appartement pour le compte d’un pervers adepte de triolisme et qui n’a rien contre une petite sauterie avec une mongolienne; une mère et un père de famille irresponsables qui ne s’inquiètent pas de ne pas voir leur enfant rentrer à la maison le soir et apprennent avec un détachement froid qu’il a été retrouvé assassiné le lendemain; un pédopsychiatre urophile qui passe à la question un gamin attardé et sa maman anxieuse; un homme qui se jette du premier étage et recommence jusqu’à être en morceaux afin de savoir de quel étage il devra se jeter s’il veut se suicider sans se rater; un couple, convaincu que l’esprit d’un homme de 50 ans habite l’esprit de leur fillette, lui fait greffer un pénis; un docteur qui drogue ses patients et leur découvre un coma sans symptôme de coma; une femme masochiste et séduisante comme le diable qui demande à un quidam frustré de lui caresser les seins à la seule condition qu’il accepte de se faire battre; un zoophilie qui pleure de ne plus pouvoir faire l’amour à son clebs etc.

Aux histoires sordides s’ajoute un traitement visuel privilégiant les couleurs sombres avec des effets stylisés, variant du stroboscope aux ralentis, pour mettre très mal à l’aise ou alors charrier des sentiments contradictoires allant de la surprise à l’angoisse en passant par le rire. Pour donner une idée, ça fonctionne un peu comme si le spectateur avait absorbé une substance illicite qui flouerait sa perception et l’inciterait à accepter avec beaucoup de recul des situations insoutenables qui d’ordinaire généreraient l’effroi. Par-dessus tout, une musique anxiogène, très inquiétante, essentiellement composée par Brian Eno semble prévenir qu’il faut toujours s’attendre au pire au détour du plan suivant. Voire même du sketch suivant, étant donné qu’il n’y a aucune limite. Un peu comme dans L’hôpital et ses fantômes de Lars Von Trier – qui devrait trouver la série à son goût – où la lenteur traduisait la naissance d’un événement monstrueux. Les saynètes, brillamment dialoguées, réunissent des monstres ordinaires d’une espèce rare et précieuse. Au moins, ils dérident les zygomatiques avant de paraître pathétiques. Tous les sketchs s’achèvent par une pirouette paroxystique et absurde qui invite incidemment à se repasser le morceau en boucle. C’est aussi pour cette raison que la série fonctionne encore mieux lors d’une seconde vision. Une fois que le ton est donné, on comprend mieux là où Morris veut en venir. Les interprètes – qui se fondent dans le délire avec une jubilation féroce – se régalent de la cruauté mesquine et inconsciente de leurs personnages qui cachent sous leur apparence rigide et so british des abîmes de perversité. Diffusée très tardivement, la série a eu le temps de vivre pendant cinq épisodes à la télévision. Seulement cinq, la sixième ayant été bannie. Heureusement, ils sont tous disponibles, en intégralité et sans censure, dans un coffret DVD made in UK agrémenté de bonus barrés, dans le sillage de la série.

Chris Morris peut s’enorgueillir d’avoir semé beaucoup de trouble. C’est l’un des comiques controversés qui a reçu le plus de menaces de procès: The Daily Mail a qualifié son Brass Eyes de «programme le plus glauque jamais diffusé» et à l’annonce de la mort de Diana en 1997, il avait clamé regretter ne pas avoir son propre show radio pour pouvoir railler la mort de la princesse le jour même et se foutre de sa gueule. Peur de rien, qu’on vous dit. Au moins, si l’expérience vous tente, vous ne pourrez pas dire que vous n’avez pas été prévenus. Pour peu que vous soyez adeptes de ce genre de mélange immoral d’humour délétère et d’horreur burlesque et convaincus depuis des lustres que l’on ne peut pas rire de tout avec tout le monde, Jam constitue l’antidote à la grise mine, le programme que vous attendiez depuis longtemps. D’ailleurs, il a atteint un degré si dérangeant qu’il serait peu probable qu’à l’avenir, une autre série, animée par la même détermination à saloper quelques valeurs intouchables, maintienne cet équilibre très précaire, à deux doigts du scabreux, et s’octroie une telle liberté de ton dans le puritanisme de plus en plus ambiant. Incomparable? Incomparable, oui. Mais surtout essentiel.

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