[GONZO GEOFFROY] J’ai cherché le Chaos over Montreuil

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«T’as l’air fatigué.» «Plus que d’habitude?» Je réponds au premier compliment de la journée alors que je viens de rejoindre la belle et soucieuse de ma santé M en bas de chez moi. C’est lundi, Il est neuf heures et on va arriver en retard à La Comedia pour voir XYZ et CIA Débutante. On s’arrête quand même pour prendre de quoi boire et rendre le trajet en métro supportable. Ligne 9, direction Montreuil. Le type obèse assis à côté de nous tient un sac en papier contenant dieu sait quoi devant son visage déjà à moitié voilé par la visière de sa casquette. Il se comporte de façon étrange et cherche à masquer son regard au maximum. Je n’arrive pas à savoir si c’est parce qu’il a des problèmes d’anxiété, s’il ne tolère pas la vue de deux jeunes en train de boire, ou s’il n’aime pas les pédés. La scène doit être relativement amusante, car je crois que le mec tatoué à sa gauche le filme avec son portable. Monsieur sac en papier finit par descendre et l’atmosphère redevient moins hostile. Ce soir le quartier paraît vide et accueillant, M se fait tout de même catcaller par un connard à vélo. Arrivé devant la Comedia, je salue des amis et des gens dont j’ai du mal à me souvenir le nom. M et moi sommes surpris du nombre de personnes à l’intérieur. On ne voit rien ou presque de la scène, c’est une fournaise alors on décide de ressortir immédiatement. Sur le passage je vois H, je lui dis qu’il a le meilleur compte Instagram de la street. Il prend des trucs géniaux en photo et tire des gueules de Droopy sur toutes ses selfies, y compris son chef-d’œuvre où il se tient en boxer dans une cabine d’essayage. De l’anti-narcissisme hyper deep si vous voulez mon avis. Il me dit qu’il s’est fait hacker, je lui dis que c’est à cause de cette photo: trop sexy. Il se retourne et dit que oui c’est surement ça. Dehors on voit D et D, je m’assois sur le machin en béton qui a failli me faire tomber lorsque j’étais au téléphone avec L pour lui dire qu’on était arrivé. H débarque en vélo, elle a toujours l’air heureuse. Ce soir tout le monde est artiste, musicien, écrivain, dj ou quelque chose dans le genre. L arrive et fait son show. Elle n’a pas l’habitude de la scène noise underground expérimentaleuse, son truc c’est plutôt les endroits genre la Péripate où elle peut danser seins nus pendant dix heures. Elle s’est retrouvée là parce que : 1) C’était à quinze minutes en taxi. 2) L’entrée était à prix-libre. 3) Elle voulait exhiber son nouvel outfit. 4) Elle me considère comme son seul ami à Paris. Elle ne connait personne mais elle exulte, fait de grands gestes, parle fort, me montre la tenue qu’elle s’est faite elle-même. L est flamboyante, L possède davantage d’assurance que moi lorsque j’ai deux grammes. C’est une drag queen dans un corps de meuf. Je l’adore. On se serre, on se raconte nos vies. Ça se passe mal dans la maison où elle et d’autres volontaires hébergent des gamins migrants. La plus âgée de la bande qui gère le truc l’a accusée de «séduire» un de leurs protégés. À tort. Ça l’a rendue folle et elle a décidé de se tirer pour une durée indéterminée. On change de sujet et très vite la discussion passe aux gens avec qui on a baisé récemment. Ça dérape sur l’aspect technique: cul, lubrifiant, centimètres. Elle me dit que C lui a demandé si j’étais gay parce que j’étais le seul pédé de son entourage qui n’essayait pas de le draguer. Je dis à L de dire à C de commencer par me draguer. Les gens derrière nous nous écoutent sans broncher. Je ne sais pas s’ils nous méprisent, nous envient ou sont simplement intéressés. Je vais voir N et P de CIA Débutante pour les féliciter de leur hummm set? Je leur dis tout de suite que j’étais pas là. Ils sont quand même contents. Je les avais vu trois fois auparavant, du moins trois fois dans un état suffisamment potable pour les percevoir. Leur musique n’est pas danceable, ça s’écoute accroupi, les yeux clos, ça replonge le public dans son autisme originel. On peut littéralement faire ce qu’on veut dessus, s’allonger, s’endormir, faire une OD. Je présente N à L, elle a instantanément envie de le choper. C’est vrai qu’en plus d’être un excellent chanteur (dans le Villejuif Underground, son projet solo Nathan Roche et pas mal d’autres trucs dont CIA Débutante), N est également l’un des gars les plus sympa de la zone. Alors j’encourage L. J’ai fini ma flasque de Gibson, on rerentre avec M, N et L pour se ravitailler en bière. L’ambiance est hyper friendly, tout le monde a l’air de se sentir très bien, je reconnais des gens ou j’ai l’impression de les reconnaitre. L commande pour nous, la barmaid est démente. Elle a un sens de la repartie plus incisif que mon cran d’arrêt. Elle et L échangent des punchlines taquines impressionnantes. Elles se kiffent instinctivement. La barmaid monte sur l’établi, je ne sais plus si c’est pour danser ou tendre un verre invisible à quelqu’un, je rattrape in extremis un gobelet qu’elle bouscule sans faire exprès avec son pied. L et elle sont en phase. Je me retiens de dire à L de l’épouser sur le champ. On entend XYZ jouer au loin derrière la mer de corps. Je dis que c’est bien, les autres sont du même avis. On ressort, on se poste dans le rade d’en face, je tombe sur M qui est toujours aussi mignon et bien habillé, il cherche une after, mais pas chez lui parce qu’il a abusé avec ses voisins. Ça fait trois jours qu’il baise avec un anglais. Il me montre sa photo et on dirait un mugshot. Le mec a le regard de quelqu’un qui s’apprête à vous tuer à mains nues. Hyper hot. Je le félicite, il me remercie. Je lui dis que moi aussi j’ai baisé avec un garçon h24 ce weekend. Apparemment niquer est l’activité principale des vingt-trente ans trop pauvres pour se casser de Paris en été. Ça rehausse l’estime que j’ai pour ma génération. Ma théorie semble se confirmer, puisque L a réussi à mettre le grappin sur un blond inconnu au bataillon à qui elle ne lâche plus la langue. Je me rends compte que la douce M discute, elle, gentiment avec un ricain, lui aussi anonyme, blond et assez charmant. Vas y M ! On dirait bien que tout le monde va baiser ce soir. T voit que je fais du gringue à M et m’adresse un sourire angélique qui en dit long sur son état de délabrement cérébral, je lui présente mon majeur pendant environ huit secondes en guise de réponse. La grille du bar se baisse comme à la fin d’un épisode de Fort Boyard, mais sans les tigres et l’argent qui tombe du ciel alors je fais un tour à l’intérieur pour prendre une bière. Le seul type posté à l’avant de l’établissement est du genre quarante-cinq ans, over bourré, mais qui se contient comme il peut. Il se met direct à me parler et je dois être de bonne humeur parce que je lui réponds. Je crois qu’on se dit nos prénoms, ça me paraît suffisant et je m’esquive aux toilettes avec mon verre. Je ressors, reconnais des gens. L veut partir avec le blond, pas l’autre, ils ont commandé un taxi. Le type habite pas loin, je n’ai pas spécialement envie de baiser ou de quoi que ce soit alors je monte avec eux. Quand je m’en vais j’embrasse L, puis le blond, je lui dis «Sois gentil avec elle». Je marche. Sur le chemin à peu près trois types me demandent de la thune. Y en a un à qui je lâche mes derniers centimes parce qu’une fois il m’avait croisé et filé de quoi m’éclater sans aucune raison, comme ça en pleine rue. Mais bon les flics avaient fini par me pourchasser en voiture. C’était intense. Celui qui passe après est d’une beauté incroyable, il n’insiste pas quand je lui dis que je n’ai plus que ma carte bleue. Il me dit que j’ai un beau visage, je suis à deux doigts de tomber amoureux et je pars. Je rentre en me disant que La Comedia est un endroit qui possède de très bonnes vibrations et rend les gens heureux, puisque tout le monde était content et/ou a réussi à pécho. Une expérience à retenter pour vérifier si c’était ça ou juste un bon alignement de planètes.

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