Clairement pas une grande réussite dans la filmographie de ce cher William Friedkin, ce thriller a pourtant ses défenseurs qui y trouvent quand même des qualités.

Il est clair que les annĂ©es 90 n’ont pas Ă©tĂ© les golden years de William Friedkin, comme si la descente après des monuments tel que Police FĂ©dĂ©rale Los Angeles (1985) et Le sang du châtiment (1988) ne pouvait ĂŞtre que rude. Grande victime collatĂ©rale de ce coup de mou, le très mal aimĂ© Jade, oĂą le rĂ©alisateur de L’exorciste se penchait sur la mode du thriller z’Ă©rotique en vogue dans les annĂ©es 90. Ă€ la plume, un Joe Eszterhas qui avait lancĂ© la sexy machine avec l’indispensable Basic Instinct, et avait dĂ©jĂ  portĂ© quelques signaux en 1985 avec le très moyen et datĂ© A double tranchant, oĂą Glenn Close, avant de faire cuire des lapins Ă  la cocotte minute dans Liaison Fatale, se demandait si elle devait faire entrer dans son lit le potentiel tueur qu’elle dĂ©fendait Ă  la barre (c’était Jeff Bridges, on lui pardonne). Après le succès skandal du Verhoeven, et la duplication immĂ©diate de la formule (du sein ferme, des meurtres sales et de l’argent facile), viendra se plaquer Sliver, oĂą Sharon Stone fait l’amour Ă  son voyeur de voisin sur fond de Massive Attack (et elle a raison) et Showgirls, le chef-d’oeuvre camp de Paulo, vomi sans complexe Ă  sa sortie comme on le sait tous. Jade sera la dernière tentative d’Eszterhas avant le coucouche-panier, se heurtant Ă  un William Friedkin qui remaniera tant et si bien son scĂ©nario que ce premier demandera Ă  sauter du gĂ©nĂ©rique. Car Ă  l’arrivĂ©e, le rĂ©sultat est en effet un poil moins vulgos que les films sus-citĂ©s, ce qui ne le sauvera pas de l’affront gĂ©nĂ©ral.

Non, Jade n’est pas le French Connection de la fesse ou le Cruising hétéro dont on aurait rêvé, mais pas sûr qu’il mérite un jet de pierre aussi brutal. Déjà parce que pervers comme nous sommes, on aime bien l’idée d’un Hollywood Night réalisé par William Friedkin, ce que Jade est au fond, ce qui ne démentira pas une esthétique so west coast et un David Caruso ranimant des flashbacks de guerre d’un épisode des Experts: Miami. Sauf que voilà, dès le générique où James Horner se lâche en compagnie de Loreena McKennitt, portant une ambiance très mystico/Enigma/encens-à-l’ambre, on est plutôt bien. Et on est encore mieux à la vision de la première séquence en Depalmarama, où la caméra filme la collection mirobolante d’un milliardaire alors qu’un meurtre se déroule dans un angle mort: la musique grimpe comme si on s’agitait sur le bouton du volume, masquant l’ampleur du carnage dont on verra qu’une rigole de sang et une scène de crime barbare. La scène d’un grand réalisateur.

Whodunit chez les bourgeois: on a cloué un papy plein aux as à la porte et on l’a découpé à la hache. De fil en aiguille, la découverte de photos compromettantes puis de sextapes tourne les radars vers une prostituée qui en savait trop. On évoque aussi le nom d’une certaine Jade, insaisissable, mystérieuse. Mais Friedkin se plaît à brouiller les pistes pour ne pas confronter le spectateur trop simplement au cliché de la catin vénéneuse. Même sous l’éclairage un peu mou d’Andrzej Bartkowiak (qui confirmera par la suite être pire réalisateur que chef-op), on ose apprécier l’atmosphère de secret décadent et les petites poursuites bien serrées dans un Chinatown fouillis, réminiscence timide mais efficace des anciens faits d’armes de Friedkin dans le polar. Confrontant des sexualités contrariées et des puissants qui ont peur pour l’intérieur de leur pantalon comme de leur respectabilité en carton, Friedkin ne fait pas de cette hautaine de Linda Fiorentino (qu’on ne verra jamais dans un film avec Jennifer Jason Leigh, et on a le droit de trouver ça révoltant) un équivalent de Catherine Trammell: il l’imagine tel un feu contenu, presque inaccessible, le talon aiguille bien fiché dans le cul de ses messieurs (et en gros plan, sinon c’est pas drôle).

L’affrontement final dans un bleu de nuit éveille d’autres soupçons: finalement, les thrillers panpancucul des 90’s n’étaient-ils pas des gialli américanisés, où les lames érectiles, les complots et les désirs autant frustrés qu’assouvis seraient juste aller se dorer la pilule chez l’Oncle Sam? Les souvenirs d’un Pulsions, matrice lointaine de tout ce beau monde, ne saurait dire le contraire. Tout en mitraillant les puissants, Friedkin continue de semer les graines du mal et d’admirer leur propagation sous les draps. Nulle trahison finalement (même si, et c’est une surprise, la fin de son director’s cut est bien moins sombre que celle de la version cinéma!) dans ce petit film qui annonçait le chant du cygne d’un Hollywood subitement sous viagra.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici