Russell T. Davies, réalisateur de Queer as folk et Years and Years, raconte dans It’s a Sin l’explosion du sida à Londres dans les années 80. De l’euphorie à la tristesse, en cinq épisodes, d’une efficacité implacable.

Veut-on vraiment remuer le couteau dans la plaie et ramener une fois de plus la communauté lgbt aux traumatismes des années sida? C’est un peu la question que l’on se pose avant de se lancer entièrement dans It’s a Sin, dont la référence avouée au megatube des Pet Shop Boys attise bien évidemment la curiosité. À cette angoisse de replonger dans un moment difficile, on y répondra par la nécessité de ne pas trop vite s’aveugler d’un moment d’histoire, aussi rude soit-il, en particulier lorsque celui-ci se tourne vers la nouvelle génération (totalement déconnectée de ce que fut et de ce que représente toujours le virus). Russell T.Davies, qui avait changé à tout jamais la représentation de l‘homosexualité sur le petit écran avec Queer as Folk, décide de raconter son histoire avec ce projet antérieur à Years & Years, sa fable de science-fiction qui ne science-fictionnait finalement pas tant que ça. À y regarder de plus près, si nous avions eu Les nuits fauves en France, ou Philadelphia (ou le plus confidentiel Un compagnon de longue date), de l’autre côté de la mer, en guise de «dépliant de la génération sida», l’Angleterre, pourtant fort progressiste quant à la représentation d’hommes entre eux, a rarement abordé le sujet de la maladie avec un grand S, si ce n’est en guise de background de personnages dans des films tels que Peter’s Friend, Indian Summer, To Die For ou le plus récent Pride. De ce fait, It’s a Sin ne rouvre pas donc inutilement les cicatrices pour le plaisir du drama mais comble en réalité un manque.

1981, le sida est encore une ombre lointaine et l’Europe jouit encore de l’hédonisme galopant de la fin des années 70. Il y a Ritchie, un smalltown boy venue de son île; Roscoe, l’excentrique laissant derrière lui une famille de nigériens hyper-croyants; Jill, l’adorable fag-hag; Colin, le gentil coincé; ou Nathaniel, le gigantesque adonis: tous se sont rencontrés dans un bar gay de Londres et deviennent inséparables, formant alors la coloc de ce qu’ils ont bien nommé le Pink Palace. Sur une dizaine d’années, It’s a Sin suivra leur tribulation grignotées par l’arrivée du sida. Eighties oblige, sur les pistes de danse, résonnent Divine, Blondie, Soft Cell, Kate Bush, Sylvester, Queen, Belinda Carlisle, Laura Brannigan, Bronski Beat… tous là jusqu’au bout de la nuit, comme les fantômes d’un paradis perdu dont on rêve encore la nuit. Plus que sa valeur vintage, loin d’un gadget décoratif à la Netflix, la mini-série de Tonton Davies impressionne surtout par le coup de foudre quasi instantané qu’elle provoque à l’égard de ses personnages. Car à peine esquissés, on les aime déjà d’un amour incandescent, servis il faut dire par un casting éblouissant (allant du chanteur Olly Alexander, étonnant, jusqu’à Keely Hawes, géniale en maman chausson qui grillera un fusible dans une scène incroyable). Et la chute n’en sera que plus dure.

Avec une énergie sans cesse renouvelée, le show effleure toutes les émotions, tous les états, revenant avec une acuité redoutable sur la catastrophe de ce que l’on nommait le «cancer gay». De cette longue période d’incompréhension face à un mal que personne ne maîtrisait (coucou Miss Rona), on assiste autant à l’impuissance qu’au mépris des instances médicales, le passage de l’insouciance à l’hécatombe, l’instrumentalisation de la maladie contre la communauté gay et la culpabilité profonde qu’elle a engendrée, débouchant sur la difficulté d’un «double coming-out». Tout va si vite qu’on demanderait bien du rab (même «soucis» qu’avec Years and Years), surtout au vu de ses sauts temporels parfois conséquents: un temps pour aimer, un temps pour mourir. On s’en veut un peu de laisser tout ce petit monde, de ne pas sentir le temps qui passe, de rater parfois quelque chose. Mais une fois le rideau tombé, le coeur bat, les yeux brillent. Mission accomplie, Mr Davies.

L’intégralité de It’s a Sin est diffusée à partir de ce lundi 22 mars sur Canal+ à 21h00, avec trois épisodes à la suite. 

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