On ne sera jamais assez redevable de l’usage cinématographique récent des tubes mélancolico-dance des Pet Shop Boys, entre le It’s a Sin résonnant au fin fond d’un asile dans une scène mémorable de Bronson de Nicolas Winding Refn ou leur Go West, reprise des Village People devenu entre-temps (et mystérieusement) un hymne beauf, qui devenait l’écho d’un monde passé dans le déchirant Au delà des montagnes de Jia Zhang-Ke. Mais les rapports entre le groupe anglais et le monde du cinéma furent encore plus concrets le temps d’un film (si, si) dans les années 80, à la surprise générale d’ailleurs.

Il y a certes une association assez évidente avec Derek Jarman, qui leur signera le clip de Rent, avec un obscène repas bourgeois, et celui plus connu de It’s a Sin et son ambiance mystique très «Nom de la rose» traversée par des évocations surréalistes des sept pêchés capitaux. À cette même période, soit en 1987, voilà les Pet Shop Boys à la tête d’un long-métrage tenant autant de l’essai ciné que de l’objet promo, voire de ce qu’on pourrait appeler maintenant de «visual album». Les Beatles, avec Help, A Hard Day’s night, Yellow Submarine ou Mysterical Magic Tour, furent évidemment coutumier du fait dans les années 60, sans parler des Who avec Tommy: le titre provisoire de It couldn’t happen here fut même A Hard Day’s Shopping, en hommage au film de Richard Lester. Distribué très volatilement (et pas du tout en France), le film des PSB fera un flop, sans aucun doute beaucoup trop «autre» même pour une génération biberonnée au clip où tout semblait possible. Pendant longtemps, la trace restante du film sera le clip de Always on my mind, reprise démente de Elvis Presley, dont le contenu était en réalité un montage des nombreuses scènes dudit film. Sans avoir conscience de l’origine des images, le résultat tenait d’une tambouille des plus intrigante.

Exhumé fraîchement par la BFI, It couldn’t happen here vient de ressurgir d’outre tombe, resplendissant: sans doute vaudra t-il mieux être fan du travail des PSB et plus particulièrement de l’album Actually (quel chef d’oeuvre, d’ailleurs, hein) pour le savourer, l’objet semblant clairement avoir été pensé comme un long clip et non comme un film. Entendre par là qu’il n’y a aucune construction dramatique solide et que l’homogénéité entre scènes musicales et tradi frôle le discutable. Fricotant plutôt du côté du documentaire et du cinéma expérimental, le réalisateur Jack Bond tire pourtant des chansons des Pet Shop Boys un film délirant à souhait, où les deux musiciens traversent le film avec des dégaines de Droopy, économisant leur dialogue au maximum pour ne pas mettre en risque leur talent incertain de comédiens, et marchant ainsi sur les pavés d’une petite ville côtière triste à mourir, où tout le monde semble sorti d’un asile… excepté eux!

Joss Ackland (qu’on reverra dans un autre film de clippeur mal aimé: le fameux Giorgino de Lolo Boutonnat) part en roue libre dans sa défroque de prêtre faussement aveugle jouant les tueurs à la nuit tombée, un aviateur tire sur le duo vedette en hurlant des noms de vins, un homme enflammé traverse le paysage, une limousine s’engage dans un no man’s land bombardé, un vendeur parano est assailli de visions de femmes nues… L’univers du film, dont l’humour non-sensique tient autant de Ken Russell que des Monty Python, est-il le fruit du réalisateur ou du groupe? Mystère, même si on croit deviner d’où provient certains sursauts très camp. Quant aux chansons? Elles se portent bien, merci: le bouleversant It couldn’t happen here sert évidemment de fil rouge, on assiste à une choré d’ouvriers sur Rent (et ça n’a rien, mais alors rien à voir, avec la scène précédente où l’on voyait un pantin se lancer dans une thèse carabinée sur le temps), un strip-tease de nonnes sur It’s a sin, un dialogue mère/fils sur What I’ve done to deserve this? (fameux duo avec Dusty Springfield…évidemment pas là du tout)… Des moments donnant du souffle à une drôle de ballade sans queue ni tête, dont la loufoquerie pleine d’amertume bercera les plus aventureux.

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