Irréversible Inversion Intégrale. Gaspar Noé présente à la Mostra de Venise et à L’étrange festival une version «inversée» de son classique-chaos, 17 ans après une version en salles dans un montage à rebours qui nous faisait tourner la tête. Le temps détruit tout, le temps révèle tout. SelbisrevérrI SweivretnI.

STORY: GASPAR NOE, ALBERT DUPONTEL, MONICA BELLUCCI, VINCENT CASSEL, BENOIT DEBIE, NICOLAS BOUKHRIEF, AMAT ESCALANTE, CHRISTOPHE LEMAIRE & THOMAS BANGALTER / TEXTE: JEAN-FRANCOIS MADAMOUR

Achtung achtung, skandal! En 2002, Gaspar Noé mettait sens dessus dessous les festivaliers avec son Irréversible, présenté en compétition à Cannes, «rape and revenge» cul-par-dessus-têtant avec Monica Bellucci, Vincent Cassel et Albert Dupontel, démarrant par la fin et racontant une vengeance après un viol. Lors de sa projection à Cannes, comme le rappelle un article d’époque sur Allociné, Irréversible a été sifflé sans qu’il n’y ait eu de véritable tollé comme à l’époque de Crash de David Cronenberg, Funny Games de Michael Haneke ou encore Assassin(s) de Mathieu Kassovitz. Pourtant, la presse et le public se disputent, entre ceux qui adorent, ceux qui vomissent (voire qui insultent), ceux qui restent dans la salle, ceux qui partent… Dans les salles de cinéma, ça claque des portes, ça se lève dans la pénombre. Jean-Claude Carrière, alors interrogé au micro de Laurent Ruquier pour savoir si ça avait la gueule provoc d’Un chien andalou, avouait ne pas être resté jusqu’au bout (sic). Mais certains jeunes cinéphiles, eux, ont vu un météore dans un cinéma français sclérosé, la lumière au bout du tunnel, une romance noire et convulsive, où tous les artifices (la mise en scène toute en plans-séquences rappelant que le temps perdu ne sera jamais retrouvé, la narration à rebours, à la Harold Pinter…), donnent une vraie hauteur à ce qui aurait pu se résumer à un sordide fait-divers raconté à l’endroit. En somme, une préservation de l’amour dans un climat de fin du monde. Parmi toutes les réactions de la presse, l’une d’elles retient l’attention, celle de François-Guillaume Lorrain, journaliste au Point: «On ne dira pas qu’Irréversible, de Gaspar Noé, est formidable: un tel adjectif pour un film où l’on assiste à une vengeance sauvage et à un viol de dix minutes serait pour le moins déplacé (…) Mais un constat : l’année dernière fut celle de la rassurante Amélie Poulain. Cette année sera peut-être celle d’Irréversible, film d’exorcisme, viscéral et organique.» La même année, Le Pen se retrouvait au second tour des élections présidentielles. Pour le plus grand bonheur du boucher de Seul contre tous.

Noé, alors wanna-be Pasolini, voulait provoquer comme Salo en son temps. Pas la même force de frappe, non, mais des réactions inoubliables: «Sur Irréversible, il y avait un scandale pré-annoncé disant qu’il s’agissait du «film le plus violent jamais annoncé et jamais montré au festival de Cannes» se souvient Gaspar Noé. «C’était d’autant plus attendu qu’il était en compétition, à minuit. Dans la salle, c’était jouissif parce que pendant la projection, les spectateurs se sont mis à hurler lors de la séquence de viol. Certains hurlaient même : «on va te faire la même chose, Gaspar…» ou encore «espèce de merde!». Ceux qui étaient restés jusqu’au bout ont applaudi. Mais, de mon point de vue, on se serait cru à un bon match de foot où les gens s’excitaientUne absence de tiédeur, exactement ce que recherche Gaspar Noé selon Nicolas Boukhrief qui le connait très bien: «Tintarella di Luna, Carne, Seul contre tous, ses programmes courts pour l’œil du Cyclone ou le Journal du hard de Canal, Irréversible…. Autant de preuves de son talent implacable et de son goût unique pour la distorsion et, évidemment, le mélodrame. Car derrière son regard coquin et son sens aigu de la provocation, Gaspar Noé est avant tout me semble-t-il un grand sentimental. C’est pourquoi ses films sont si prenants et perturbants. Si émotionnels, surtout. Ils remettent du coup le cinéma au cœur des débats, comme c’était si souvent le cas dans les années 70. Les pour, les contre. Les passionnés, les agressifs. Jamais les tièdes

C’est d’ailleurs ce même Nicolas qui présente Gaspar à Albert Dupontel, en 1993: «C’était à l’époque de Carne, qu’il tournait comme il pouvait», se souvient ce dernier, sollicité par le Chaos. «Au même moment, je cherchais des financements pour Bernie. Toujours fin psychologue, Boukhrief pensait qu’on s’entendrait instantanément. Il avait raison. J’ai rencontré Gaspar chez lui, toujours curieux de personnalités nouvelles. Il m’a montré Carne. J’étais sous le choc : comment avec si peu de moyens il avait réussi à taper aussi fort? Il m’a parlé de Seul contre tous qu’il était en train de préparer et j’ai lu, déjà en 1993, une première version de Enter The Void. De mon côté, j’avais un scénario avec un personnage qui ne s’appelait pas encore Bernie. J’ai réécrit entièrement Bernie et je le lui ai soumis aussi. Donc c’est par cette envie de cinéma commune que nous nous sommes rencontrés. Bernie l’avait beaucoup amusé. On est resté en contact. J’étais passé sur le plateau de Seul contre tous avec Jan Kounen. Un grand souvenir. C’était dans un petit bistrot tard le soir, il tournait ça en amateur, les consommateurs refusaient de se taire pendant qu’il tournait. J’étais très impressionné par sa détermination. C’était la scène au début du film lorsque le taulard dit qu’il a un flingue. J’ai vu son travail dans des conditions minimalistes et j’étais impressionné. Des années plus tard, on se retrouve à New York ensemble. Il devait y rencontrer des gens, moi aussi pour déposer un script. Après, il m’a proposé d’aller voir un film avec Monica Bellucci qui s’appelait Malena. Sur le coup, je n’ai pas compris. Darren Aronofsky, qu’il connaît super bien, nous a rejoints. Cela m’a permis de le rencontrer. J’avais déjà vu Pi et Requiem for a dream et j’adorais son travail. Nous étions trois dans le cinéma. Quand j’ai vu le film, j’avais un peu honte. Voir Malena avec Aronofsky… En sortant, Gaspar m’a dit : «ça serait bien qu’on fasse un film ensemble. Pourquoi pas un porno.». Je lui ai répondu que je pouvais faire tout ce qu’il voulait, sauf des scènes de cul. Ce n’est pas mon truc. J’en suis resté là. Des mois après, j’ai surpris une conversation dans le bureau de production du mec qui devait produire Enfermés dehors. Une conversation où j’entendais un des acteurs dire «pas de scène de nu». Je me suis dit que ça devait être Gaspar qui revenait à la charge avec son projet de porno. Ça n’a pas manqué

Pendant ce temps, avec les producteurs Christophe Rossignon (rencontré via Mathieu Kassovitz) et Richard Granpierre, Noé organise un déjeuner avec le couple Bellucci-Cassel pour un petit film intitulé Danger avec quelques scènes de sexe plutôt très explicites. Le couple star décline, Noé sort un autre projet : un film de vengeance façon Un justicier dans la ville, mais entièrement raconté à l’envers. Dupontel poursuit : «Gaspar m’a appelé quelques jours après et m’a dit : «est-ce que t’es partant pour faire un film cet été avec Vincent et Monica. On était en avril 2001. J’ai accepté, en pensant qu’il délirait. On a toujours besoin de se persuader que l’on va faire des films… Je suis allé à Cannes, on est rentré ensemble en avion avec Jan Kounen, qui était malade pendant tout le trajet. En arrivant à Paris, Gaspar me dit : «on se voit très vite pour le film». Je croyais que c’était un délire jusqu’au jour où on s’est vu avec Monica et Vincent. Un jour, ils sont passés pour les costumes. Quand je demandais à Gaspar pour le scénario, il me répondait : «y en a pas, on improvise et je te dirais ce qu’il faut. En attendant, je veux que tu lises Laborit». Henri Laborit, je ne connaissais pas. Il y a Mon oncle d’Amérique, un film réalisé par Resnais tiré de Éloge de la fuite. Laborit, c’est un chirurgien ayant mis au point des tranquillisants et qui a développé avec le fruit de ses recherches des essais sur le comportement. Il a écrit toute une flopée de bouquins comme Biologie et Structure. Il y exprime très clairement ce que toi-même tu ressens confusément en mélangeant des choses de la chimie pure et des visions du monde extrêmement lucides. J’ai dévoré ça pendant tout l’été 2001. Exemple typique de l’intelligence de Gaspar : j’ai lu, j’ai trouvé ça super et je lui ai demandé comment il connaissait cet auteur. Il m’a répondu qu’il ne l’avait jamais lu mais qu’il savait que ça me plairait. Pour moi, ça résume parfaitement le mec: il a une intuition psychologique phénoménale

Le résultat est écrit en trois jours, financé en quarante-huit heures, et tourné en six semaines de tournage. A expérience unique, tournage unique. Pour incarner ce rôle tragique, Monica Bellucci se prépare en revoyant Les Chiens de paille, Délivrance. Interviewée par Première en 2002, elle racontait : «J’ai beau savoir que c’est pour du faux, à la troisième et quatrième prise, je ne pouvais plus rentrer dans le tunnel sans avoir la gerbe, sachant ce qui va m’arriver. Et aujourd’hui, quand je revois la scène à l’écran, je ne tiens pas. Je baisse les yeuxComme dealé au préalable, Vincent Cassel joue Marcus, le compagnon d’Alex (Monica Bellucci) ivre de vengeance: «Travailler avec Gaspar a été une expérience incroyable. J’ai beaucoup de respect et d’admiration pour lui. Irréversible est un de ces films dont je suis très fier. Le fait de jouer dans des films comme ça, ce n’est pas un calcul pour aller dans un sens ou dans l’autre, c’est vraiment lié à mes goûts. Je suis foncièrement attiré par ce genre de films même si j’ai encore un peu de mal à définir ce qu’est ce «genre de films». Cela prend beaucoup de temps pour faire un film. Et puis, après, il faut le promouvoir, en parler. Si tu n’es pas en accord et si tu ne te reconnais pas dans le film, ça devient un peu douloureuxAlbert Dupontel joue, lui, le rôle crève-cœur de l’ex qui essaye de raisonner et qui sombre à jamais, confirme l’ambiance électrique d’alors: «Il y avait la projection à minuit, les rumeurs qui n’arrêtaient pas d’enfler… Moi, je ne sais pas faire ça. Je ne peux pas flirter avec les strass et les paillettes. Cannes, j’étais à deux doigts de ne pas y aller mais on m’a dit que si je n’y allais pas, c’est comme si je n’assumais pas le film. Gaspar cache mieux son jeu que moi et il a raison. C’est un mec classe et élégant. Il vend bien son propos. Prendre la parole dans une émission de télé et foutre la merde, tout le monde peut le faire. En revanche, ouvrir sa gueule à travers un film, sa focale et ses lumières, ça, c’est du lourd

Irréversible reste mémorable pour sa forme, soit 12 plans-séquences savamment composés, misant sur l’improvisation de ses comédiens: «Comme cinéaste, Noé est partisan de l’abandon», ajoute Dupontel. «Il aime quand les acteurs ne jouent pas. Là-dessus, il n’a pas foncièrement tort. Il est très proche de Pialat. J’adore l’improvisation donc je n’ai aucun problème par rapport à ça. A la fin du tournage, lors de la scène du métro, il m’a conseillé d’improviser. Je ne connaissais pas beaucoup Monica et Vincent, plus Monica que Vincent d’ailleurs. La tournure que prend la conversation est parfaite, dans la retenue de Vincent. Il veut participer mais il ne peut pas. Pour moi, c’est une des scènes les plus réussies d’Irréversible. Ce n’est pas de l’autosatisfaction: il y a vraiment un sentiment de vérité. Une écoute entre nous trois qui reste parfaite. C’est positif et même drôle avant de s’enfoncer dans l’enfer. Parfois, sur le tournage, il sentait que ce qu’il avait programmé s’épuisait et rebondissait automatiquement sur autre chose.»

Techniquement, Benoît Debie déploie des trésors d’imagination: «Gaspar voulait être libre avec sa caméra, la bouger comme il le désirait», se souvient le chef-opérateur: «Il m’avait demandé de ne pas éclairer avec les projecteurs professionnels, donc on a dû s’adapter. Ce qui est amusant en y repensant, c’est que Gaspar m’a demandé de faire sur Irréversible un travail que je maîtrisais bien. J’ai toujours aimé les lumières naturalistes que l’on retravaille pour les rendre plus vivantes. C’est sans doute Gaspar qui a mis le doigt sur quelque chose que je maîtrisais mais dont je ne m’étais pas rendu compte. Cela m’a permis d’avancer.» Autant de mouvements de caméra sidérants reflétant les vertiges de l’existence, mis en valeur par la bande-son inoubliable de Thomas Bangalter, également contacté : «Pour Irréversible, qui marque ma première collaboration avec Gaspar avant Enter the void, j’ai procédé de manière différente. J’ai vu le film avant. Et c’est ensuite que j’ai composé les morceaux en cherchant à coller au résultat. Le son lancinant et inquiétant que l’on entend lorsque Cassel et Dupontel cherchent le violeur dans la boîte m’a été imposé par Gaspar qui voulait que j’utilise ce bruit d’oscillation. C’est le genre de petite manipulation qu’il aime

Même les figurants ne s’en sont jamais remis, comme notre ami journaliste Christophe Lemaire: «Pour avoir fait de la figuration pendant deux nuits de folie sur le tournage, j’ai pu découvrir, sur le terrain, un metteur en scène excité, exigeant, rigolard et jovial, fignolant ses plans séquences avec la méticulosité d’un horloger suisse et sautillant de bonheur entre les prises pour aller taquiner acteurs et les figurants.» se souvient-il. «C’était pour une scène de fiesta dans un appartement du côté Boulogne. L’alcool coulait réellement à flot et Gaspar ne tenait à crier «moteur» que lorsque tout le monde était un peu fait. Voire totalement bourré. Sauf Bellucci, Dupontel et Cassel qui devaient quand même aligner un minimum de textes. Avec ce film, Gaspar a gagné une consécration mondiale de cinéaste culte amplement méritée. Y compris auprès d’artistes comme Asia Argento ou Marilyn Manson qui semblent se reconnaître corps et âme dans son cinéma expiatoire des «âmes en fureur». Même un metteur en scène nettement plus calme et posé qu’Alain Cavalier admire le travail de Noé

Au final, Irréversible sort sur les écrans en mai 2002, quasiment au même moment que sa présentation à Cannes, avec une interdiction aux moins de 16 ans, totalisant 600000 entrées. Une bombe jusqu’au palmarès où David Lynch et son jury snobent copieusement l’objet et où toute l’équipe déchante. Dupontel se souvient d’une anecdote, résumant un peu la manière dont Noé envisageait alors le capharnaüm Cannois: «A la fin du Festival de Cannes, on prend l’avion. Gaspar me sort: «C’était pas mal». Juste ça… Il n’était pas victime du délire autour d’Irréversible. D’une expérience pareille, tu peux ressortir avec la tête comme un melon. Lui, il avait pleinement conscience qu’au fond, tout ça n’était qu’un jeu

Aussi, que reste-t-il d’Irréversible 17 ans plus tard? Une nouvelle histoire à raconter remettant la narration du film dans l’ordre chronologique, que le cinéaste nous décrit comme plus poisseuse que la précédente, et des souvenirs à se remémorer («Plus personne aujourd’hui n’oserait ni financer, ni peut-être même jouer dans un film comme ça», a récemment avoué Noé dans un entretien avec l’AFP). Monica Bellucci a vu cette nouvelle version présentée à la Mostra et à l’Étrange Festival et elle l’approuve à l’AFP: «Quand Gaspar Noé m’a appelée pour me dire de regarder le film, qu’il avait remonté dans l’ordre chronologique, j’étais vraiment curieuse. Quand je l’ai vu, je me suis rendue compte que le film n’avait absolument pas vieilli, que c’était resté un film très fort. Et peut-être que cette nouvelle version du montage met encore plus en évidence cette dualité entre beauté et violence. Irréversible reste un film violent, c’est sûr, mais on voit aussi toute la beauté et la poésie du rapport de couple, l’envie d’avoir un enfant, l’amitié, la complicité, l’intimité. Et en même temps, on voit la partie la plus dégradante de la violence, l’abus sexuel, la domination, le crime sexuel, l’instinct de meurtre.» Gaspar Noé a loué la performance de son actrice principale dans ce film, soulignant «n’avoir jamais vu une actrice aussi charismatique, avec autant de couilles. Les Américains disent «She has guts». Mais sa performance est d’une audace incroyable.»

A l’envers comme à l’endroit, Irréversible reste explosif. Des cinéastes du chaos actuels ne l’ont pas oublié. Pour Amat Escalante, réalisateur de La région sauvage, «Gaspar Noé est la preuve qu’il est possible de continuer à faire des films allant à l’encontre de la bien-pensance. Pour le générique de Los Bastardos, on voulait une typographie tranchante et rouge. La première inspiration, c’est Orange Mécanique. Je n’ai pas vu beaucoup de films de Jean-Luc Godard mais je crois savoir que c’est l’un des premiers à l’avoir utilisé. Gaspar est celui qui l’a «popularisée». Pour les effets spéciaux, je me suis mis en relation avec Mac Guff, qui avait assuré ceux de Irréversible. J’avais pensé à eux à cause de la scène où le mec se fait exploser le visage dans la boîte au début d’Irréversible. Je désirais le même impact.»

Pour Dupontel, le film demeure une épreuve de cinéphile: «Ce que Noé a voulu raconter avec Irréversible, ça vaut plus que n’importe quel débat télévisuel à la con. Un jour, Burgess s’est plaint à Kubrick sous prétexte qu’il voyait des mecs gueuler sur Orange Mécanique dans un cinéma à New York. Il lui a envoyé une lettre en lui disant qu’il l’avait écrit pour des gens “intelligents”. J’ai connu ça avec Bernie : tu ne peux pas empêcher les gens de réduire le film à eux. Mon film, c’était trois coups de pelle et un pseudo-viol. Évidemment que ce n’est pas que ça. Et heureusement, je m’en tire par l’humour… Dans la réalité, chacun voit ce qu’il peut voir. Beaucoup de spectateurs ont retenu le côté scandale. Il y avait de ça mais pas que ça. Je ne peux pas me réfugier dans la tronçonneuse et le sang qui gicle. Gaspar ne pourra pas que faire des scènes de viol dans des métros.»

«Pour Irréversible, je me suis fait traiter de tout» poursuit Gaspar Noé. «S’il y a de l’homophobie dans Irréversible, c’est parce qu’elle fait partie de l’être humain. Le racisme fait partie de la vie. La misogynie fait partie de la vie. La haine des gros, des vieux, des enfants, aussi. Après, est-ce qu’on peut accuser les auteurs du film d’être homophobes, racistes, misogynes ? Irréversible traite avant tout de l’espèce humaine. A l’époque, il a été vendu sur un scénario de trois pages. Il y avait juste écrit qu’il y aurait un plan-séquence où Alex, le personnage joué par Monica Bellucci, se faisait violer. Après, rien n’est spécifié sur la manière dont ça va être tourné. Je reste convaincu que le film n’aurait jamais pu se faire sans le «name dropping». Un peu comme un braquage de banque. Salo ou les 120 journées de Sodome était un braquage de banque. Parfois, il est nécessaire de mentir un minimum sur la marchandise pour avoir ce qu’on veut. Si on met trop ses intentions sur le papier, il y a tellement de gens qui veulent imposer leur avis qu’on les perd rapidement de vue. Ce qui fait bouger les gens, c’est leur pulsion de survie. Effectivement, toute personne qui s’implique dans un projet risqué va tout faire pour qu’à l’arrivée, le projet soit le moins risqué possible. Sur Enter the void, je n’ai pas menti, mais j’ai dit à tout le monde que c’était mon film le plus commercial, le plus optimiste. Aujourd’hui, on me sort que c’est mon film le plus anxiogène. Quand je repense à Carne, je me rends compte que j’étais plus dans le cartoon, plus proche de la bédé, du théâtre de marionnettes. Et c’est en y repensant aussi que je me rends compte qu’il y a une chose dont j’espère me débarrasser un jour, c’est le côté «ado» qu’il n’y a pas chez Kubrick ou Boorman. Même quand j’essaye de faire sérieux, il y a toujours des effets qui déconnent dans ce sens. Un peu comme le mec qui fait une blague en prison. Par exemple, si on m’avait proposé de réaliser le scénario du Prophète, je pense qu’à un moment ou un autre, je n’aurais pas pu m’empêcher de foutre des blagues foireuses dans les dialogues. Sans doute parce que j’ai trop lu Hara-Kiri. Lors de la projection de Enter the void au festival de Sundance, tout le monde a applaudi à la séquence du générique du début et à la scène où l’on voit le sexe masculin dans le vagin. Dans ma tête, il s’agissait vraiment d’un crescendo dramatique. De la même façon, dans Irréversible, le ton pourrait paraître sérieux sauf que la boîte s’appelle «Le Rectum» et que le violeur se prénomme «Le ténia». Je voulais faire un film choc comme Délivrance et au final, je me retrouve quelque part entre Délivrance et Vibroboy

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