A l’occasion de la sortie l’automne prochain d’une version chronologique d’Irréversible de Gaspar Noé (attendue de pied ferme à la Mostra et à L’étrange Festival cette année), le Chaos se penche sur une poignée de films ayant connu, par le biais des remontages et expérimentations en tous genres, des destins variés et surprenants.

PAR ALEXIS ROUX

Psycho(s) (Steven Soderbergh, 2014)
Grand expérimentateur et cinéphile patenté, Steven Soderbergh s’amuse depuis quelques temps à remonter, modifier, transformer les films qui ont fait de lui le spectateur et le cinéaste qu’il est, publiant les résultats – plus ou moins dignes d’intérêts – sur son site web Extension765. Certains surnagent toutefois, comme cette hybridation inattendue des deux versions de Psychose. Mélangeant alternativement l’original d’Hitchcock et le remake quasiment plan pour plan signé Gus Van Sant (pour l’occasion délesté de ses couleurs), le cinéaste donne à voir l’application avec laquelle Van Sant s’est attelé à la recréation d’un mythe fondateur. Cela donnera sans nul doute du grain à moudre à ceux qui reprochent (à plus ou moins juste titre) le mimétisme extrême du remake, mais l’expérience s’avère payante lors d’une scène emblématique: le meurtre sauvage et intemporel de Marion Crane (Janet Leigh/Anne Heche). Revenu à la couleur, le deuxième film se fond dans le premier par un effet de transparence. L’horreur pure de la scène n’en est que plus saisissante, plongeant le spectateur dans un tourbillon de bruit et de sang, s’achevant par le mélange des yeux des deux actrices, un instantané poétique qui surnage au milieu d’une scène sordide.



Metropolis (Giorgio Moroder’s Edition, 1984

Chef-d’oeuvre incontournable de l’expressionnisme allemand et du cinéma muet en général, Metropolis aura connu de très nombreuses relectures, mais celle de Moroder demeure sans aucun doute la plus chaos. Sur un nouveau montage arbitraire d’une heure vingt minutes, le pape du disco fait péter le synthé, invitant pour l’occasion de prestigieux et improbables artistes (Bonnie Tyler, Pat Benatar, Loverboy et même Freddie Mercury!). Le film donne surtout à voir, si quelques fous en doutaient encore, de l’incroyable ingéniosité du compositeur, offrant par ses bruitages analogiques une dimension nouvelle au film, un univers sonore qui témoigne d’une période riche en inventions. Alors, pierre angulaire de la culture kitsch ou sacrilège cinématographique impardonnable? Sûrement un peu des deux. Mais il est plus que jamais grand temps de redécouvrir cette anomalie.

Raiders (Steven Soderbergh, 2014)
Nouvelle variation de l’auteur américain autour d’une oeuvre-phare, cette fois-ci le premier volet de la franchise Indiana Jones. Superposant une version muette et noir et blanc du film avec la B.O. synthético-bizarroïde de The Social Network (signé par les joyeux drilles de Nine Inch Nails), Soderbergh en laissera sûrement plus d’un sur le carreau. Car si l’association des deux fonctionne par moments étonnamment bien (cf. la poursuite en camions-militaires), on se demande souvent le pourquoi du comment d’un tel mélange. Soderbergh justifie son geste par la volonté de mettre en lumière le talent de compositeur d’images de Spielberg, et sur ce point le pari est réussi. Des grandes fresques épiques de David Lean au films d’aventures flamboyant de Michael Curtiz, sans oublier les grandes heures de Douglas Fairbanks Sr., les influences de maître Steven n’ont jamais été aussi visibles. Rien que pour cela, on ne saurait vous retenir d’y jeter un œil curieux.

Memento (Christopher Nolan, 2000)
Célèbre pour son montage antéchronologique, le deuxième film de Christopher Nolan a durablement marqué les esprits, lui permettant de s’offrir une place de choix dans le paysage hollywoodien tout autant qu’une solide réputation de narrateur hors-pair. Disponible en bonus caché sur une édition DVD mais aussi via de nombreux remontages réalisés par les fans et disponibles sur le net, la version linéaire du film perd évidemment beaucoup de son impact, les jeux de dupes des personnages sautant désormais aux yeux. Remonté dans le bon ordre, Memento expose volontiers ses faiblesses, à commencer par une galerie d’archétypes quelque peu figés et un trouble de la mémoire qui apparaît comme peu crédible. Paradoxalement, c’est aussi cette version qui prouve le talent de monteur du cinéaste et sa maîtrise des structures narratives, un thriller moyen aux fragilités évidentes devenant par un agencement de séquences atypique un pur produit de cinéma interactif, où le personnage est autant spectateur de son histoire que nous le sommes.

The Return of W. (Rijk, Steven Soderbergh, 2015)
Derrière ce titre énigmatique se cache sans doute l’une des expérimentations les plus audacieuses du cinéaste, à savoir un remontage de 2001: L’Odyssée de l’Espace de Stanley Kubrick. Celui que l’on peine à ranger dans une case, évoluant sans cesse entre le divertissement grand public (la trilogie Ocean’s, Piégée, Logan Lucky) et le cinéma d’auteur à tendance expérimental (Kafka, The Girlfriend Experience) signe ici et de son propre aveu un «saccage» de l’un de ses films de chevets. On comprend alors mieux le choix du titre, référence au vandale qui surina sans pitié La Ronde de Nuit de Rembrandt en 1975. Soderbergh a amputé le film d’une heure et quelques de métrage, laissant de côté une grande partie de l’ouverture préhistorique et évacuant le discours politique somme toute dépassé qui structurait sa première partie. L’envie de renouer avec le cœur vibrant de ce voyage hors du commun, aux confins de notre perception de la vie et de l’humain. On imagine sans peine le résultat savoureux, mais le film, publié sur son site, est aujourd’hui introuvable, retiré par Soderbergh lui-même à la demande de la famille de Kubrick.

Irréversible – Inversion Intégrale (Gaspar Noé, 2019)
Le Chaos n’a pas encore eu la chance de mettre la main (ou plutôt les yeux) sur cette nouvelle version, présentée à la Mostra de Venise à la fin du mois d’août. On ne peut donc que spéculer sur ce nouveau montage, cette fois-ci strictement chronologique, et ce qu’il nous laissera voir, mais on peut déjà craindre une version beaucoup plus sombre et nihiliste que l’original. Car si lrréversible nous plongeait sans crier gare dans l’horreur la plus noire pour finalement nous laisser nous repaître des bons sentiments de sa conclusion, nul doute que celui-ci suivra le chemin inverse, nous promettant en somme une inexorable descente aux enfers. Wait and see…

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