Présenté à la Quinzaine des Réalisateurs au dernier Festival de Cannes, First love de Takashi Miike (en salles depuis mercredi) est encore un film inclassable où le drame adolescent rencontre la comédie yakuza dans un délire nihiliste. A cette occasion, Miike nous a parlé de sa façon de tourner à la chaîne qui fait de lui une véritable usine à films.

INTERVIEW: GERARD DELORME / PHOTO: ROMAIN COLE

Vos films se suivent à une telle vitesse et avec une telle diversité qu’on a du mal à y trouver une logique. C’est volontaire?
Ce n’est pas intentionnellement que j’enchaîne des films très différents. J’accepte les offres qui viennent. Il m’arrive de faire des propositions, mais le plus souvent, je reçois d’abord un projet et on démarre.

Ça vous satisfait, ou est-ce que vous êtes parfois frustré de ne pas faire ce que vous voudriez?
Aucune frustration. Quant à la question de mes envies, c’est simple : je voudrais tout faire! Du coup, il n’y a aucun problème, et même quand je réalise un film dont je ne suis pas à l’origine, je suis intrigué par la perspective du résultat. Donc tout m’intéresse. Et de toute façon, mes films tournent tous autour des mêmes questions: pourquoi naît-on? Pourquoi est-on triste? Les personnages principaux peuvent être des yakuza, des hommes politiques ou des enfants, mais la thématique est toujours la même.

Vous avez un style unique, reconnaissable immédiatement. Est-ce qu’on vous propose des sujets sachant comment vous allez les traiter ou est-ce seulement parce que vous êtes plus disponible qu’un autre ?
Les producteurs savent que si je suis disponible, j’accepte en général. La plupart du temps, ils ont au départ un projet assez traditionnel, typiquement «pas pour Miike». Ils partent donc à la recherche de quelqu’un d’autre, sans succès, mais entretemps, ils ont engagé des acteurs. Et à l’approche du tournage, faute de réalisateur, ils se tournent vers moi. Ils savent aussi que je travaille vite avec des budgets réduits. Et mine de rien, c’est assez rare. Et puis, je dis rarement non. J’ai tendance à considérer tout ce qu’on me propose. Souvent, alors qu’un réalisateur dirait non, moi, je dis «pourquoi pas»? Ceci dit, je sais ce que je veux, et je ne suis pas du genre à tourner un maximum de prises pour choisir au montage.

Montez-vous aussi rapidement que vous tournez ?
Pas plus que n’importe qui. First love a été inhabituellement long parce que le producteur japonais et Jeremy Thomas avaient des opinions divergentes sur la façon de monter le film. Je les écoutais avant de proposer ma version, mais le temps passé à discuter n’est pas nécessairement générateur de résultat. Je préfère me concentrer et faire mon travail intensivement.

Le scénariste de First love Masa Nakamura a déjà travaillé avec vous (sur Sukiyaki Western Django). C’est vous qui avez demandé sa collaboration, ou est-ce qu’il était déjà attaché au projet ?
C’est moi qui l’ai choisi. C’est vrai que pour la moitié des offres qui me sont proposées, la première question que je me pose concerne le choix du scénariste. Pour l’autre moitié, on me soumet une sorte de package avec un scénariste et un acteur principal. Concernant Nakamura, j’aime beaucoup ses scénarios même s’ils sont assez difficiles à tourner. J’arrive à m’identifier à ses personnages et c’est pour ça que j’aime travailler avec lui.

Comment collaborez-vous avec lui?
Mon travail consiste à lui donner de la liberté. Je lui demande d’écrire ce qu’il veut sans s’occuper des opinions des producteurs. A moi ensuite de gérer les aspects plus financiers ou industriels. Par exemple, lorsque les producteurs demandent de donner plus de scènes à tel acteur, j’essaie d’adapter le scénario sans rien détruire de son travail.

De la même façon, vous avez déjà travaillé avec le producteur Jeremy Thomas (13 assassins, Hara-kiri, Blade of the immortal). Quelle est votre relation avec lui ?
Là encore, c’était particulier. Précédemment, j’avais commencé des projets dès le début avec lui, avant même l’écriture du scénario. Ensuite, je lui proposais une compagnie de production japonaise.  Cette fois, j’étais déjà engagé sur First love lorsque je lui ai fait lire le scénario. Il était intéressé et a proposé de participer, mais comme il est arrivé en cours de production, ses suggestions n’avaient rien d’obligatoire. Mais il instaure un climat de grande liberté et je l’apprécie beaucoup pour ça.

Il y a une bonne part d’exagération dans le portrait que vous faites de la pègre dans First love, mais quelle est la part de réalité?
Bien sûr, comme c’est une fiction, j’exagère délibérément en m’inspirant de la culture des mangas, qui a beaucoup influencé ma génération. Mais le langage est différent. Si on considère le manga comme un équivalent du surgelé, en passant à la prise de vues réelles avec des acteurs, on «décongèle» en quelque sorte cette histoire pour la rendre plus humaine. Et on a en particulier décrit le milieu des yakuzas de façon assez réaliste. D’ailleurs je crois que certains d’entre eux trouvent ça trop proche de la réalité.

Je pensais au trafic de drogue que le film a l’air de présenter comme une activité normale alors que c’est apparemment très risqué au Japon.
Autrefois les yakuza étaient comme la mafia italienne. Ils avaient des façades derrière lesquelles ils traitaient leurs vraies affaires. Mais une multitude de lois ont considérablement restreint leur marge de manœuvre. Par exemple, ils ne peuvent pas s’acheter une maison ou louer de voiture. Ils n’ont même pas le droit d’avoir des cartes de crédit. La loi est tellement restrictive qu’on frôle l’atteinte aux droits de l’homme. Étrangement, le trafic de drogue est une des rares activités qu’ils leur restent. Comme c’est dangereux, personne ne veut s’en occuper. C’est quasiment leur seul moyen de survivre. En fait, ils n’ont pas tellement de choix.

Vous décrivez un univers très masculin, mais les personnages féminins sont très forts, même celle qui doit rembourser la dette de son père. Etes-vous sensible à la tendance actuelle qui demande plus de parité?
Je suis pour l’égalité homme /femme, mais J’aimerais bien que ça se fasse d’une façon naturelle, émotionnelle. Alors qu’en ce moment, on est en train de l’imposer par la contrainte, avec des lois. Je ne suis pas très à l’aise avec ça.

Est-ce que le fait d’être invité dans les festivals a eu une incidence sur votre façon de faire des films?
Je ne tourne pas pour être invité dans les festivals, mais dans mon inconscient, ils ont une grande importance. On peut y partager des émotions au même moment, j’y rencontre des gens inattendus, et c’est aussi un plaisir. Autrefois, j’ai fait beaucoup de films qui sortaient directement en vidéo, et pour les montrer en festival, il suffisait de les transférer sur pellicule. Mais je ne pense pas du tout au marché international. Si c’était le cas, les films deviendraient des outils. Ce n’est pas souhaitable. J’essaie juste de faire face à mes propres problèmes et de trouver du plaisir dans ma vie.

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