En 2016, Paul Schrader avait présenté Dog eat dog à la Quinzaine des réalisateurs, où il nous avait donné cette interview. Elle n’a jamais été publiée, le film n’étant jamais sorti en France. La voici donc, à l’occasion de l’hommage qui lui est rendu au Forum des images. Comme il le rappelait, Paul Schrader avait mal vécu de se faire éjecter par des producteurs malveillants de son film précédent, La sentinelle, réalisé en 2014 avec Nicolas Cage. Tous les deux s’étaient bien entendus et avaient manifesté leur envie de recommencer. Dog eat dog leur a permis de le faire, tout en donnant à Schrader le sentiment de racheter la mauvaise expérience passée.

INTERVIEW & PHOTO: GERARD DELORME

Comment Dog eat dog s’est-il monté? 
Paul Schrader: D’abord, c’est un budget très modeste. Nic (Cage) est très bien vu par les producteurs de VOD. A un certain niveau de budget, son nom facilite la production d’un film. Tout ce qui importe alors, c’est de se mettre à ce niveau de budget. Avec 23 ou 24 jours de tournage, il ne faut pas traîner. Mais cette fois, nous avions une liberté totale. 

C’est vous qui avez choisi d’adapter un livre d’Edward Bunker ?
Paul Schrader: Ce n’est pas moi qui l’ai adapté, c’est un nommé Matthew Wilder que j’aime beaucoup. J’ai reçu ce script, et en le lisant, je me suis rendu compte qu’il serait très bien pour Nic. Je lui en ai parlé et il a été d’accord. En ce qui me concerne, j’ai eu envie de le faire dès la première scène tellement c’était délirant! Le scénariste l’avait écrit sous une forme exagérée, un peu à la Tom Wolfe, en exploitant la ponctuation, les capitales et les onomatopées: c’était rempli de POP! ZAM! BOW! Donc le scénario avait déjà fait subir au livre un traitement post-Tarantino, sachant que Bunker a une sensibilité pré-Tarantino. Le livre est situé dans les années 90, mais je ne voulais pas faire un film d’époque. Je voulais m’adresser au public de 20 ans et plus jeune. Je ne pouvais donc pas être fidèle à Bunker comme pouvait l’être Le récidiviste (1978) qui est une très bonne adaptation de Bunker.

C’est un livre qu’il avait écrit en prison. 
Paul Schrader: Oui, le titre original était No beast so fierce. Bunker est sorti de prison pendant que le film était en train de se tourner! Et Ulu Grosbard (le réalisateur) lui a proposé de faire une apparition dans un petit rôle. Il n’en revenait pas d’être là avec toute cette nourriture, et ces gens qui s’adressaient à lui en lui disant Monsieur. Dustin (NDR. Hoffman, qui jouait le rôle principal et avait produit le film) l’avait invité à la première, et Bunker a dit: «J’ai intérêt à me tenir à carreau si je veux y aller». Pour la première fois de sa vie, il a entrevu la possibilité de ne pas retourner en prison parce que jusqu’alors, il avait toujours assumé qu’il était un criminel par nature, et que ce n’était qu’une question de temps avant qu’il se fasse rattraper. 

A propos de Tarantino, vous lui reprochez d’avoir ouvert l’ère de l’ironie, qui a sonné le glas de l’ère existentialiste. Mais Dog eat dog n’est-il pas ironique?
Paul Schrader: Maintenant, on est déjà entrés dans une autre ère. Il fut un temps où les films étaient faits selon un certain nombre de règles. Puis, sont arrivés des gens qui ont enfreint ces règles: la Nouvelle Vague et ma génération. La génération de Tarantino s’est moquée des règles et ne les a pas prises au sérieux, même pour les enfreindre. Aujourd’hui, la génération post-Tarantino ne sait même plus que des règles existaient! On est donc dans une situation post règles où tout le monde peut faire presque n’importe quoi: mélanger la couleur et le noir et blanc, faire une scène à la Almodovar, suivie d’une scène à la Cassavetes, puis d’une scène façon Godard; faire une séquence composée de multiples plans ultra brefs, suivie d’un long plan-séquence; le tout en supposant que le public remettra tout à sa place. 

Vous-même associez le noir et blanc et la couleur dans Dog eat dog. Pour quelle raison?
Paul Schrader: C’était juste pour rendre la scène de strip-tease intéressante. Au départ, j’étais embêté parce que tout le monde tourne ce genre de séquence de la même façon. Quel ennui! Comment en sortir? Faisons-le en noir et blanc! Personne n’a fait ça depuis Lenny (Bob Fosse, 1974)!

On a droit à une surprise quand on réalise la vraie couleur des costumes.
Paul Schrader: Oui, ça fait un bon petit gag! On rencontre Troy, il joue comme Humphrey Bogart, il a l’air vraiment cool, et quand on passe en couleur, Oh mon Dieu, quel costume horrible! Ha Ha.

D’où vient cette idée de Bogart ?
Paul Schrader: Cela n’était pas dans le script, ça vient de Nic. Il a construit l’idée petit à petit. Le personnage se voyait comme Humphrey Bogart. Pourquoi pas? Je pouvais toujours le couper si nécessaire. Mais on est arrivés à la dernière scène qui lui posait un problème. Il ne savait pas comment la jouer. Il n’était pas sûr de comprendre pourquoi il avait survécu. Alors je lui ai dit: «Peut-être qu’il est mort. Peut-être que cette scène est une expérience post-vie». Le lendemain, quand nous avons tourné, il l’a joué comme Bogart. J’étais étonné. Il m’a dit: «Si, comme tu l’as suggéré, il est mort, qui voudrait-il être, après? Humphrey Bogart!». Je lui ai dit que c’était un choix très audacieux. Il m’a dit: «Mais tu m’as demandé d’être audacieux!» Et voilà.

Les rôles ont été distribués facilement ?
Paul Schrader: Quand j’ai envoyé le script à Nic, je pensais qu’il voudrait faire Mad dog, mais il a voulu faire Troy. Puis mon ami Will (Dafoe) est arrivé, et pour le reste, il fallait tenir compte du budget très limité. Et c’est pour cette raison que je joue dans le film! Mon rôle du Grec n’a coûté que 900 dollars pour trois scènes. Mais je peux vous dire que cet acteur ne tournera plus jamais! Il a été trop insulté par le cachet misérable!

Vous êtes très bien dans le rôle. Cela vous a plu?
Paul Schrader: Pas vraiment. J’étais malade quand on a tourné, vous pouvez le constater à ma voix rocailleuse. J’avais 38 de fièvre. Jusqu’alors, à chacun de mes films, l’équipe avait essayé de me faire faire une apparition, mais j’ai toujours refusé. Là, je n’avais personne d’autre. J’avais cherché, sans succès, puis je me suis tourné vers les acteurs locaux, mais ils n’étaient pas à la hauteur. Je me suis dit que je ne serais peut-être pas très bon, mais au moins j’étais intéressé. 

Pourquoi avoir tourné à Cleveland?
Paul Schrader: Parce que c’est moins cher! Ils ont une politique d’incitation fiscale intéressante. Au début, j’ai envisagé de faire comme si c’était Los Angeles, et au bout d’un moment, pourquoi se compliquer la vie? Disons ouvertement que c’est Cleveland. 

C’est vrai, cette histoire de loi concernant les récidivistes qui s’appliquerait en Ohio et pas en Californie?
Paul Schrader: Ironiquement, c’était vrai en Californie à l’époque où Bunker a écrit le livre. Mais la loi a été abrogée depuis, et elle n’a jamais existé en Ohio! Donc c’est de la fiction! J’ai eu la flemme de changer.

A l’époque des Canyons, vous prédisiez la fin du cinéma en salles. Où en est-on aujourd’hui?
Paul Schrader: Quand je vais en salle, c’est seulement pour certains films d’art et essai, ou pour la 3D. Autrement, je vois la plupart des films chez moi comme tout le monde, sur un grand écran avec une meilleure image et un meilleur son. Beaucoup des salles aux Etats-Unis s’adaptent pour donner l’impression que vous êtes dans votre salon, avec des canapés et des tentures. Mais la vraie question, c’est où allons-nous après la disparition de la salle? Qui sait où va nous emmener la prochaine innovation technologique? Peut-être dans une clé USB, qui vous permettra de regarder un film en marchant. 

Et comment voyez-vous l’avenir de la réalisation ?
Paul Schrader: Tout dépend des innovations qui arrivent très vite. En matière de nouvelles caméras susceptibles de changer les habitudes, il y en a de deux sortes. D’abord, les caméras de réalité virtuelle que sont les casques Oculus. Mais on travaille aussi sur une caméra sans objectif qui enregistrerait tout. Ce n’est pas encore au point, mais l’idée c’est que le film serait essentiellement réalisé en postproduction. Il y aurait d’abord les prises de vues avec les acteurs qui évoluent conformément au script. C’est au montage que vous décidez de l’emplacement du point de vue. Je peux commencer sur votre bracelet de montre, monter, tourner autour, et ainsi de suite. Dans ce cas, on n’a jamais fini. Les possibilités sont infinies!