Hybride, composite, imprévisible et non conventionnel, Bacurau prend les atours d’une fable contemporaine qui raconte la résistance d’une population isolée face au pouvoir central et à des envahisseurs venus d’ailleurs. Il est le fruit d’un projet commun, mûri depuis dix ans par Kleber Mendonça Filho et son chef décorateur Juliano Dornelles. C’est donc naturellement qu’ils ont défendu ensemble leur western futuriste au dernier Festival de Cannes.

INTERVIEW: GERARD DELORME / PHOTOS: ROMAIN COLE

Bacurau est en projet depuis si longtemps qu’il y a probablement plus de Bacurau dans Aquarius que l’inverse. Comment le projet a-t-il mûri?
Juliano Dornelles: Je sais qu’Aquarius a été inspiré d’expériences très personnelles de Kleber, alors que Bacurau est un projet commun, et nous avons pris le temps nécessaire pour concrétiser nos idées, qui étaient très précises.
Kleber Mendonça Filho: Quand j’ai entrepris Les bruits de Recife, j’avais à tourner une scène très simple dans une cuisine, et je me suis demandé comment procéder. Plutôt qu’à un drame social réaliste, j’ai pensé au cinéma de Brian de Palma et j’ai décidé de le faire en 35 mm au format cinemascope. De la même façon, Aquarius est une histoire très simple, mais tournée en écran large à la façon de John Carpenter et du directeur de la photo Vilmos Zsigmond dans les années 70. Le fait que Bacurau soit un western nous permet d’utiliser tous les outils à notre disposition: pas de steadicam, mais des rails de travelling, des objectifs Panavision. C’est donc la même philosophie, mais à une échelle plus grande. Et quelques-unes des tensions des Bruits de Recife et de Aquarius réapparaissent dans Bacurau, mais cette fois avec une liberté totale de laisser aller la folie, l’horreur, la science fiction, d’aller davantage vers le genre.

Au bout de dix ans d’écriture, à quel moment avez-vous senti que le film était prêt à tourner?
Juliano Dornelles: Il y a eu une alternance de travail en commun et de projets personnels. Avec le temps, nous sommes arrivés à une version du script que nous avons fait lire à quelques amis et leurs réactions nous ont permis de conclure que nous étions prêts. C’était il y a deux ans. L’écriture elle-même nous a demandé 8 mois de travail 5 jours par semaine et 8h par jour.
Kleber Mendonça Filho: Quand nous avons fini le script, j’en étais très content, sauf de la fin. Des restrictions de budget nous ont donné l’occasion de l’améliorer. Et j’ai trouvé que la meilleure façon de procéder était non pas de couper des scènes, mais de les concentrer. C’est alors que la fin s’est mise en place, quelques semaines seulement avant le tournage.

La scène d’ouverture suggère que Theresa est peut-être le personnage principal, mais plus tard on comprend que non, c’est un film choral.
Juliano Dornelles: Le parcours de Theresa est juste une façon d’accompagner le public jusqu’à Bacurau afin qu’il se rende compte de la distance pour y parvenir.
Kleber Mendonça Filho: Elle a quand même un point de vue personnel, elle réapparaît régulièrement et son visage clôture le film. Mais elle fait partie d’un groupe où chacun a son importance. Si le public peut croire qu’elle est le personnage principal, c’est parce qu’il s’attend à être traité comme il en a l’habitude dans tous les films.

Les éléments de western et de SF peuvent nous induire à deviner pourquoi cette communauté est si isolée: ne seraient-ils pas des prisonniers comme dans New York 97?
Kleber Mendonça Filho: On n’a pas forcément besoin d’avoir commis des crimes pour être isolé. Tout dépend de la façon dont la société vous considère. C’était ça l’idée, tout du long. Mais l’évolution récente de la société brésilienne, à savoir la montée de l’extrême droite, a mis en lumière un phénomène que nous avons inclus dans le script: les gens ont besoin de se rapprocher de ceux qu’ils aiment. D’où cette idée simple de gens qui reviennent à Bacurau pour y trouver protection. C’est ce qui se passe actuellement dans le Nordeste brésilien où Bolsonaro n’a gagné dans aucun des états de la région. Il y a donc là-bas un sentiment de sécurité. Personnellement, j’ai beaucoup d’amis qui abandonnent Rio pour revenir à Recife, presque comme des réfugiés. Imaginez un Parisien retournant à Toulouse parce que l’atmosphère y est meilleure politiquement. C’est très triste.

Vous avez tourné Bacurau avant l’élection de Bolsonaro. Aujourd’hui, le film serait-il possible?
Kleber Mendonça Filho: Non, parce que le gouvernement a purement et simplement supprimé les subventions fédérales pour tous les films, sans distinction. Ce qui n’empêche pas d’avoir connu un climat très étrange pendant le tournage. Il nous a fallu rester très discrets sur le sujet du film, même jusqu’à la projection cannoise. Au début, on disait que c’était une aventure de science fiction. Avant Cannes, on a dit que c’était un village qui disparaissait de la carte. Puis, on a ajouté que les villageois sont attaqués par des étrangers. On n’est jamais trop prudents avec l’extrême droite qui est à l’affût de ce qu’ils prennent pour des idées marxistes. D’ailleurs, je suis qualifié de marxiste et Julian de communiste, alors que nous n’avons jamais été ni l’un ni l’autre.

Il y a beaucoup de références à John Carpenter sous différentes formes. On pense notamment à Assaut lorsque les villageois font appel à Lunga pour combattre les étrangers.
Kleber Mendonça Filho: Je n’y avais pas pensé, mais c’est totalement vrai. Dans Assaut, un bus qui transporte un prisonnier s’arrête dans le commissariat et le prisonnier s’associe au policier pour repousser les assaillants. Dans Bacurau, Lunga est un bandit endurci et en même temps un fils de la communauté. Les habitants le considèrent comme une sorte de Robin des bois et font appel à lui pour organiser la défense. Mais la référence à Assaut est pertinente parce que c’est un western, comme Bacurau.
Juliano Dornelles: Carpenter a été une référence, tout comme Howard Hawks, mais aussi Sam Peckinpah et Sergio Corbucci, pour le style visuel.
Kleber Mendonça Filho: Quand vous comparez les films de Corbucci avec les westerns hollywoodiens de la même époque, ils ont cette apparence sale et irresponsable que nous recherchions. Par irresponsable, je veux parler de ce qui arrive lorsque des cultures différentes s’inspirent des standards d’une certaine industrie tout en s’en affranchissant. C’est arrivé avec les westerns italiens, mais aussi avec des films comme Mad Max en Australie. Ces films étaient séduisants parce qu’ils étaient risqués, et ceux qui les ont fait devaient être un peu kamikazes.
Juliano Dornelles: Mais l’irresponsabilité esthétique ne doit pas être confondue avec d’autres domaines d’irresponsabilité, notamment éthique. Au Brésil, nous avons un président qui dit des énormités sans que personne y puisse rien.
Kleber Mendonça Filho: Il est littéralement incroyable: récemment, il a fait une blague sur les Chinois en disant qu’ils avaient des pénis minuscules. Il se comporte de la même façon avec les Indiens, les Noirs, les pauvres. Tout ça est un peu entré dans le film, notamment à travers le personnage du maire. L’acteur qui le joue est très bon, mais je le trouvais théâtral, avant de réaliser qu’il était parfaitement juste. Il se trouve qu’il est le fils d’un politicien, donc il a grandi en les écoutant parler. Tout ce qu’il dit est authentique, mais ça me gênait parce qu’il y a quelque chose d’irréel à être aussi con! Julian m’a montré des vidéos, et c’est encore pire dans la réalité.
Juliano Dornelles: Nous avons adouci la représentation des politiciens, de même que celle des Américains, hommes ou femmes.

C’est d’ailleurs inhabituel de les voir étudiés avec autant de précision, alors que dans Assaut, les agresseurs sont invisibles. Pourquoi avoir voulu les détailler?
Juliano Dornelles: Nous nous éloignons du western traditionnel où les Indiens étaient réduits à un adversaire impersonnel, presque abstrait. Donner la parole aux ennemis est une façon de les humaniser.
Kleber Mendonça Filho: Dans Assaut, il y a un préambule très étrange sans dialogue, où quatre leaders de gangs, un chicano, un blond, un Indien et un noir font un pacte avec du sang. Après, ils sont comme des zombies, ce qui est très bien dans le film de Carpenter. Nous avons choisi d’aller plus près des assaillants. Et en essayant de faire parler des Américains, il y a une part de provocation. Les dialogues sont réalistes en ce qu’ils trahissent des conflits au sein même des assaillants. Nous avons aussi développé l’idée qu’il y a différentes façons de relativiser les atrocités. Quelqu’un peut avouer avoir participé à un massacre, mais il va diminuer son impact en précisant qu’aucune femme n’a été tuée. Ou alors, si trois femmes sont mortes, le fait qu’elles étaient des prostituées diminue la gravité. Ici, un personnage n’accepte pas qu’un enfant ait été tué par son complice, alors que l’idée d’avoir voulu liquider son ex-femme ne le dérange pas. C’est fascinant comment certaines choses sont acceptables et pas d’autres. Il y a aussi l’attitude du psychopathe, et puis il y a le personnage d’Udo Kier, spécial lui aussi.

Vous aviez écrit le rôle pour lui?
Kleber Mendonça Filho: C’était écrit à l’origine pour un Américain sexagénaire, mais lorsque j’ai rencontré Udo, il s’est imposé naturellement en tant qu’Allemand qui parle et agit comme un Américain. Les Etats-Unis sont le seul pays que je connaisse où un Argentin, un Russe, un Allemand, un Guatémaltèque ou un Brésilien se considèrent comme Américains au bout de 10 ou 15 ans de vie sur place. Cela n’existe nulle part ailleurs. Udo aimait beaucoup cette idée. Et son personnage n’aime pas être traité de nazi!

C’est le plus imprévisible du lot.
Juliano Dornelles: C’est l’agent du chaos !
Kleber Mendonça Filho: Quand il affirme ne pas tuer pas les femmes, vous ne savez pas si vous devez le croire ou non.

Pour revenir un peu à John Carpenter, il y a quelque chose qui le rappelle d’une façon subliminale dès le début, c’est l’utilisation des optiques Panavision. Pourquoi ce choix?
Kleber Mendonça Filho: Cette décision répond à une observation qui me pose un problème. J’en ai pris conscience à l’occasion d’un festival à Copenhague où j’étais juré. En une semaine, j’ai vu dix films originaires de pays très différents, mais ils se ressemblaient tous. Pourquoi? Parce que les caméras, les optiques et les logiciels de traitement d’image utilisés étaient les mêmes. Ce peut être une bonne chose si c’est le signe d’un accès plus facile à l’équipement, mais si on remonte 30 ou 40 ans en arrière, les films américains avaient une certaine apparence, les films français une autre, de même pour les films italiens, russes, etc. Parce que chacun utilisait des équipements spécifiques. Aujourd’hui, tout se ressemble, et c’est très flagrant dans les multiplexes, où vous verrez des publicités pour du chocolat, une banque ou la municipalité, avant de voir le film qui ressemble exactement aux publicités parce que tout est fait de la même façon. Il est donc important d’essayer d’offrir quelque chose de différent. Pour Bacurau, nous avons trouvé des optiques Panavision datant de la fin des années 60. Elles sont chères mais magnifiques et imparfaites. Leurs défauts sont la clé de l’image du film. C’est difficile à exprimer, mais le spectateur doit sentir qu’il y a quelque chose de différent.
Juliano Dornelles: Certaines cinéphiles sont familiarisés avec les défauts de ces optiques, notamment la distorsion des couleurs, et c’est aussi pour eux que nous avons choisi ces objectifs.

À propos de distorsion, qu’est-ce qu’il y a dans les pilules que prennent les habitants?
Juliano Dornelles: Ce sont des graines, qui ont un peu la même fonction que la potion magique dans Asterix: quelque chose pour vous donner du courage.
Kleber Mendonça Filho: C’est un McGuffin actif. Il suffit de le montrer, et apparemment ça marche. Le mot psychédélique est revenu souvent dans les commentaires. Partout dans le monde, les populations locales semblent préférer certaines formes de drogues, que ce soit le mescal au Mexique, l’hayahuasca en Bolivie, ou la vodka en Ukraine. A Recife, la marijuana est consommée couramment par toute la famille. A Bacurau, ils consomment des graines.
Juliano Dornelles: Elles sont dispensées par Damiano, une sorte de druide qui a un don pour les plantes. Mais les graines sont l’inverse du médicament que le maire apporte à Bacurau.
Kleber Mendonça Filho: Les graines vous rendent hyper conscients, alors que les médicaments du maire rendent stupides et abrutis.
Juliano Dornelles: La graine est une autre forme de résistance.

Sous leur emprise, Theresa semble halluciner lorsqu’elle voit de l’eau sortir du cercueil.
Kleber Mendonça Filho: C’est le seul moment où le film montre une hallucination.
Juliano Dornelles: Peut-être qu’il y en a une deuxième tout à la fin, avec tous ces cadavres que voit Theresa.
Kleber Mendonça Filho: C’est un hommage au cinéma soviétique. Elle marche et en se retournant, elle voit des morts.
Juliano Dornelles: Mais il n’y a pas d’explication: c’est au spectateur de donner sa propre interprétation.

LA REVELATION SILVERO PEREIRA
Certes Udo Kier, certes Sônia Braga, mais aussi d’autres créatures merveilleuses au casting de Bacurau, à l’instar du fascinant Silvero Pereira (en photo à gauche) qui interprète le personnage de Lunga, héros de ce western pas comme les autres (en photo ci-dessous).

Confier ce rôle de dur.e à cuire à Silvero Pereira se révèle un choix politique comme le confirme en interview le co-réalisateur Juliano Dornelles: «Dans les séries B, les héros sont ces gars virils dans la tradition cristallisée par des acteurs tels que Charles Bronson et Clint Eastwood. Avec Kleber, nous avons trouvé infiniment plus intéressant d’avoir un acteur issu de l’univers LGBTQ dans ce rôle. Ces personnes subissent tellement de violences au quotidien qu’elles ont besoin du courage pour affronter une menace de cette taille.» L’acteur poursuit: «Lunga est androgyne parce qu’il représente la communauté LGBT. Maintenant, il n’y a pas de caricature. Nous avions besoin de lui créer une image non stéréotypée. Parfois on l’appelle il, parfois c’est elle. Nous ne voulions pas afficher cette identité à l’écran, nous voulions bien faire comprendre qu’il y avait une différence et qu’elle était respectée
Reste une question que tout le monde se pose: d’où vient l’insaisissable Silvero? Tout a commencé en 2002 avec sa première représentation A Lady’s Flower, dans laquelle il apparaît sous le nom d’un travesti, Gisele Almodóvar (en référence à peine masquée à ce cher Pedro). De ces balbutiements, naît deux ans plus tard le collectif As Travestidas, avec lequel Silvero crée plusieurs spectacles autour des trans. A cette époque, personne ne lui fait de cadeau, a fortiori les théâtreux jugeant que les trans avaient davantage leur place dans les boîtes à strip-tease: “À cause de cela, j’étais très en colère, je pensais que c’était absurde” concède-t-il dans une interview. Vient en 2013 le film Serra Pelada (qui deviendra une mini-série culte à la télévision) ainsi que la pièce de théâtre BR-Trans aux allures de long monologue… Mais là où les brésiliens le découvrent sous son vrai visage, c’est dans la télénovela A Força do Querer où il apparaît sous le nom de la travestie Elis Miranda et où il joue un double rôle: chauffeur des familles le jour, reine des discothèques la nuit. L’acteur affirme avoir rempli son grand objectif, introduire des thèmes tels que les préjugés et le débat sur le genre dans une série très très populaire, a priori archi conventionnelle, peu encline à la marge. Ce qu’il a continué à faire de façon aussi spectaculaire et flamboyante dans l’émission Show dos famosos où ses imitations de Freddy Mercury, Steven Tyler (Aerosmith), Cher et Edith Piaf n’ont pas laissé de marbre ceux qui les applaudissaient. Marcelo Caetano, directeur de casting de Bacurau, lui propose le rôle de Lunga et vous connaissez la suite… Pas du genre à se laisser marcher sur les pieds, cette icône LGBTQ au Brésil montre les dents face à Jair Bolsonaro, appréciant très peu que le 15 août, ce dernier ait crânement annoncé sur les réseaux sociaux avoir coupé les financements de projets LGBTQ. Du coup, Silvero apparaît lors de la première de Bacurau à Rio de Janeiro en arborant sur sa bouche un panneau noir sur lequel était écrit Pas de censure. À la presse, il a expliqué: “Nous allons résister. Pour moi, ce combat est très beau, car quand j’étais petit, je ne ressentais pas cette représentativité. Plus les artistes et le public pourront ouvrir leur bouche, plus nous aurons de gens pour se battre pour leurs droits.” Du courage, au Brésil, il en faut… et il va en falloir longtemps. J.F.M.

 

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