Avec Titane, Julia Ducournau confirme tous les espoirs placés en elle avec son coup d’essai Grave et signe un grand film Chaos titanium: d’une simplicité trompeuse, dispensant ses surprises, ses merveilles et ses monstruosités avec un aplomb dingue. Un entretien à lire après avoir vu le film, dans les salles de cinéma depuis mercredi.

INTERVIEW: ROMAIN LE VERN

Dès les premières images, la référence à Crash de David Cronenberg est inévitable…
Julia Ducournau: Alors qu’au départ, il n’était pas tant question de rendre hommage à Crash. Je considère que c’est déjà suffisamment difficile de sortir quelque chose qui te ressemble pour se dire qu’en plus, tu vas rendre un hommage aussi intentionnel à un film que tu adores. Évidemment qu’avant de commencer Titane, je ne me suis pas dit que j’allais faire une scène à la manière de Crash; autrement, tu ne fais pas ta scène. Ce que tu veux, quand tu réalises un film, c’est réussir une scène qui te ressemble, où tu exprimes ce que tu as envie d’exprimer à ce moment-là. Il n’en reste pas moins que l’œuvre de David Cronenberg a été fondatrice pour moi, lorsque j’étais adolescente, en construction. Ça fait partie de mon ADN, comme un bouquin ou une autre œuvre d’art qui marque…

On parle beaucoup du corps féminin, mais il y a aussi une manière nouvelle de filmer le corps masculin, inédite dans le cas de Vincent Lindon. Il vous a laissé les coudées franches?
Oui, car j’impose une règle sur le plateau, à savoir que personne ne voit les images. Personne ne voit pas les rushs, aucun acteur ne va pas au combo. Je fais ça car un film comme Titane réclame un abandon de soi comme une confiance énorme. Avec Vincent, on avait déjà parlé de ma vision avant de commencer le tournage, il savait que ma règle numéro un serait qu’il ne pourrait pas se voir. Du coup, il a accepté. Pendant le tournage, je me suis quand même dit qu’à un moment donné il allait sans doute me demander de faire un replay; or, il ne me l’a pas demandé une seule fois. Il a non seulement respecté ma règle, mon travail, ma vision, il s’est complètement abandonné à moi avec une générosité de malade, il m’a laissé le mener dans la danse de manière extrêmement simple.

le film est queer, il correspond à ma vision du genre, à savoir que la question du genre est absolument non pertinente.

Le récit évolue de manière surprenante, en passant du genre au transgenre. On peut parfaitement prendre le film comme une métaphore du coming out.
Cette part est très consciente, c’est même l’une des grandes thématiques de Titane. Il y avait déjà des prémisses dans Grave: la mutation, la transformation, l’idée d’enlever des couches, de se délester de son déterminisme pour aller s’approcher de son essence et choisir qui on veut devenir – non pas d’”être” mais bien de “devenir”. C’est vrai que ce sont des choses que j’aborde depuis longtemps. Je ne me suis pas dit que j’allais faire un film queer, mais le film l’est, il correspond à ma vision du genre, à savoir que la question du genre est absolument non pertinente. Je ne vois pas en quoi ça détermine quelqu’un, en quoi ça doit décider de la personne et de son futur. Je voulais arriver à faire abandonner au spectateur, au moins j’espère pendant la séance, cette idée que le genre a une quelconque pertinence pour définir quelqu’un.

Et donc l’idée de choisir son corps, sa famille, son identité, sa sexualité. Le père biologique joué par Bertrand Bonello regarde Alexia, l’héroïne, comme un alien.
Il n’a pas accès à sa fille, il ne la regarde pas, ne la touche pas, elle cherche son regard et c’est cette absence terrible de regard qui est, pour moi, la plus grande violence du film. L’héroïne n’a pas de contours et donc ces pulsions débordent dans tous les sens de manière incontrôlée, la pulsion de mort bien entendu, mais aussi son désir. Ainsi, elle va être confrontée à un regard qui est celui du personnage joué par Vincent Lindon qui, lui, pour le coup, a un regard si omniprésent qu’il en devient intrusif, violent, vampirique. Cela n’en reste pas moins un regard. Du coup, Alexia a besoin de ce regard qu’elle n’a jamais eu. Le regard d’un nouveau père qui va lui donner des contours, mais ces contours ne correspondent plus à aucune binarité et vont lui permettre de devenir elle-même.

Comme dans Grave, il y a un nouveau plan-séquence ressemblant à un tour de force.
J’ai une passion plan-séquence. J’aime beaucoup l’idée de challenge colossal qu’il convoque. Et j’aime aussi mettre de grosses difficultés techniques pour être sûre que c’est bien compliqué et qu’on va bien s’amuser. Ce qu’il y a de génial avec le plan-séquence, c’est qu’avec tous les obstacles techniques, toute l’équipe est surmobilisée et tout le monde a tout à défendre. Ce qui crée du coup une grande communion pendant le tournage: on est tous tendus vers le même objectif qui se prépare en amont. Le plan-séquence de Titane, on l’a tourné le premier jour du tournage, et c’était formidable, car quand on a rentré ce plan-séquence, on était tous très contents de le faire, en plus on avait la musique qui portait la technique – je me mets toujours beaucoup de musique sur les plateaux de tournage. On était tout de suite soudés, en ligne par rapport à ce qu’allait devenir le film, son esthétique, son ambition et sa difficulté.

L’autre degré de lecture, c’est la dimension mythologique qui apporte un vrai sous-texte à ce qui se produit dans la dernière partie.
J’aime beaucoup convoquer les mythes fondateurs de l’humanité pour les dévoyer, pour les détourner, les confronter à notre modernité aujourd’hui, comme pour voir ce qu’ils donneraient de nos jours. Dans Titane, l’histoire d’Ouranos et Gaïa qui donnent naissance au Titan est ouvertement citée – la clef du titre, c’est qu’il s’agit effectivement d’une féminisation du mot Titan. Je suis passionnée par les mythes grecs. La Bible, même si je ne l’entends pas ou la vis pas comme quelque chose de religieux, contient de sacrées histoires avec des figures fortes, des symboles puissants. Comme la cinéphilie dont on parlait en préambule, ces éléments ont fondé mon éducation culturelle, de manière non religieuse. A l’arrivée, il est beaucoup question de sacré dans Titane, et cette dimension est amplifiée par la musique, par les voix, les chœurs masculins et féminins qu’on utilise beaucoup jusqu’à arriver à cette apparition de lumière avec Jean-Sébastien Bach. Le sacré n’est pas religieux ici, c’est le sacré de l’humanité, le sacré en nous, de l’aspect protéiforme de l’identité aussi. En d’autres termes, c’est cette manière d’échapper à toute case, à toute catégorisation, à tout déterminisme que je trouve belle et sacrée. Soit la naissance d’un titan, d’une nouvelle humanité. Une humanité qui reste monstrueuse, mais qui reste forte de toutes ces monstruosités. Chez moi, la beauté est toujours à aller chercher dans les crevasses, dans les accidents, dans la laideur, dans le mauvais goût. Tout ça me touche beaucoup et me rappelle que la perfection n’existe pas dans ce monde. Personnellement, j’en suis ravie.

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