GR: Pour en revenir à la TV, je pense aussi que le problème du traitement du cinéma à la télévision, c’est ce primat délirant pour l’actualité… C’est aussi valable dans la presse, dans une moindre mesure: les encarts sont faits uniquement pour parler des films qui sortent, il n’y a strictement plus rien autour. Ce qui fait qu’évidemment, les drôles d’oiseaux comme vous, qui préfèrent fouiller dans les greniers et regarder ce qui se niche dans les recoins plus sombres, trouvent beaucoup moins leur place sur des antennes grand public…
JPD: Sur un plateau, les mecs parlent des trois ou quatre films dont tout le monde va parler, et ils essayent d’avoir une opinion différente des autres. Ce n’est pas de la critique, ça. D’une part, je vois dans ces débats des gens qui, quand ils parlent du remake ou de l’hommage de Machin à tel metteur en scène, n’ont manifestement pas vu ni le film d’origine, ni le film où a été puisée l’inspiration. D’autre part, il ne faut pas qu’ils tombent d’accord à la fin. Donc en fait, c’est pas des vrais échanges. Je connais assez peu les types de la génération actuelle de critiques de cinéma. Je connais bien Philippe Rouyer parce qu’il bosse à Mauvais genres. Je connais bien Jean-Baptiste Thoret parce qu’il a bossé à Mauvais genres, mais dans l’ensemble, je trouve que c’est des critiques qui ont réussi à prendre la place, certes, mais je ne suis pas sûr qu’ils aiment le cinéma. Cela dit, pas sûr qu’ils aimaient plus le cinéma à l’époque. J’ai quand même fait toutes les projections presse possibles au temps de Métal hurlant pour voir tous les films qui pouvaient avoir un intérêt à mes yeux. Moi, ça allait de Claude Lelouch à Claude Chabrol jusqu’à Lucio Fulci. Le nombre de critiques de renom qui quittaient la projection si y’avait pas le metteur en scène au bout de 20 minutes et qui, après, faisaient leurs critiques en téléphonant à un copain qui était resté jusqu’au bout, il y en avait déjà beaucoup. Ils n’allaient pas rester une heure et demie dans une salle quand même!

GR: Ça n’a pas tellement changé. On en connaît encore aujourd’hui qui font ça!
JPD: C’est comme dans les concerts. Il y avait une rubrique formidable dans Rock & Folk à l’époque, qui était tenue par Brenda Jackson: elle épinglait les mecs qui avaient passé tout le concert au bar, le dos à la scène, en discutant entre eux dans l’entrée. Ça, ça faisait mal! Et quand les mecs partaient avec leurs belles motos blanches BMW et revenaient à la fin du concert pour applaudir: là elle balançait tout! Elle ne s’est pas fait que des amis…

GR: On en voit encore beaucoup, des projections avec un petit cocktail à la fin, cocktail qui réunit trois fois plus de monde qu’à la projection…
JPD: J’ai vu mieux. À la projection de Eyes Wide Shut (1999), je connais pas mal de personnes (acteurs, producteurs et autres) qui ne sont pas allées voir le film pour être sûrs d’atteindre le quartier VIP après la projo, avec Nicole et Tom… Ça a marché pour certains… Un carré VIP qui était extraordinairement rigolo puisque, en gros, Nicole s’était assise sur la manche du canapé très haut, et Tom était toujours plus petit qu’elle! C’était charmant, c’était drôle, mais bon, ne pas aller voir le film: ça, non. Film que je n’aime pas beaucoup par ailleurs. Mais Tom Cruise a réussi à bosser avec pratiquement tout le monde. Beaucoup de gens ne l’aiment pas, mais moi, je ne me suis toujours pas remis de ce qu’il a fait dans Collatéral (2004) ou dans Magnolia (1999).

GR: Vous citez dans le livre une phrase de votre maître Jean Boullet, qui cite lui-même Cocteau: “Il n’existe pas d’art majeur ou d’art mineur, seulement de bonnes ou de mauvaises oeuvres“. Quand Parasite a remporté la Palme d’or, vous vous êtes dit: ça aura pris un peu de temps, mais ça y est, on a gagné (vous aviez sorti son Barking Dogs never bite en DVD dans la collection Asian Star). La reconnaissance du cinéma de genre est-elle définitivement parachevée, et quels sont selon vous les nouveaux fronts à mener pour la critique?
JPD: D’une part, je pense que le cinéma de genre est devenu le cinéma dominant au niveau de la critique, des entrées en salles, des succès. C’est-à-dire qu’il y a vingt ans, il était dur de voir un Carpenter. Maintenant, n’importe quelle salle de province fait son festival Carpenter et fait le plein. Par contre, le cinéma classique a perdu sa place: même dans les cinémathèques, y’a plus personne pour aller voir Guitry, Yves Mirande, Renoir ou Pagnol. Donc, je pense qu’il faudrait quand même envisager de dire à nouveau, non pas «à bas le cinéma bis», mais rappeler qu’il y a aussi le cinéma traditionnel puisque Wes Craven vient de Bergman, etc. Rappeler que L’œuf du serpent (1977), c’est aussi barré que du Tobe Hooper… D’autre part, dans le nouveau cinéma, on est très embêté parce qu’il y a moins de bons films qu’avant en Occident. En Corée, actuellement, il y a des tonnes de choses, y compris des choses qui ne nous arrivent pas et qui sont formidables, en séries, en films, en absolument tout. Mais on ne voit que ceux qui se sont installés suite à ma génération, on ne voit pas forcément les nouveaux, qui sont prodigieux. Il y a quelques films chinois formidables qu’on ne verra peut-être jamais. En Occident, le nombre de films intéressants est quand même réduit. Dans les festivals, on voit toujours les mêmes. Si Ken Loach ou les frères Dardenne décident de faire un film sur leurs notes de restaurant, ils seront sélectionnés quoi qu’il arrive! En fin de compte, on arrive à être assez gentil avec des films très moyens. Et après, quand on tombe sur un très bon film, on se dit: non, en fait, c’était pas possible ce truc… Le film oppressant new yorkais avec serial killer, le film d’otages new yorkais, le film d’action new yorkais: pourquoi ils commencent tous par ce survol au drone des rues de New York, qui est toujours le même, où le drone ne descend jamais entre les immeubles pour remonter ailleurs? Pourquoi j’ai toujours ce putain de plan!? L’arrivée sur la ville et le survol des immeubles… J’ai essayé de regarder hier le dernier Pacino sur une chaine quelconque [NDLR. on imagine qu’il parle de Hangman de Johnny Martin, sorti en 2017], où il joue un flic dont on a embouti la voiture. Et donc, apparemment, il y a un serial killer, blablabla. J’ai tenu un quart d’heure. Non, vraiment c’est pas possible. En plus, il a démissionné dans ce film, ça c’est embêtant. Il est là parce qu’il est là. J’ai cru que c’était une série télé, une mini série télé. Puis après, j’ai vu que c’était une heure trente. Et à mon avis, c’est une heure trente de rien! C’est un arrière-petit-fils de Seven (1995) qui aurait couché avec un Rohmer mauvaise période: y’a que des temps creux! Il se plaint sans arrêt que le mec lui a démoli son aile, mais le plan où la nana a été scarifiée dure 10 secondes. Moi-même, sa vieille Corvette, j’ai compris qu’elle était cassée… N’importe quoi, c’est n’importe quoi. À un moment, j’étais devenu indulgent, en série télé aussi. Mais là, c’est terminé. Maintenant, je regarde une saison, deux saisons, trois saisons, hop, et au revoir! On passe à autre chose. En séries, souvent, faut aller voir celles qui n’ont duré qu’une saison ou deux, parce qu’elles dérangeaient trop ou des raisons comme ça. Parfois, c’est les meilleures. Même si on tombe de temps en temps sur LA série prodigieuse, mais pas en ce moment.

GR: Vous avez vu quoi de bien récemment en matière de séries?
JPD: Dans les séries récentes, j’ai rien vu d’extraordinaire. Rien du tout, rien. J’ai vu des séries correctes comme la mini série anglais Bodyguard (2018). Six épisodes qui étaient bien. Avant j’avais bien aimé Luther, qui est plutôt très bien, y compris la troisième saison avec trois épisodes. Là, je vais fouiller dans quelques séries qu’on me recommande et que j’ai ratées, des trucs qui ne sont jamais sortis en France. Mais les grandes séries que j’ai vues, c’est soit The Wire (2002-2008), qui n’est pas une série du tout, c’est un film de milliers d’heures… Soit Battlestar Galactica (2004-2010), que j’ai adoré. Récemment, je n’ai pas retrouvé l’équivalent de chocs comme Les Soprano (1999-2007) ou Breaking Bad (2008-2013)… Non, je n’ai pas eu la série, LA série. Et comme j’ai pas mal de copains qui ont bossé sur Game of Thrones (2011-2019), comme storyboarder ou autre, j’ai essayé deux trois fois. Je vais finir par tout regarder, mais bon, est-ce vraiment utile? Si, y’a le truc avec Jude Law [The Young Pope de Paolo Sorrentino, 2016], j’ai adoré la première saison.

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