PH: Vous évoquez le manga, et cela me rappelle une interview de Christophe Gans où il disait qu’il avait le Akira d’Ōtomo en tête, comme un storyboard, au moment où il concevait Crying Freeman. Est-ce que, en termes de découpage, le manga se prête plus à l’adaptation cinématographique que le comic book ou la bande dessinée européenne?
JPD: Alors, j’allais dire que le cinéma calibré a besoin d’un storyboard, pour prévenir tout le monde, etc. Mais je pense que le cinéma, même spectaculaire, de qualité, n’a pas besoin de storyboard. C’est-à-dire que les metteurs en scène d’avant, et George Miller aujourd’hui, savent exactement ce qu’ils ont dans la tête. Miller a une seule caméra. Je l’ai vu sur les tournages de Mad Max où je me suis rendu. Il fait faire deux mètres à Mel Gibson dans Mad Max 2 ou 3, puis il lui dit «cut!». il n’a besoin de plusieurs caméras qu’au moment où il détruit toutes les voitures et tous les camions, parce que ça il ne peut le faire qu’une fois. Mais il le fait comme ça. J’ai beaucoup de copains metteurs en scène. Il y en a quelques-uns qui sont fidèles au storyboard pour des scènes très compliquées visuellement, mais souvent, ils s’en détachent assez vite. Le storyboard est souvent fait pour que les gens qui produisent le film aient l’impression de comprendre ce qui se passera. Mais si au dernier moment un acteur fait quelque chose d’incroyable, il faut que la caméra le suive! Le storyboard, c’est bien joli, mais l’acteur! C’est Hitchcock qui l’a poussé le plus loin. Il a réussi ça totalement, c’est-à-dire que quand un acteur important est venu le voir, il savait exactement les plans qu’il voulait. Il lui a dit: «mais qu’est ce que je dois faire aujourd’hui?». Hitchcock lui a répondu: «Écoutez, je m’occupe de la lumière, je m’occupe de machin, je vous ai pris pour ce que vous êtes: démerdez vous». Il a donc fait un cinéma où il a demandé à chacun de trouver et de prendre sa place. Mais moi, quand je parle avec les comédiens, ils ont généralement de mauvais souvenirs de tournages de films où ils ont été pris pour leur tête, et où leur dit de se déplacer sur un fond bleu. Ça commence avec Les Aventuriers de l’Arche perdue (1981) et avec Star Wars, parce qu’on leur dit «Regarde le monstre» et il n’y a pas de monstre, et ils ne sont pas très heureux quand on leur dit «c’est bon» simplement parce que la lumière est bonne. Ils préféreraient qu’on leur dise: «On la fait autrement», ou faire une proposition ou ils vont parler bas au lieu de parler haut. Les acteurs ont parfois besoin d’être dirigés, parfois pas. Et parfois, ils aiment bien essayer autre chose, au lieu de refaire la même prise parce que l’espèce de drone qui descend sur eux va pas avec la lumière verte qui arrive là ! Le cinéma a provoqué le cinéma publicitaire avec ses «zolies» lumières, et maintenant le cinéma publicitaire a envahi le cinéma tout court. Ça a commencé il y a longtemps. J’ai essayé l’autre jour de revoir Excalibur (1981) de Boorman, où ça tourne à l’heroic-fantasy: on dirait une pub pour du papier toilette. C’est terrible! Ceci dit, j’ai vu le dernier avec Jude Law, de Guy Ritchie [NDLR. Le Roi Arthur: La Légende d’Excalibur]. Alors là… ce qu’il tire de Charlie Hunnam, ou plutôt ce qu’il ne tire pas, et ce qu’il tire de Jude Law, c’est-à-dire rien, c’est un exploit. Arriver à ce que la table ronde ne soit jamais là, et qu’on commence à la fabriquer qu’à la fin du film, parce qu’il y a deux tables raccordées comme dans un resto U et on rajoute les deux autres…. Merlin, bah il y a pas besoin de Merlin, la fée Viviane, on l’emmerde, l’histoire d’amour, on en a rien à foutre. On va rajouter des sirènes, puis des monstres gigantesques, des éléphants qui font 150 km de haut…. Tout ça pour un mec qui veut prendre le pouvoir mais qui sait pas quoi en faire, et qui est même pas méchant ! Il est juste totalement abruti. Non, dehors.

PH: Une bonne partie de la carrière de Guy Ritchie a consisté à prendre des grands morceaux de l’histoire de la littérature, comme Sherlock Holmes ou le roi Arthur, et à en faire de la merde. Il y greffe très superficiellement ce qui est à la mode du moment, sans jamais penser ou respecter son matériau d’origine.
JPD: J’allais dire qu’on vit une époque terrible, parce qu’autant un metteur en scène prodigieux comme Wayne Kramer, celui qui a fait Lady Chance (2003) et Running Scared (2006), a dû arrêter parce qu’il ne rapportait pas assez, autant les bons metteurs en scène comme Bennett Miller ou Paul Thomas Anderson prennent leur temps, quatre ou cinq ans, pour faire un film parfait, autant la plupart des mecs comme Ritchie ne prennent même pas le temps de faire un film. Alors, ils n’ont pas la faculté incroyable de l’époque de Walsh et autres qui pouvaient sans problème s’enquiller deux films dans l’année, ou Howard Hawks ou n’importe qui. Mais comme je l’ai dit, c’était une autre époque. Une époque de rapidité d’exécution, une époque où on allait pas dépasser la durée: on avait trois semaines de tournage, on prenait trois semaines. Maintenant, on dépasse presque systématiquement, et puis la durée des films… Pourquoi est-ce que tous les films doivent durer 2h10?

PH: J’ai revu pendant le confinement le Robocop (1987) de Paul Verhoeven, qui dure environ 1h40. J’étais frappé face à l’efficacité de l’exposition, et plus largement face à l’efficacité narrative du film, qui raconte infiniment plus de choses que le dernier volet des Avengers par exemple, qui dure plus de trois heures.
JPD: Il y avait pas mal de De Palma du début, Blow Out (1981) etc.: 1h30 hein. Quand vous prenez des films d’avant, beaucoup faisaient 1h30. Sauf Lawrence d’Arabie (1962), mais il y avait une raison. Sauf Ben-Hur (1959), mais il y avait une raison – avec un entracte – sauf Le Roi des rois (1961) de Nicholas Ray, mais il n’y en avait pas beaucoup qui nécessitaient ça. C’était généralement des films en Cinérama, enfin quand on dit Cinérama, il n’y avait que deux films Cinérama. Il y a eu Les Amours enchantées (1962) et La conquête de l’Ouest (1962), mais tous les autres c’était fait en scope et «coupé». Le problème du Cinérama, c’est qu’il fallait mettre une caméra sur chaque acteur pour qu’il y ait le point, donc ils ne se regardaient jamais, et ne se voyaient jamais. Ce qui fait que dans les deux films cités, personne ne regarde jamais personne. On a l’impression de zombies.

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