PH: J’aimerais rebondir sur ce que vous disiez tout à l’heure concernant les orientations politiques des artistes. J’ai l’impression que dans le monde de l’imaginaire, en tout cas dans celui de Métal, ce qui comptait, c’était plus la «digestion» que l’on faisait de l’artiste que la réduction de celui-ci à ses seules opinions politiques, quelles qu’elles soient. Je pense par exemple à quelqu’un comme Lovecraft, qui a eu une influence cruciale dans l’histoire de l’horreur et de la science-fiction, mais qui était également connu pour son racisme et son antisémitisme exacerbés.
JPD: Évidemment. Mais Lovecraft était fou. Il était mythomane parce qu’il croyait avoir du sang aryen de je sais pas quoi alors qu’il avait du sang tout à fait quelconque, il a épousé une juive… Lovecraft était misanthrope. Je pense qu’il était aussi un peu agoraphobe, et il était effectivement terrorisé par les hordes jaunes, noires, vertes et bleues, tout comme Dan Simmons quand il décrit les Indes dans Le Chant de Kali (1985). On se dit que ce sont des gens qui ont peur! Ce sont des misanthropes, comme le dessinateur d’humour Chaval. Ils détestent tout le monde. Comme Céline. Moi je ne prise pas Céline, contrairement à beaucoup de gens… «Parce que c’est un grand écrivain». Je pense personnellement que Lovecraft a une oeuvre plus importante, même si son écriture est plate. Mais je pense que ce qui compte, c’est ce qu’ils sortent de leur misanthropie. Je pense qu’avec les Grands Anciens, Lovecraft a touché à quelque chose de profond, et que nous sommes la centième civilisation qui croit être la première et la dernière, et que la fin de notre monde verra peut être la naissance d’un autre et d’un autre et d’un autre, et que ça fait longtemps que c’est comme ça. Et à mon avis, quand Atlantis a disparu, ils avaient des problèmes de gaz, d’azote ou de je sais pas quoi. Je n’ai même pas peur du réchauffement climatique, parce que je n’ai pas peur pour l’humain actuel. Je pense que si nous sommes en fin de parcours, c’est un peu comme un concert de hard rock, il y aura beaucoup de bruit. J’aimerais que le final soit extraordinaire, flamboyant, avec des ruisseaux de lave qui descendent des volcans. En fait, j’ai annoncé la fin du monde comme prochaine en 1975 dans un numéro de Métal Hurlant. Je pense que j’ai eu raison, mais qu’elle se passe, comme le disait T. S. Eliot, non dans un bruit de tonnerre, mais dans un gémissement. L’Europe va d’abord devenir un site touristique où on s’habillera tous en français typiques avec des moustaches cirées. Je pense que l’Europe va mourir d’abord. Je pense que notre civilisation actuelle va mourir d’abord. On passera peut-être par un stade Mad-Maxien, peut-être pas. Peut être qu’il va y avoir des refuges, et qu’une autre civilisation va apparaître derrière. Je crois même pas à la mort des diplodocus, moi! Les livres moyenâgeux, quand on parle d’un dragon, c’est qu’on a ouvert une poche de truc dont est sorti un diplodocus! Et quand Saint-Georges tue un dragon, c’est un vélociraptor! Voilà. J’aurai bien aimé être au premier rang d’une vraie fin du monde spectaculaire, mais non, ça va être d’une médiocrité, mais sans fin!

PH: D’où le fait que vous décriviez dans vos mémoires Michel Houellebecq comme l’écrivain qu’il faut à notre époque?
JPD: Bah oui! J’aime beaucoup Vincent Gessler aussi, DOA, Sabrina Calvo, mais ils font des tirages très petits, alors que Houellebecq fait de gros tirages. Et après avoir été totalement boudé, répudié, et considéré comme le dernier des derniers parce qu’il faisait de la science fiction disait un Goncourt, lequel a oublié que le premier livre qui a eu le Goncourt est un livre de science-fiction, les deux-trois qui ont suivi étaient également écrit par des auteurs de science fiction, et bah maintenant il peut dire ce qu’il veut. Ce qui fait que maintenant il ne dit plus rien. Autant il va en Allemagne pour répondre à des trucs, autant en France, il préfère raconter n’importe quoi, comme dans le film Thalasso, que je trouve très agréable. Parce que ce sont deux monstres, c’est Laurel et Hardy. Très bien. J’aime bien [Houellebecq] parce qu’il a commencé par Lovecraft, et qu’il l’a vu mieux que personne, et qu’il a le même inamour de l’humanité. Mais je trouve que contrairement à ce qu’on dit, généralement il y a une petite lumière au bout de la route. Il a beaucoup d’humour, et comme les gens n’ont pas compris que des fois c’était Droopy, ils se disent «oui, mais comment il peut sortir ça?». Mais des fois, c’est juste une blague! C’est quand même le seul mec que je connaisse qui connaît tout Michel Delpech par cœur. Et je pense que si on va aux autres chanteurs qu’il aime par dessus tout, même s’il a bossé avec Iggy Pop, il serait plutôt Michel Fugain.

PH: Revenons un peu sur les terres du cinéma. Beaucoup tendent à rapprocher, assez vulgairement parfois, la bande dessinée et le cinéma. Est-ce que cette proximité, décriée par certains auteurs de bande dessinée comme Alan Moore par exemple, fait sens pour vous?
JPD: Ça dépend. Par exemple, je trouve qu’Alan Moore a raison en ce qui concerne l’adaptation [réalisée par Zack Snyder en 2009] de son Watchmen qu’il a fait avec Dave Gibbons, parce que le film ne marche pas du tout. Mais il a tort quand il s’agit de V pour Vendetta (2006). David Lloyd aime bien le film par exemple. Alan Moore aime bien être clair, tranché, définitif. Moi en gros je pense quand même, faut être très clair, que 94% des films de super-héros, puisque c’est l’essentiel de la bande dessinée actuelle, qui est devenue un outil pour vendre le film, sont d’une débilité… Même si c’est fait par des grands metteurs en scène avec des grands acteurs, au bout d’une demi-heure d’effets spéciaux, avec des milliers de gens qui s’écroulent d’un pont, et le mec qui s’envole et tout… Alors j’avais adoré le premier Superman (1978) avec Christopher Reeve. Surtout le deuxième (1980) de Richard Lester. Il y avait de l’humour, il y avait tout. Mais maintenant, c’est d’une lourdeur. Et puis, il faut toujours qu’il y ait dix euros pour le prix d’un. C’est du cinéma Ariel! On peut avoir le deuxième bidon pour rien! C’est une des raisons pour laquelle je ne vais plus au cinéma, parce que c’est du cinéma pop-corn, qu’on a envie de manger, de boire du coca, mais le son est tellement fort que le bruit ne gêne plus personne. Il n’y a pas un moment de silence, pas un moment de calme. Et ces personnages, même si à l’origine, comme Spiderman, ils avaient une double entité, la deuxième identité n’intéresse personne. C’est devenu des types en collant, voilà. Alors que le monde entier se passionne pour des mecs en collants rose, vert, bleu, pfff… Je défends un peu plus les séries télé, qui ont un côté plus fauché qui oblige à plus à creuser les personnages. Je les défends un peu, mais c’est une énorme perte de temps quand même [rire]. Ça n’a aucun intérêt. Alors attention, moi j’ai connu la très très grande époque du comic book, c’est-à-dire les années 70-80, où tout se révèle. Après dans les années 90 arrive la génération Burns, etc.

Mais après, je trouve que dans l’ensemble, il y a une petite baisse de niveau de qualité, et surtout, à partir du moment où les majors les rachètent, que ce soit Disney ou Warner, les comic books ne représentent plus rien. Un très, très grand scénariste comme Warren Ellis qui pour moi, vaut Alan Moore, quant il fait Iron Man, le film avant le film, il en vend un million, quand il fait Planetary, il finit par plafonner à 20.000 exemplaires. Donc, contrairement aux mangas, où il y à prendre et à laisser, contrairement à la bande dessinée française ou européenne où il y a à prendre et à laisser, dans le super-héros actuel, il y a beaucoup à laisser et un peu à prendre. Donc je dirais que oui, il faut d’abord lire Kirby, qu’il y a des fois des trucs très très bien qui surgissent sur des petits labels indépendants, chez Dark Horse, mais enfin: qu’est ce qui s’est passé d’incroyable depuis que Hellboy de Mignola est tout d’un coup devenu le best seller qu’on n’attendait pas? Qu’est ce qui s’est passé de vital? Rien. Des choses agréables, oui. Je n’ai plus le temps pour les choses agréables. Attention, si je trouve un truc qui se suit, pourquoi pas. Un camarade, Delcroix qui bosse au Figaro, m’a dit que le nouveau Miracle Man était vachement bien, contrairement au film. J’ai commencé, c’est très bien. Bon c’est post-moderne, mais c’est vachement bien parce que justement, ils essaient de l’ancrer dans le réel. Et ça n’a rien à voir avec les derniers Avengers, qui sont une trahison totale de Kirby. De toute manière, ça y est, on est là pour vendre des jouets et des poupées. Dans le manga, je pardonne parce que quand on s’habille en Princesse Mononoke, ça correspond à quelque chose de beau. Certains ont parfois refusé le merchandising. Je pense à Calvin et Hobbes. Mais là, on est là pour ne vendre que du merchandising au travers du film. Et la BD fait partie du merchandising. Ça m’effondre totalement. C’est terrible.

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