PH: Passons un instant du monde de la nuit au monde de la bande dessinée. J’aimerais rebondir sur Métal Hurlant. Vous dites dans vos mémoires que Métal a accompagné la mutation de la bande dessinée en un art légitime, respecté et adulte. Quelqu’un comme Philippe Druillet, par exemple, considère même les auteurs de Métal comme un véritable mouvement artistique. Êtes-vous d’accord avec cette expression, et si oui, qu’est-ce qui a donné sa cohérence à ce groupe d’auteurs?
JPD: Philippe a raison de parler de mouvement. Je pense que c’est le premier mouvement sans aucune idéologie préconçue. On peut dire que c’était de l’ordre du chaos. Druillet, Moebius, Macedo, Corben, nous n’avions en commun qu’un certain formalisme. Après il y a la génération rock qui arrive, et ils n’avaient pas grand-chose de commun entre eux non plus. C’était juste quelque chose de nouveau. Charlie Schlingo aussi… Un des types qui avait acheté Heavy Metal [NDLR. nom de la version américaine du journal Métal Hurlant], qui était l’agent de Michelle Pfeiffer, de Dan Aykroyd, de John Belushi, de toute le monde à ce moment-là, m’a demandé quel était le style de Métal le plus marquant. «Est-ce que c’est Druillet? Est-ce que c’est Moebius?». J’ai répondu Charlie Schlingo. «Charlie qui?». Charlie Schlingo! Je leur ai corrigé l’orthographe, et leur ai dit: «Vous irez voir. Le personnage le plus extraordinaire que j’ai rencontré, c’est Charlie Schlingo». J’étais sincère. C’était le personnage le plus à côté de la plaque que j’ai jamais rencontré. Attachant, drôle, brillant, et en même temps totalement invendable. En fait, pour moi, il était le plus grand chanteur depuis Charles Trenet, le plus grand poète depuis Rimbaud et Lautréamont, et il était un dessinateur prodigieux, dans un style inacceptable. Il était le William Blake dont on avait besoin à la fin du vingtième siècle.

PH: D’ailleurs, vous avez pris le temps dans vos mémoires de vous attarder sur Charlie Schlingo en fin d’ouvrage, comme une sorte d’hommage. Ce choix était le vôtre, où était-ce une suggestion de votre éditeur?
JPD: Le chapitrage a été entièrement fait par Christophe Quillien. Nous sommes tombés d’accord à un moment sur le fait que la chronologie, c’était en mouscaillant. C’est-à-dire que ça avait un côté «la jeunesse», «l’adolescence» et tout, donc il a décidé de déchronologiser. Par exemple quand je partais et revenais aux États-Unis, Il a fini par réorganiser tout ça en faisant des blocs, par exemple un bloc New York, et puis il n’y est pas revenu après, ou alors il y est revenu autour d’une personne. Il y a des gens qui ne sont pas en portrait, comme Pierre Lescure, mais qui sont là tout le le long du livre, parce que je le rencontre plusieurs fois. Il y a des gens, par contre, qui ont été totalement oubliés, comme Jacques Sadoul, Jacques Goimard, qui ont eu droit à un portrait, parce qu’ils ont été très important pour moi. On les a oubliés, mais je m’en fous.

PH: Un ouvrage revient souvent dans votre autobiographie ainsi que dans celle de Philippe Druillet [Delirium, paru aux Arènes en 2014]: Le Matin des Magiciens (1960), de Jacques Bergier et Louis Pauwels. Était-ce une influence importante pour les auteurs de Métal, et était-ce symptomatique d’un projet plus ou moins ésotérique, tant au niveau du récit lui-même que dans la façon de le construire?
JPD: Oui, totalement. Le Matin des Magiciens, et la revue Planète aussi, qu’on achetait même si elle coûtait un peu cher, qui nous faisait découvrir des gens comme Howard, qu’on avait jamais lus, des gens comme Lovecraft, des sud-américains comme Cortazar ou Borges, qu’on connaissait à peine. C’était une claque. Il y avait aussi des illustrateurs, avec des pages qui étaient un peu du Jean-Michel Nicollet traité autrement, des espèces de Lilith étranges et tout. Et puis il y avait un ésotérisme, qui parfois relevait du n’importe quoi. Du genre des discussions sur les soucoupes volantes, où on disait qu’elle se déplaçaient en ligne droite à toute vitesse, la preuve étant que si on traçait une ligne droite, regardez il y a une soucoupe volante à Marseille, et une demi-heure après elle était à Lille. Et après on se rendait compte qu’il y avait effectivement beaucoup d’apparitions en ligne droite, d’apparitions dites «de soucoupes volantes». Je ne sais toujours pas si elles existent. Jacques Lob, qui nous a quittés, a fait trois bouquins là-dessus. Il avait enquêté dessus à la fin de sa vie. Il ne savait toujours pas. Il était troublé. Carl Jung disait que c’était peut-être des archétypes, mais peut-être qu’elles existent aussi. Peut-être qu’elles viennent d’ailleurs, du futur, du passé. On ne saura jamais. Mais oui, Le Matin des Magiciens et Planète… Alors il était de bon ton d’aimer Bergier et de détester Pauwels parce qu’il était de droite, et qu’il dirigeait je ne sais plus quel grand journal comme Le Figaro [NDLR. Pauwels fonde Le Figaro Magasine en 1978]. Ouais, enfin oui et non, parce que Pauwels écrivait bien, et quand il a écrit Blumroch l’admirable (1976), qui est un portrait en réalité de Jacques Bergier, c’était vachement bien. De toute manière, à l’époque, il n’y avait pas de scission droite et gauche. J’allais dire que l’extrême droite et l’extrême gauche cohabitaient dans leur haine du milieu. C’est Goscinny qui m’a appris ça. À Pilote, il y avait le rédacteur en chef de Minute, Serge de Beketch, qui avait beaucoup d’humour et qui était à côté de Jean-Marc Reiser. Ça ne posait pas de problème. Quand ils parlaient science-fiction, ils tombaient d’accord, quand ils parlaient d’autre chose, des fois ils tombaient d’accord, des fois ils s’engueulaient comme du poisson pourri. Généralement on évitait de s’engueuler, mais on aimait bien discuter avec l’ennemi. C’était pas «toi t’es de droite, toi t’es de gauche», moi je savais pas où j’étais, juste à côté, je m’en foutais. Là je vois qu’on réédite enfin tout Jean-Patrick Manchette [NDLR. connu pour ses positions politiques d’extrême gauche], y compris des choses inédites, bon bah l’auteur de polar qu’il préférait c’était A. D. G., qui était d’extrême droite, parce qu’il trouvait qu’il avait une vision du monde absolument extraordinaire. À l’époque il n’y avait pas cette idée de «si t’es de droite et que je suis de gauche alors je ne te parle pas». Et aujourd’hui, les journaux de «droite» et de «gauche», laissez-moi un peu ricaner. Les journaux dits «de gauche», estampillés «de gauche», appartiennent à des grands patrons qui ne sont pas forcément de gauche, et qui ont la mainmise sur tout. Moi, je n’écoute plus personne en presse parce que j’ai fait une école de journalisme, en face de l’église Saint-Germain-des-Prés. J’ai fait les deux ans. C’était en 68 et j’étais allé jusqu’au bout, contrairement au droit parce que ça ne m’intéressait pas. Ça nécessitait beaucoup de travail, et je ne voulais pas être huissier comme le souhaitait ma mère. J’ai arrêté aussi les Lettres parce que mes profs étaient nuls, à part Goimard que j’ai récupéré ensuite à Métal. Et donc à l’école de journalisme, on nous a dit de lire des journaux. Après, on nous a donné des dépêches de l’AFP, l’Agence France-Presse. Puis on nous a dit: «Maintenant, prenez ce fait divers et faites en deux feuillets pour L’Humanité, pour Le Figaro, pour Minute, pour Libération». On a vu comment on pouvait tordre les faits pour qu’ils aillent dans la ligne politique du journal. Ça a été pour moi une révélation sur le fait que la presse, quand elle ne dit pas factuellement les choses dans de grandes enquêtes, que l’on ne fait plus en France, en Amérique ça existe encore dans quelques journaux comme Vanity Fair, le Vanity Fair français n’a pas le budget parce qu’il vend beaucoup moins, mais en gros, je pense que la presse elle veut… Bon, je vais prendre un exemple: «Piccoli, le dernier grand est mort». Ah oui? Et Jean-Louis Trintignant? Et Belmondo, et Bouquet, et Depardieu, qui est plus jeune? On peut faire une liste de 10, mais ils ont mis en haut «le dernier géant est mort», parce que ça fait vendre «le dernier géant». Voilà, c’est tout. La presse a toujours fait ça, quelque soit son obédience. J’ai un ami qui a fait un reportage dans le 93, pas loin de chez moi, près de Livry-Gargan, et il avait vendu un article à Paris-Match avec des photos et tout, parce qu’il y a tout un coin assez sympa où les mecs se démerdent entre eux pour faire des réparations. Donc il a fait un article sur la convivialité qu’il pouvait y avoir en banlieue parfois. Le mec c’est un costaud en plus, donc si on l’emmerde… bon. Et le titre qu’a trouvé Paris-Match c’est «la banlieue qui fait peur». C’est pas du tout ce que racontait l’article! Voilà. Donc les journaux sont toujours les mêmes journaux. C’est-à-dire que les journaux savent que les mauvaises nouvelles intéressent plus les gens que les bonnes. Il y avait Marcel Dassault qui avait un journal donnant des bonnes nouvelles, mais il perdait de l’argent, parce que personne n’a envie d’apprendre de bonnes nouvelles. On veut des catastrophes.

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