GR: On a évidemment lu vos Moires pour préparer cet entretien. Une chose m’a frappé: vous aviez 20 ans en 1968, vous êtes issu d’une génération qui battait le pavé mais on a l’impression que vous, et c’est d’ailleurs valable tout au long de votre vie, vous n’avez jamais été atteint par un sentiment de révolte ou d’agressivité. Vous avez contesté l’ordre établi, mais de façon peut-être plus subtile que les gens radicaux des années 60. Cet autre monde que réclamaient les contestataires et les altermondialistes, n’étiez-vous pas déjà un peu dedans? Un monde de l’imaginaire, découvert à l’adolescence avec la littérature française et américaine?
JPD: Oui, j’étais déjà dans l’autre monde, j’avais fait un pas sur le côté. Je n’étais pas dans le réel parce que je savais que le réel finissait mal en général. J’avais assisté aux prémices de 68 le 22 mars quand Henri Langlois a été viré de la Cinémathèque: il y avait déjà tout le monde, dont des types qui, déjà, parlaient politique en s’engueulant, comme Daniel Cohn-Bendit qui était à côté de Godard. Bon, j’ai jeté quelques pavés en 68 parce que c’était quand même très amusant. Je me faisais aider par des banlieusards qui, eux, n’étaient pas des branques sur le sujet. Ils savaient comment défaire un pavé et le jeter sur un flic. Je les avais fait venir, ils m’avaient demandé: pour quoi faire? Je ne leur ai pas parlé de politique. Là, j’ai dit aux trotskistes et aux néo mao-spontex: «Je vais vous amener des pros, ils en n’ont rien à foutre, ils casseront du flic». J’arrive dans la librairie d’Alain Paucard (un curieux parcours puisqu’après avoir bossé à Métal, il bosse maintenant à Radio Courtoisie), et chez Paucard, c’était à côté de l’endroit où il y avait Hair avec Julien Clerc, qui nous rejoignait parfois. Et alors là-bas, entre trotskistes, maoïstes, néo-mao, mao-spontex, ça s’engueulait tout le temps, et j’avais l’impression que ces gens voulaient non pas libérer le monde, mais prendre le pouvoir à leur tour. Ce qui a été le cas pour certains. Quand je vois que Cohn-Bendit est sur tous les plateaux à propos du Covid-19 pour dire «j’emmerde Raoult», qu’est-ce que vous voulez faire? Qu’il retourne à ses écrits pédophiles, où il dit que c’est tellement beau de faire découvrir le sexe à un enfant de 4 ans, et qu’il ne nous parle pas de maladie… Moi, quand les mecs me disent qu’il y a un nouveau remède au Covid en Italie, où ils disent qu’il faut prendre juste l’aspirine… Je dis: écoutez, ça va deux minutes, je suis pas médecin, je n’ai pas d’opinion. Ce n’est pas nous qui allons voter pour le médicament qui marche… Bref, ce sont ces gens-là qui ont pris le pouvoir. Serge July à Libération, d’autres ailleurs. En fait, on a assisté à un changement des cadres: aux cadres nés avec le gaullisme ont succédé une génération de gens très offensifs, dont certains sont devenus des grands patrons comme Denis Olivennes, qui est passé de Canal à la FNAC [NDLR. Il a entre temps été nommé directeur général de Libération, justement]. C’était les soixante-huitards. Et ils ont tous pris le pouvoir. Ils sont tous devenus des hommes d’affaires extrêmement costauds, extrêmement forts, extrêmement chers, c’est-à-dire que c’est des gens qui ont fait une fortune post-Révolution. Alors il y en a quelques uns qui ont disparu, c’est ceux qui pensaient que la Révolution n’avait pas eu lieu. Moi, je n’y croyais pas du tout parce qu’il y avait des incohérences absolues. J’ai surtout très, très mal vécu ce qu’on a appelé la prise de l’Odéon. Ça consistait en quoi, la prise de l’Odéon? C’est qu’il y avait là-bas les vieux, Jean-Louis Barrault et sa femme Madeleine Renaud qui jouaient une pièce, et qui se sont prosternés devant la salle en disant: «C’est sûrement vous, les jeunes, qui avez raison»! Ce jeunisme imbécile… Je ne suis pas contre les jeunes, je suis contre une foule de jeunes comme contre une foule de vieux, comme contre toute sorte de foule. Se prosterner devant des jeunes en disant «c’est vous qui avez raison», non, c’était pas mon truc. Alors à ce moment-là, j’ai totalement décroché. D’autant que c’était quand même l’année où sortait Aftermath, des Rolling Stones. Des choses beaucoup plus vitales.

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