GR: Merci encore pour cet entretien Jean-Pierre. Où pourra-t-on vous voir prochainement?
JPD: Dans Mauvais Genres, où je vais pas mal revenir à la rentrée, c’est un espace de liberté où on peut vraiment parler de trucs, des fois assez gonflés, dont personne d’autre ne parlera.

GR: C’est l’honneur de France Culture de laisser encore une ou deux heures de créneau pour ce type d’émission-là. On aimerait quand même que le genre puisse s’exprimer aussi en dehors de cette case. À un moment, on pensait que le genre était partout. Maintenant, j’ai l’impression qu’il est en train de se bunkeriser, de se rebunkeriser. Et qu’à part dans ces émissions-là, on peut difficilement en parler ailleurs…
JPD: En télé, il a disparu. Les émissions littéraires, il n’y en plus qu’une. Et elle ne parle que des romans germanopratins. Il y en a plus d’autres. Pour la BD, il y avait la télé du Sénat avant, qui avait une bonne émission, mais il n’y a plus de programme de grande écoute à grande audience. Même si la BD et la télé n’ont jamais fait bon ménage, les amateurs de BD étant souvent pas très télé. Je me suis fait payer pour l’apprendre. Moi, j’écoute des fois, quand la personne interviewée m’intéresse, Popopop d’Antoine de Caunes sur Inter. Il est obligé d’aller très, très vite, mais il arrive quand même à faire des trucs. J’aime beaucoup l’émission d’Eva Bester, Remède à la mélancolie.

GR: La meilleure émission d’Inter!
JPD: Vachement bien.

GR: Eva Bester vient de France Culture pour le coup. Bien que son émission cartonne sur Inter, on a quand même l’impression que France Culture est de plus en plus esseulée sur le créneau des curiosités intellectuelles et de la culture hors-promo…
JPD: Ailleurs, on trouve ce que j’appelle une «culture de supermarché». Par souci de respectabilité, on va quand même pas inviter tout le temps Guillaume Musso, même s’il vend des tonnes, pour faire son émission littéraire. Mais dès qu’on a une couverture un peu troublante, un peu étrange, un peu bizarre, dérangeante, eh bien on ne va pas déranger les gens avec ça. Beaucoup d’éditeurs vendent actuellement très bien leurs livres, je pense à Gallmeister comme au Diable Vauvert, qui ont quand même ressuscité plein de choses et pris la suite de ce que j’appellerais Rivages/Noir, sans qu’on parle d’eux dans les médias généralistes. On s’aperçoit qu’en fin de compte, on peut vendre sans passage télé et sans mention sur la radio généraliste. Donc, quand je vous disais du mal des réseaux sociaux tout à l’heure… J’ai parfois tort!

PH: Un dernier plaisir, Jean-Pierre, si vous me le permettez. J’ai vu sur Facebook que vous avez beaucoup aimé la bande dessinée de Jérome Félix et Paul Gastine Jusqu’au dernier. Ces même auteurs ont fait il y a une dizaine d’années une série qui s’appelle L’héritage du Diable, également parue chez Grand Angle. Je vous la conseille vraiment parce qu’il y a une appétence pour l’aventure tout à fait remarquable. Cela se passe en France en 1938, et raconte l’histoire d’un jeune homme passant une nuit avec une femme, avant que celle-ci ne disparaisse mystérieusement le lendemain. Il va la retrouver cinq ans plus tard en figurante sur le tableau de Poussin, «Les Bergers d’Arcadie», mais découvre aussi que ce même tableau est convoité par les nazis, persuadés qu’il cacherait un pouvoir hérité du Diable lui-même. C’est en quatre tomes, et c’est formidable.
JPD: Aahhh, je vais aller voir ça. Paul Gastine m’avait donné le livre une fois, je l’avais perdu et il me l’avait redonné. Quand je l’ai lu, c’était une révélation. Le scénario de western de Jérome Félix est prodigieux. Je trouve aussi que Robert Recht est prodigieux, notamment son Conan. Or, choisir la bande dessinée réaliste aujourd’hui, c’est presque choisir de s’exclure des récompenses officielles et du post-L’Association mal compris et mal digéré. C’est-à-dire que les gens regardent ça un peu de haut, quand même. Il faut les convaincre de rentrer dedans. Ils confondent XIII – j’avais rien du tout contre le dessin, mais beaucoup à dire contre le scénario systématique – avec des livres aussi délicats que celui-là [NDLR. Jusqu’au dernier]. Ce western fait autant «boum!» dans la gueule que Robert Recht. L’académisme, ou le dessin réaliste, a mauvaise presse en ce moment. Il se vend quand même, heureusement, mais je trouve ça désolant. C’est comme le fait qu’on aime le bis mais qu’on n’aime plus les films classiques. Pourquoi on aime la nouvelle bande dessinée, mais qu’on n’aime plus l’autre bande dessinée? J’ai vu qu’on avait fait l’an dernier un prix des séries. Ben non, parce que des fois, c’est un western comme celui dont on vient de parler qui mérite un prix, alors que ce n’est qu’un album, pas une série. François Boucq des fois il fait un album isolé et des fois, il fait une série de trente bouquins. Je pense que la bande dessinée réaliste a encore de beaux jours devant elle. Denis Bajram prouve tout le temps que la BD de SF peut encore faire des scores. Mais la moitié de la profession l’ignore, puisque «houlà attends, il sait bien faire les planètes, les vaisseaux et les gens, mais ça c’est la bande dessinée d’avant». D’avant quoi mon pote? Avant la fin du monde ? Bah lui la raconte la fin du monde. Et tant qu’à me raconter la fin du monde, j’aime bien qu’on me la raconte avec tous les détails réalistes. C’est là que j’adore le travail de Fred Blanchard, c’est-à-dire que pour imaginer le futur – pas pour demain matin, je m’en fous, mais pour après demain – il faut un dessin réaliste, souvent. Pas toujours, mais comme l’autre n’est pas ignoré du tout, je préfère actuellement défendre le dessin réaliste. Zorro! [Il fait le signe de Zorro de la main].

Propos recueillis par Paul Hebert et Gautier Roos

A lire cet été donc: “Mes moires”. L’autobiographie de Jean-Pierre Dionnet, le rédacteur en chef de Métal hurlant, le comparse de Philippe Manoeuvre dans Les Enfants du rock, le scénariste de BD, le découvreur de talents…

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