Membre du jury au Festival de Gérardmer, le réalisateur Christophe Gans ne pouvait décemment pas échapper aux questions du Chaos

Christophe Gans: Mais oui, Chaos Reigns! Lars von Trier, le renard c’est ça? Je me souviens encore quand j’étais allé voir Antichrist aux halles, j’étais avec mes potes (Nicolas) Boukhrief et (Pascal) Laugier! Quel film de barjot!

C’est la quatrième fois que vous êtes juré à Gérardmer. Que représente pour vous le festival, en tant que réalisateur et cinéphile?
Ça fait partie des endroits où je peux retrouver mes potes (rires). Là ce matin j’ai retrouve Marc Caro, que je n’avais pas vu depuis plusieurs années, Jan Kounen, Alexandre Aja, à qui j’étais ravi de dire à quel point j’avais adoré Crawl, Fabrice du Welz, etc. Donc voilà c’est super! Quand tu as ces bonnes têtes en face de toi, tu es content quoi! On est heureux! En plus ce sont des réalisateurs extraordinaires, donc voilà… on se sent moins seul.

Vous faites partie de la liste des réalisateurs/réalisatrices français auxquels le festival rend hommage, au travers de la rétrospective «Dans les griffes du cinéma français», qui couvre une certaine histoire du cinéma fantastique français. Avec le recul, quel jugement portez-vous sur cette vague dont vous étiez l’un des précurseurs?
C’est difficile pour moi de me placer dans l’histoire du cinéma, qui est un bien grand terme. Je suis un grand cinéphile, je regarde chaque jour des films de l’histoire du cinéma, mais je trouve qu’elle ne nous a finalement pas tout raconté. On pourrait écrire un bouquin qui s’appelle «La contre-histoire du cinéma». En ce moment, je suis en train de découvrir les films d’un mec qui s’appelle Luis Trenker, un alpiniste qui a travaillé entre 1929 et 1945, et qui a fait des films absolument extraordinaires en Allemagne. Ce que je veux dire, c’est qu’il n’y a pas de trace de ce mec, nulle part, alors que c’est un filmeur monstrueux! Quand je regarde ses films, je me demande comment c’est possible que l’histoire du cinéma n’ait pas gardé une trace de lui. Alors, il est toujours populaire dans son pays, mais en dehors des frontières, on ne le connaît pas. J’en parlais avec Jean-François Rauger de la Cinémathèque, et il me disait «ah oui, ça serait bien de projeter Trenker à la Cinémathèque». Tout ceci pour dire que l’«histoire du cinéma» est un bien grand terme, car cette histoire cache finalement de grandes lacunes. Donc c’est difficile de répondre. Je sais que Le Pacte des loups a été un moment important dans l’histoire du cinéma commercial français, dans la mesure où il a prouvé qu’on pouvait faire un grand succès. Le film reste le plus grand succès pour un film de genre en France. Jusqu’alors, c’était Un Taxi pour Tobrouk, qui était un film de guerre, et qui avait fait 200 000 entrées de moins que Le Pacte des loups. C’est intéressant que ce soit ce film-là qui ait été battu. Ce que je trouve dommage, et c’est une particularité du cinéma français, c’est qu’un film comme Le Pacte des loups, même s’il a eu un énorme succès en France, n’a jamais engendré quoi que ce soit (rires)!

Pourquoi?
Parce que je pense que le cinéma français, dans la façon dont il est construit industriellement, ne permet pas la mise en chantier régulière de films hors normes comme celui-là. Ça n’est pas possible. Le Pacte des loups est en soi un «one shot», qui s’est fait dans une configuration cosmique favorable. C’était l’alignement des astres! Et du coup, je ne pense pas que ce soit un film à partir duquel on puisse se dire «voilà, maintenant on va en produire plein d’autres». Très rapidement après avoir fait le film, je me souviens avoir rencontré des directeurs de chaînes de télé ou des mecs comme ça, qui me disaient en face: «de toute façon aujourd’hui, Le Pacte des loups on ne le ferait plus». Donc… c’est la vie quoi. C’est la France. Je pense que si le film avait été italien, il y aurait eu 200 Pacte des loups, mais pas en France. C’est comme ça.

Si le cinéma en salle ne permet pas cela, est-ce que les plateformes de diffusion comme Netflix ne pourraient pas permettre d’ouvrir un peu plus de portes aux cinéastes de genre français?
Ouvrir des portes et faire travailler des cinéastes qui ont envie de faire des films de genre, oui, sûrement. Mais est-ce que ça peut lancer une vague de cinéastes, comme on a vu en Espagne? C’est un très bon exemple l’Espagne, ou plutôt un très bon contre-exemple. Voilà un pays dont les films fantastiques sont tournés en espagnol, signés par des réalisateurs espagnols, avec un cadre espagnol. Et ce sont des films qui finissent premiers, deuxièmes ou troisièmes de l’année au box-office. Donc oui, là tu peux faire des films fantastiques. Et le cinéma espagnol, c’est exactement ce qui nous manque en France. Ça a révélé des mecs comme Alejandro Amenábar ou Juan Antonio Bayona, qui sont des cinéastes importants. En France, le genre, c’est la comédie. C’est le genre pour lequel les chaînes de télévision, qui sont les principales sources de financement en France, sont d’accord de produire. Tout simplement parce que c’est tout public, et c’est fait à vil prix. Le Pacte des loups, c’est lourd, c’est long et c’est difficile à faire. C’est tout. La plupart des producteurs en France, ce sont des «go-between». Ce sont des mecs qui vont entre les chaînes de télé et les banques, qui se prennent 20% au passage, et qui font le film avec ce qui reste. Le Pacte des loups n’est pas dans ce modèle là. Le film a été voulu, parce que Canal+ venait de racheter Universal, et ils voulaient un film à distribuer sous l’entité Universal. C’est tombé sur moi, et ils m’ont dit: «fais-nous un blockbuster français à partir de l’histoire de la bête du Gévaudan». Cool! Donc j’y suis allé à fond les manettes. Et ils ont jamais rechigné! Le film a débordé, notamment concernant le tournage etc., les scènes d’action étaient monstrueuses. On tournait des semaines et des semaines! La scène d’ouverture, le combat sous la pluie, c’est de la démence quoi. On a ramené des camions citernes dans la montagne pour envoyer de la pluie, ça a été un enfer! Mais les producteurs étaient portés par l’idée qu’ils allaient sortir un film qui serait suffisamment étonnant visuellement pour sortir aux Etats-Unis. Et ça a pas loupé: le film est sorti aux Etats-Unis. Il est d’ailleurs sorti partout, et partout il a rencontré du succès, parce que les gens sont allés le voir, et se sont payés une bonne tranche du cinéma du samedi soir! Là ils ont vu des mecs cools, habillés avec des tricornes, qui se battent avec une mise en scène appropriée, etc. À chaque fois je rappelais aux gens qui me demandaient ce que je faisais sur le tournage que je voulais faire un film qui soit aussi cool que Il était une fois en Chine de Tsui Hark l’a été pour moi. Je vais faire le «Il était une fois en France». Les mecs le regarderont et se diront: «putain, la France c’est cool, c’est exotique!». Et c’est exactement ce qu’il s’est passé. Ils ont aimé voir des gens habillés différemment, dans des châteaux, en train de faire des battues aux loups, se battre de manière incroyable, à coup d’énorme tomahawk! Et ils ont trouvé ça incroyable! Je crois que c’est ça le truc qui manque dans le cinéma français, et qu’on trouvait dans le cinéma de Hong-Kong de la grande époque, c’est l’envie d’épater les gens. Mais en même temps, c’était induit par le projet lui-même. On allait pas me donner à peu près trente millions d’euros pour réaliser un film qui ne soit pas épatant. Donc j’ai pris le chèque en me disant que j’allais leur en mettre plein la tronche! Et j’ai tout fait. Le film est un pot-au-feu complètement décomplexé quand tu le regardes objectivement. Mais c’est justement ça qui a marché. Le public c’est dit «c’est cool! Le mec fait des efforts pour qu’on soit divertis!». Quand je fais un film comme Crying Freeman ou Silent Hill, je fais un film qui est proportionné, qui correspond à ma culture personnelle. Le Pacte des loups est un objet de guerre, un film de guerre! Un bombardement! Mais les producteurs m’ont laissé le faire comme ça. Je fais des films pour en faire d’autres derrière, pas pour me planter. D’ailleurs tous mes films ont marché, je touche du bois (rires)! Je fais un film en me disant que si ça me coûte tant, est-ce qu’il va y avoir un retour sur investissement. Je suis pas malade. J’ai autant de plaisir à faire le film que si je ne me posais pas la question. Mais je me la pose quand même. Avec Le Pacte des loups, j’avais cette volonté de faire un film avec beaucoup d’artifices, de choses qui fassent que le public se dise «wouah la vache!» (rires).

Quel point de vue portez-vous sur l’émergence des plateformes de streaming, que certains accusent de vider les salles?
Je ne pense pas que cela vide les salles, je pense que cela remplace les vidéoclubs. Netflix est comme un gros vidéoclub de province. Quand je l’allume, c’est pour regarder des films thaïlandais, pas pour regarder Roma. Je suis désolé, mais moi j’attends de le voir en salle, et je ne l’ai toujours pas vu. Alors que je vois tout. Il n’est pas à sa place sur Netflix. Mais pour regarder The Night Comes For Us, ah ouais ! Ça, je l’ai vu trois fois déjà. Une plateforme de streaming, c’est pour voir quelque chose qui n’est pas à ma portée dans l’instant, pas pour me gâcher un film. Même en ayant un home cinéma à la maison, ce n’est pas comme le voir avec des gens autour, faire la queue, préparer la soirée avec les potes… Moi j’aime le rituel de la salle. Je me sers du streaming pour regarder des œuvres qui n’ont pas trouvé le chemin des salles, car trop bancales, ou pour revoir La Nuit des Morts-Vivants ou Profondo Rosso, des films qu’il faut revoir tout le temps. C’est un mode de consommation comme un autre, et je tiens à rester logique dans mes choix. Je ne regarderais jamais Lawrence d’Arabie sur mon téléphone portable.

Que pensez-vous donc d’un Scorsese qui part faire The Irishman sur Netflix?
Il y va parce que sinon, le film n’existe pas. Mais vu sa longueur, je préfère le voir en étant prisonnier d’une salle, je ne veux pas pouvoir me lever pour me couper du saucisson! Si Netflix ouvre des salles de cinéma, ne serait-ce qu’une par capitale, j’en serais ravi, car je n’ai rien contre le fait qu’ils produisent les films de grands auteurs. Mais on sait tous que beaucoup de spectateurs n’ont pas vu Roma jusqu’au bout, et Bong Joon Ho me disait à Séoul que personne ne lui parlait jamais de Okja (son film pour Netflix, NDR). Parce qu’encore une fois, le film n’est pas à sa place. J’aurais préféré que Scorsese accouche d’une mini-série.

C’est un problème d’immersion, selon vous?
Bien sûr! Vous savez, quand Le Nouveau Monde de Malick est sorti, je n’étais pas en France et quand je suis revenu, le film était disponible en vidéo. Mais j’ai quand même attendu patiemment une rétrospective au Balzac, et maintenant je peux regarder le Blu-Ray en gardant à l’esprit le souvenir de la salle. Idem pour Lawrence d’Arabie ou 2001, que je regarde à la maison en me rappelant de la fois où je l’ai découvert en Cinérama. Je suis peut-être un fétichiste, et certains se diront que je suis fou. Mais si quelqu’un vient me dire «j’ai vu 2001 à la télévision», je lui répondrais qu’il n’a pas vu le film.

Mais ces plateformes ne combleraient-elles pas un manque, en rendant disponibles des œuvres invisibles?
Mais j’en regarde parfois, des vrais films invisibles! Pour certains, je ne peux les voir qu’en VHS noir et blanc, et je le fais parce que je n’ai pas le choix. Mais ces films ne sont pas Lawrence d’Arabie. Ce n’est pas parce que tu regardes un film que tu le vois, et ça nous est tous arrivés de passer à côté d’un film. Un film est un objet organique, une entité vivante avec laquelle tu vas passer un moment, et si tu n’es pas dans le bon mood, ça ne marchera pas.

On sait que vous allez revenir derrière la caméra, pour adapter Fatal Frame et donner une suite à Silent Hill. Pouvez-vous nous en dire plus?
Je vais essayer d’être le plus fidèle possible, comme je l’ai été pour Crying Freeman et le premier Silent Hill. Ce sont des œuvres magnifiques, et je veux y revenir avec le plus grand respect. C’est une grande chance et une grande responsabilité d’adapter ces jeux. Les deux projets sont différents. Les gens iront voir Fatal Frame en se demandant ce que cela donnera sur grand écran, alors que Silent Hill pose la question de la continuité. J’aimerais rebooter complètement la saga, et aller vers quelque chose de plus radical encore. Certains me félicitent encore d’avoir été le seul, selon eux, à avoir adapté ces œuvres, et cela me remplit de fierté. Pour ma part, mon seul objectif est d’entendre les créateurs de ces œuvres me dire, quand ils verront les films, qu’ils étaient entre de bonnes mains.

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