Adapter J.G. Ballard au cinéma, c’est a priori mission impossible. Après Steven Spielberg (L’Empire du soleil, 1987) et David Cronenberg (Crash, 1996), Ben Wheatley, réalisateur de Kill List, a osé avec High-Rise, en salles le 6 avril. Longtemps envisagée avec d’autres cinéastes aux commandes (de Nicolas Roeg à Vincenzo Natali), cette adaptation de I.G.H. promet de sortir le spectateur de sa torpeur tiède.

Faire un film comme High-Rise aujourd’hui, ce n’est pas anodin, non?
Ben Wheatley: Effectivement. Nous vivons perpétuellement dans les années 70 et les années 80. Nous vivons actuellement une époque étrange, nous sommes dans une période de récession qui connaît les horreurs du terrorisme comme les problèmes écologiques. Les années 70 sont perçues comme un âge d’or mais nous sommes en 2016 et nous pataugeons dans des restes d’utopie, dans un complet chaos. Les années 80, c’était un peu l’autre côté de la rue. Tous les problèmes étaient joyeusement évacués par l’argent. Ce qui donnait l’impression que chacun pouvait contrôler sa vie et l’arrogance donnait à penser que des gens sous coke étaient des gens brillants. Après, nous devons peut-être relativiser. Nous avons de la chance, nous ne sommes pas nés dans les années 30-40, nous n’avons connu la vie entre deux Guerres. Alors, oui, bien sûr, la raison pour laquelle High-Rise nous parle encore, c’est tout simplement parce que nous sommes toujours restés dans les années 70. Je parle même architecturalement. La plupart des grands immeubles de résidence ont été construits dans cette décennie. Ce qui est intéressant, lorsque l’on adapte Ballard de nos jours, c’est de voir si ses prémonitions s’avéraient justes. Dans le cadre de High-Rise, elles dépassent le simple roman et c’est ce qui me semblait passionnant. Quand vous regardez bien, les films de science-fiction ne parlent pas tant du passé ou du futur, ils parlent d’aujourd’hui. Dans High-Rise, personne n’a réellement idée de ce qui a eu lieu dans le passé ni de ce qui se passera dans le futur. L’histoire s’attache juste à représenter un moment présent, comment une utopie peut devenir un cauchemar.

Les utopies sociales des années 70 vous ont inspiré pour High-Rise?
Ben Wheatley: Je suis né en 1972 donc j’avais trois quatre ans lorsque le roman de Ballard a été publié. L’action est sensée se dérouler à la fin des années 70 mais comme c’est une réalité alternative, je ne cherche même pas à inscrire le film dans le temps, je voulais un mélange un peu monstrueux. Je ne suis pas tant inspiré des sociétés utopiques des années 70 ; je voulais avant tout proposer une métaphore intemporelle de la condition humaine. L’immeuble en soi est un monstre, influencé par la psyché humaine et l’architecture d’après-guerre. Il était clair dès le départ que tout y était fantasmé, dès le départ, d’où la dimension onirique, de rêve virant au cauchemar.

Vous insistez beaucoup sur le point de vue d’un petit enfant regardant les adultes dégénérer entre eux.
Ben Wheatley: Vous soulevez un point important. Il y avait déjà des enfants dans le roman de Ballard. Mais Amy Jump [NDR. Coscénariste et femme de Ben Wheatley] voulait donner plus d’importance aux enfants comme aux personnages féminins. Du coup, on a ajouté ce regard d’enfant qui, effectivement, voit tout un monde s’écrouler, toutes les illusions s’effondrer. Ce que ça veut dire, tout simplement, c’est que nous sommes tous les enfants de cette tour. C’est notre point de vue d’adulte d’aujourd’hui, notre propre expérience de l’enfance dans les années 70 ayant vécu les décennies suivantes.

Comment avez-vous déterminé les choix musicaux avec Clint Mansell? Par exemple, S.O.S.d’ABBA que l’on entend à deux reprises dans deux versions différentes?
Ben Wheatley: Je suis un grand fan d’ABBA. Mettre une chanson d’ABBA n’est absolument pas une utilisation ironique ou la volonté de faire une blague. J’ai toujours adoré ce groupe et je pense que si l’on écoute attentivement leurs chansons, ces dernières ne sont pas exemptes d’une vraie beauté voire de quelque chose de déchirant. Regardez les paroles de Lay All Your Love On Me, vraiment, c’est magnifique. La raison pour laquelle on entend S.O.S. à deux reprises, une fois en version classique et une seconde fois dans une version reprise par Portishead, c’est que le cinéma est aussi une machine à créer des souvenirs. Le cinéma peut donner l’illusion d’avoir vécu quelque chose de vrai alors que c’est artificiel. Donc quand vous écoutez le même morceau deux fois dans High-Rise, ça donne l’impression d’avoir vécu cette fête et l’utilisation d’un standard en musique classique donne l’impression d’un rêve éveillé. De toute façon, personne n’aurait pu m’empêcher d’utiliser ABBA dans High-Rise, c’était déjà écrit noir sur blanc dans le script. Avec Clint Mansell, je voulais donner au film une dimension opératique accompagnant la chute et la folie des gens dans cette tour.

Dans High-Rise, vous mélangez la tragédie et la bouffonnerie, jouissant de l’outrance, de l’excès, jusqu’au trop-plein.
Ben Wheatley: C’est l’idée de apocalypse heureuse. La vie est drôle, le plus souvent. La vie est à la fois drôle et tragique. Ce que je trouve étrange dans les films, c’est que leur description du monde est souvent grise, voire sinistre. Je ne me reconnais pas dans ce qu’ils décrivent, je ne sais pas de quoi ils parlent. Face à la mort, les gens rient parce qu’ils ne peuvent pas agir autrement. Ils essayent d’avoir du bon temps parce que c’est comme ça qu’ils soulagent leur peine. C’est pourquoi je ressens toujours une forme de malhonnêteté lorsque l’on essaye de montrer la mort comme quelque chose de profondément mélodramatique. Et puis honnêtement qui a envie de voir des gens qui pendant deux heures vous assènent que tout est de la merde? (il rit)

Cette séduction de surface avec beaucoup d’effets clinquants masque votre pessimisme absolu. Comme dans Kill List où le mélange des genres, en apparence séduisant, amenait à décrypter quelque chose d’absolument monstrueux.
Ben Wheatley: Oui sauf que dans Kill List, tout ce qui passait pour de la paranoïa était la réalité. C’est en cela que le film est terrifiant. Rien n’est plus terrifiant qu’une vérité invraisemblable. Je n’aurais jamais pensé de ma vie que les théories du complot seraient à ce point relayées par les médias puis par les réseaux sociaux. Le plus désolant, c’est que vous n’avez pas besoin d’être paranoïaque pour être confronté chaque jour à des faits-divers tellement inhumains que ça dépasse tout ce que vous avez pu imaginer. C’est déprimant, incroyablement déprimant. Regardez le scandale du Watergate, ayant abouti à la démission de Nixon. Regardez ce qui se passe avec Edward Snowden, c’est hallucinant. Quand vous comparez à l’apparente insouciance dans les années 60 et à ce qui se passe aujourd’hui, vous déchantez. Et tout ce que ça m’apprend, c’est que la vie n’est qu’une suite de désillusions. Il y a cette idée que le mal est de plus en plus proche de nous mais aussi qu’il est en nous. Nous avons tous cette capacité à faire le mal mais notre éducation et notre conscience morale nous en empêchent. Les gens qui nous assurent qu’il y a les bons d’un côté et les mauvais de l’autre se foutent de notre gueule. Ils feraient mieux de nous expliquer et de comprendre en quoi cette société a échoué.

High-Rise rappelle à quel point vous avez les coudées franches.
Ben Wheatley: J’ai eu beaucoup de chance jusqu’à présent. Je n’ai absolument rien coupé dans High-Rise. Rien ne peut être changé dans ce film. Le roman était si structuré et l’écriture si cristalline que si vous changez quoi que ce soit, le sens n’est plus du tout le même et vous détruisez tout. En revanche, faire ce film a été une épreuve. J’ai réalisé un autre film depuis qui s’appelle Free Fire (2016) et j’ai eu le final cut sur celui-ci aussi. Mais le contenu est plus accessible et les test-screening se sont bien passés. Si vous voulez cibler une large audience, vous devez être sûrs de ce que vous faites. La force de Kill List, c’est de ne rien révéler sur ce qui va se passer; à l’arrivée, certaines personnes aiment, d’autres n’aiment pas. Mais c’est la démonstration que vous pouvez faire des films complexes et ambigus sans que ce soit incompatible avec le public. Cela ne signifie pas être plus commercial ou faire des compromissions mais d’être plus intelligible, de dire au spectateur: «amusons-nous ensemble». Si vous expliquez bien ce que vous voulez dire, vous pouvez être compris.

Tom Hiddleston n’a pas tiqué sur certaines scènes?
Ben Wheatley: Pas du tout et j’étais très heureux qu’il soit dans High-Rise parce qu’il a apporté tout ce que je souhaitais dès le départ: un côté glamour et sexy. Là encore, on joue avec le spectateur. On voulait que le spectateur soit dans de bonnes conditions, du moins dans la première partie. Pour que, par la suite, il soit totalement bousculé. Je ne vous cache pas qu’un casting de stars est indispensable pour un film comme High-Rise. Les financiers ne vous donneront pas d’argent si vous faites High Risesans stars. Tom Hiddleston en tête d’affiche est suffisamment attrayant pour donner envie aux spectateurs de s’aventurer, du moins j’espère, et d’aller à la découverte de ce film, tout comme pour moi la présence de stars me permet de prendre moins de gants pour proposer des visions marquantes. A l’arrivée, tout le monde y gagne.

Au final, vous êtes heureux d’avoir relevé le défi balèze d’adapter Ballard des années après Steven Spielberg (L’Empire du soleil, 1987)et David Cronenberg (Crash, 1996)?
Ben Wheatley: C’était intéressant de choisir Ballard, parce que forcément le résultat n’est pas tiède et il faut s’attendre à des réactions extrêmes de la part du spectateur. Quand vous adaptez un roman, évidemment vous avez la substance et la fan-base qui s’intéressera au projet. Mais avec un scénario que vous avez écrit vous-mêmes, vous êtes moins soumis aux contraintes inhérentes à l’adaptation. A chaque fois que vous faites une modification par rapport au roman, vous pouvez avoir l’impression de commettre un sacrilège, surtout avec Ballard. A l’avenir, Amy et moi réfléchirons à deux fois avant d’adapter un roman. Le processus était passionnant à faire, mais une fois, pas deux…

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