Aujourd’hui oublié par une certaine frange cinéphile, Walerian Borowczyk fit pourtant grincer des dents dans les années 70 avec des films brûlants comme l’enfer (Blanche, Contes immoraux ou encore La bête). Essentiellement réputé pour ses films érotiques, il était également l’auteur de courts-métrages d’animation (Dom) dans lesquels il savait déployer un humour noir et surréaliste de bon aloi. On oublie aussi, trop souvent, sa collaboration fructueuse avec Chris Marker (Les Astronautes). Jan Svankmajer, les frères Quay et Terry Gilliam revendiquent l’influence de son cinéma sur leurs travaux. Véritable bizarrerie, Intérieur d’un couvent, libre adaptation des Promenades dans Rome de Stendhal, sonde les instincts délétères de femmes pieuses incontrôlables, lasses d’avoir dédié leur vie à Dieu et intérieurement taraudées par le démon. Cette conception de l’érotisme où l’expression du fantasme possède une part d’onirisme renvoie à La bête, dans lequel il sondait les désirs latents d’une bourgeoisie sclérosée. Sans atteindre la perversité et le souffre des Diables, de Ken Russell, le résultat, très autre, ne démérite pas et devrait réjouir les amateurs d’objets déviants qui portent la marque obsolète des années 70.

Que ce soit dans Contes immoraux, La bête, Emmanuelle 5, La marge ou présentement Intérieur d’un couvent, Walerian Borowczyk a filmé, dans la seconde partie de sa carrière, la sexualité comme un sanctuaire de liberté où l’instinct bestial a plus d’importance que la théorie oiseuse. En son temps, il se situait quelque part entre les histoires d’eaux et les songes fantasmagoriques, caractérisé par ce refus tenace du tabou (la zoophilie dans La bête). Ces films constituaient de bonnes pubs pour le désir dans tous les états et avaient de quoi bousculer les consciences dans les années 70. A la manière de Pasolini qui avait célébré l’hédonisme dans Les mille et une nuits avant d’offrir l’antithèse terrifiante avec Salo, les 120 journées de Sodome, Borowczyk effectue la même démarche en filmant en l’espace d’un an un premier film érotique épicurien (Contes Immoraux) suivi d’un précipité malsain (La bête) selon des critères distincts. A chaque fois, ses qualités d’esthète et de narrateur l’empêchent d’être assimilé à un vulgaire pornographe. Dans Contes Immoraux, il empruntait la forme du film à sketches pour filmer le sexe à des époques différentes.

Le premier se situe dans les années 70. Fabrice Luchini incarne un jeune homme qui réclame une fellation de sa cousine, jeune, poilue et innocente. Preuve de la capacité de Borowczyk à faire monter le désir: Luchini explique le phénomène des marées montantes en même temps que la cousine prodigue la fellation. Le regard de l’actrice ne lâche pas le spectateur. Les trois autres sketchs qui parlent respectivement d’une sainte séquestrée par sa mère transposant son amour pour Dieu dans la masturbation frénétique, d’un vampire qui séquestre de fraîches paysannes et d’une famille en plein charivari érotique, impliquent une connotation plus religieuse. Ils sont composés comme des tableaux libres, préfigurant la folie baroque de Intérieur d’un couvent. En contrepoint, La bête, à l’époque bien malsain, aujourd’hui très drôle, raconte un fantasme zoophile en charriant les codes du fantastique. A sa sortie, en 1975, le film déclenche les foudres de la critique qui ne comprend plus l’évolution du cinéma de Borowczyk, lui qui avait si sagement commencé sa carrière avec Chris Marker et l’animation sophistiquée. Pourquoi s’autorise-t-il à fréquenter un genre de manière aussi perverse? Et pourquoi pas…

Tourné en 1977 en Italie, Intérieur d’un couvent découle de ces expériences charnelles. Le but consiste à adosser le sentiment à la logique, l’environnement à la psyché, l’immoralité à la raison. L’histoire? Un prêtre, confesseur dans un couvent retenant des femmes recluses, encourage une mère supérieure à appliquer à ces mauvaises filles les mêmes règles astreignantes d’abstinence que celles imposées aux nonnes. Un jour, il découvre que certaines de ces sœurs, frustrées par les effets de cette discipline excessive, s’adonnent à des pratiques sexuelles hors normes. Ainsi, au cœur même du couvent, circulent du poison, des objets de luxures et d’autres turpitudes déclenchant de véritables scandales. Sous son apparence désuète qui donne des airs de Jean Rollin auteurisant, Intérieur d’un couvent traite d’une “grande” thématique: les désirs refoulés dans une société contrôlée où le plaisir, surtout physique, s’avère banni du vocabulaire maison. Au-delà de la simple nunsploitation (genre auquel Intérieur d’un couvent paraît appartenir), Walerian Borowczyk a manifestement en tête des opus majeurs comme Les Anges du péché de Robert Bresson, Le Narcisse noir de Michael Powell, La Religieuse de Jacques Rivette, Mère Jeanne des anges de Jerzy Kawalerowicz et, surtout, Les Diables de Ken Russell. A la différence que le cinéaste préfère l’humour et les débordements grotesques – on est cela proche d’un Andrzej Zulawski – au sérieux des entreprises épurées. Le couvent est dépeint comme un lieu de fantaisie où la frénésie sexuelle peut s’exprimer à satiété. Affirmer que Intérieur d’un couvent appartient aux nunsploitations serait réducteur. Pour Borowczyk, qui a une haute idée du septième art (mais c’est aussi pour cela qu’on l’admire), l’idée même de concevoir des films de genre précis lui inspirait la nausée. Ses œuvres n’appartenaient qu’à lui et personne d’autre.

Au-delà de sa puissance érotique, le film impressionne par ses élans surréalistes de cauchemar cotonneux qui contiennent la dimension subversive de Blanche, l’une des premières fictions de Borowczyk, un conte médiéval shakespearien dans lequel on pouvait déjà voir un crucifix poignardé. On retrouve également la marque de fabrique du cinéaste. A savoir cette capacité à faire cohabiter dans une même séquence l’animé et l’inanimé en donnant autant de sens et d’importance au décalage qui surgit entre le décor et les acteurs (la manière dont ils évoluent dans le plan). Ses influences deviennent picturales, similaires aux peintures médiévales, avec des personnages essentiellement filmés de profil. De toute évidence, le résultat est moins outrancier que La bête ou, dans une moindre mesure, Contes Immoraux. L’érotisme pompier de certains passages s’exprime en contrepoint à l’innocence immaculée des bonnes soeurs (importance du contraste entre le rouge sang et le blanc virginal). On retrouve en passant une obsession typiquement Borowczykienne: l’environnement bouleversé par les pulsions inassouvies. Une obsession qu’il développe depuis Blanche. Le réalisateur essaye de comprendre comment un univers régi par une forme d’autorité, hiérarchisé et organisé, est soudainement mis en branle par la démence, le désir, la frustration et donc la sexualité. Chez lui, le sexe est intrinsèquement lié au sacré. A l’image du second segment des Contes Immoraux où une religieuse se masturbe avec un concombre dans le but de communiquer avec le tout puissant.

Par ailleurs, Intérieur d’un couvent vaut pour la manière dont il transgresse la frontière ténue entre vertu et sacré, physique et métaphysique. L’environnement reclus empêche les sœurs de s’épanouir physiquement et ce malgré la pression d’une mère supérieure qui tente de calmer leurs ardeurs. Certaines reçoivent leurs amants la nuit venue; d’autres s’adonnent à des rituels peu orthodoxes. Ligia Branice, la femme de Borowczyk, connue pour son rôle marquant dans La Jetée de Chris Marker, joue la nièce pudibonde de la mère supérieure qui ne tolère pas les débordements du couvent avant de succomber à son tour au mal qui la ronge. Lorsque la mère supérieure est empoisonnée, le lieu cède à la déliquescence et les sœurs peuvent enfin vivre leurs passions loin du regard de dieu et toute oppression religieuse. Borowczyk utilise cette histoire comme prétexte pour édifier une parabole politique sur la menace communiste sur la Pologne au moment du tournage. Cette affirmation invite à regarder le film d’un autre œil, en n’oubliant pas que chaque image possède un sens caché. Par conséquent, Intérieur d’un couvent, objet aux velléités cérébrales, ne doit pas être résumé à la simple nunsploitation. On peut considérer ça comme une manière de donner une caution artistique à ce que certains considèrent vulgairement comme un sous-genre. Mais c’est finalement cette ambiguïté qui caractérise tous les films de Walerian Borowczyk seconde période : est-ce de l’art ou du cochon ?

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