Nous voici plongĂ©s dans une histoire de mystère, l’Ă©nigme d’un monde au coeur des mondes, le secret d’une femme en proie Ă  l’amour et aux tourments. Laura Dern se perd avec encore plus d’intensitĂ© et de plaisir chez David Lynch. Une histoire d’amour, de muse, de crĂ©ation. De cinĂ©ma, en somme.

PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR

Depuis Eraserhead, David Lynch a inventé un langage cinématographique avec, pour résumer sommairement, une narration volontairement alambiquée (le futur antérieur dans Mulholland Drive, les univers superposés dans Lost Highway) et une profusion d’effets visuels bizarres, inédits et audacieux (on ne les compte plus). Le projet INLAND EMPIRE, le plus singulier de tous, n’est qu’une succession d’incidences. Au départ, Lynch devait réaliser un film expérimental baptisé Chambre verte à Lodz, pour lequel il avait fait appel aux acteurs polonais Krzysztof Majchrzak et Karolina Gruszka, ainsi qu’à l’actrice américaine Laura Dern. La chambre verte du titre est un lieu qui rend hommage aux cinéastes disparus. Le cinéaste ne savait pas où cette expérience le mènerait car il ignorait lui-même tout de sa progression. Au final, cela donne une mise en abyme (un film dans un autre film): le film expérimental (tourné en Pologne) se confronte avec le second, plus traditionnel (tourné aux Etats-Unis). Le tournage a eu lieu à deux endroits différents: la ville de Lodz en Pologne et à The Inland Valley, une région de la Californie du Sud, là où le réalisateur réside. Dans la démarche, on est proche de Kieslowski (La double vie de Véronique où deux femmes situées à deux endroits du monde ressentaient leur présence). Pendant le tournage, le réalisateur a emprunté une démarche audacieuse qui consistait à écrire le scénario du film au fur et à mesure que les scènes se tournaient. Les acteurs n’étaient pas au courant de la façon dont les personnages progressaient. Ce n’est pas coutumier: David Lynch a toujours écrit ses scenarii avant les tournages. INLAND EMPIRE relève alors de l’écriture automatique et pioche dans l’inconscient du cinéaste. Tout a été hasardeux jusque dans le choix du titre qui lui a été inspiré par Ben Harper, mari de Laura Dern, qui vit dans ce quartier. Quelques jours après cette conversation, le frère de David nettoyait le cabanon de ses parents dans le Montana et y a trouvé un vieil album d’enfance confectionné par Lynch lorsqu’il avait cinq ans. Il lui a immédiatement envoyé. Quand Lynch l’a ouvert, la première image laissait apparaître deux mots: INLAND EMPIRE en majuscule. A partir de ce moment, Lynch savait qu’il était sur la bonne voie.

A l’écran, le résultat est loin d’être simple. Malgré lui, INLAND EMPIRE confirme la tendance actuelle des cinéastes à signer des films théoriques et instinctifs dans lesquels ils autopsient les ficelles de leur propre cinéma, dans la majorité des cas pour mieux le flinguer. Involontairement ou non, INLAND EMPIRE appartient à ces films-suicide où Lynch teste les résistances du spectateur pour l’amener à réfléchir sur la nature même du film (que raconte t-il ? Que dit-il ? Où va-t-il ? Que stigmatise-t-il ?). Si l’on se penche sur la carrière de David Lynch, il est frappant de constater à quel point une malchance amène souvent un événement heureux. Contrairement aux apparences, ce n’est pas de Mullholand Drive dont INLAND EMPIRE est le plus proche même si thématiquement les liens sont étroits mais peut-être de Twin Peaks: Fire walk with me, l’un des films les moins aimés de David Lynch (à tort), jusque dans ses imperfections et sa confrontation de la beauté et de la laideur (les supports formels, le registre de langage soutenu puis trivial). On ne peut pas reprocher à Lynch d’avoir fait un film compréhensible un quart d’heure sur trois heures. Le fait que l’on soit perdu ne sert qu’à provoquer qu’une seule émotion: la peur. Les dialogues sont simples voire rudimentaires. C’est l’atmosphère qui prend à contre-pied. Ici, comme dans ses autres opus, il démontre une capacité à créer des atmosphères torves.
Dans Mullholand drive, le symbole du rêve américain est représenté par les deux petits vieux si gentils et si inquiétants (sourire aux lèvres et tape sur le genou équivoque arrivés dans leur taxi) qui accompagnent – et délimitent – le parcours de Naomi Watts lors de son séjour Hollywoodien. Au départ bienveillants, ils lui courent après dans son appartement pour la pousser au suicide. Sauf qu’entre temps, les deux personnages ont changé: Naomi Watts n’incarne plus le même. Peu importe: c’est symbolique de deux faces d’Hollywood: la lumineuse et la sombre. Qu’il s’agisse de Mulholland drive, route sinueuse qui se situe non loin de Sunset Boulevard (Boulevard du Crépuscule), de Lost Highway, de Twin Peaks et d’INLAND EMPIRE qui se réfère aux quartiers de Los Angeles avoisinant le désert californien, la majorité des films de David Lynch font référence à des lieux ou à des villes américaines et favorisent une plongée dans l’Amérique des années 50 (Mulholland Drive avec ses héroïnes des années Gilda et Hitchcock). Par ce subterfuge, David Lynch traduit une angoisse toujours actuelle et dépeint l’envers d’un climat insouciant où la prospérité matérielle et les valeurs morales et familiales d’après-guerre sont reines. Lynch instille une ambiance rassurante avant d’effectuer un virage radical et plonger dans les arcanes d’une Amérique faisandée et pourrie de l’intérieur. A quelques exceptions près, tous ses films respectent cette trajectoire en commençant de manière limpide et fluide avant de basculer dans des abîmes cauchemardesques. On voyait déjà les prémisses de ce mouvement dans les dix premières minutes de Blue Velvet où un homme arrose sa pelouse, succombe à une crise cardiaque et tombe au sol – la caméra suit le personnage, s’enfonce et donne à voir un univers rongé par les insectes. Cette progression de la lumière au ténébreux peut également traduire un univers mental torturé (Fred Madison dans Lost Highway, Henry dans Eraserhead) de même que la découverte d’un monde souterrain peuplé d’êtres pervers (cela convient aussi bien à Blue Velvet qu’à Sailor et Lula). Dans INLAND EMPIRE, c’est simple et complexe : une actrice perturbée par une malédiction pénètre dans le film pour ne peut-être plus en ressortir.

Dans INLAND EMPIRE, on retrouve un sketch télévisé extrait de Rabbits, petite série que David Lynch a réalisé sur son site davidlynch.com. Un site qu’il a crée au moment où Mulholland Drive est sorti dans l’Hexagone (fin 2001). Cela lui permet de consolider les liens entre le cinéma et Internet où Lynch a désormais la totale opportunité de laisser libre cours à ses expérimentations à défaut d’une télévision qui ne le lui permet plus : Mulholland drive était à l’origine le pilote d’une série télé rejetée par la chaîne ABC, la série Twin Peaks a dû s’achever par une résolution du puzzle criminel alors que Lynch prenait l’enquête policière comme un prétexte pour peindre des moeurs tordues. Doit-on voir un sens dans le fait que dans INLAND EMPIRE, la mini-série Rabbits est diffusée à la télévision et serve de mise en abyme pour le cinéma ? Si la série Twin Peaks a été un succès bien qu’elle n’ait duré que deux saisons, il n’en est pas de même pour sa série On The Air, seconde collaboration avec Mark Frost, interrompue brutalement après la diffusion du troisième épisode alors qu’il en existait déjà sept. Idem pour Hotel Room dont le pilote sous forme de triptyque a été diffusé sans suite. Son site Internet – payant parce que Lynch refuse toute publicité – lui permet une liberté d’expression précieuse. Pour l’internaute, l’abonnement mensuel tourne aux alentours de 9,97$ (soit un peu moins de 8€).
Diffusé sur son site, Rabbits, série de huit épisodes, confirme par sa lenteur ponctuée de faux rires enregistrés d’une part l’hypocrisie des chaînes de télévision qui en prennent pour leur grade et de l’autre, un sens de l’humour que beaucoup sous-estiment chez Lynch (cf. Lunch With Lynch, cérémonie sinistre qui donne lieu à un tirage au sort où le gagnant se voit remporter un déjeuner avec Lynch en personne dans son restaurant favori Bob’s Big Boy). Lynch résume cette petite série où des lapins amorphes se balancent des banalités affligeantes par un simple synopsis: « dans une ville sans nom, inondée par une pluie ininterrompue, trois lapins vivent dans un mystère effrayant ». Comme dans INLAND EMPIRE, on entend bien les voix de Naomi Watts et Laura Harring, les héroïnes de Mulholland drive. Etrange ? A peine…

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