Lors de sa sortie en salles en 2003, In The Cut, de Jane Campion, a souffert d’un terrible malentendu, hâtivement assimilé à un banal thriller du samedi soir comme on en produit des tonnes aux États-Unis. Tout faux : ce film qui marque la rencontre entre la réalisatrice australienne de La leçon de piano (Jane Campion, reine du cinéma d’auteur sensoriel) et une actrice, habituée aux comédies romantiques (Meg Ryan comme on ne l’a jamais vue) ne respecte aucun cahier des charges, aucune convention…

PAR ROMAIN LE VERN

A l’origine, il y a un roman de Susanna Moore, intitulé A Vif (disponible aux Éditions Archipel), dont les droits pour l’adaptation au cinéma ont été achetés par Nicole Kidman. L’actrice devait initialement incarner le rôle principal mais sortant du divorce avec Tom Cruise, elle a préféré produire et laisser la place à Meg Ryan. L’actrice de Quand Harry rencontre Sally incarne Frannie, fleur fanée de quarante ans, professeur de lettres new-yorkaise, passionnée de poésie, d’argot et de romans policiers, qui ne croit plus en l’amour et vit recluse, seule, avec les mots et les maux, fuyant comme la peste le tumulte de la mégapole. Un soir, dans un bar, elle est le témoin d’une scène intime entre un homme et une femme. Voyeuse, fascinée par l’intensité de leur passion, elle n’a que le temps de remarquer le tatouage de l’homme et la chaleur de son regard. Le lendemain, elle apprend que la femme espionnée en pleine étreinte dans les sous-sols a été assassinée. C’est alors que Malloy (Mark Ruffalo), le policier chargé de l’enquête, entre dans sa vie. A son contact, en observant ses gestes, son corps, sa bouche, ses expressions, Frannie se ranime.

Dans un écrin paranoïaque proche des grands films américains des années 70 (Klute, de Alan Pakula; Taxi Driver, de Martin Scorsese), Jane Campion s’essaye au film de genre (tueur en série, coup de théâtre final…) mais détourne les figures imposées, autopsie le désir féminin (sa quête, son assouvissement, sa reconnaissance) et préfère traiter de ce qui l’intéresse et qui parcourt sa filmographie comme une obsession : les relations homme-femme, le choc érotique…

A sa sortie, In The Cut a dérangé pour plusieurs raisons. La première, parce qu’au bout des dix premières minutes, Jane Campion filme crûment une scène de sexe, disons-le pornographique (d’autant plus surprenante dans un film interdit aux moins de seize ans et surtout avec Meg Ryan!), qui révèle tout de l’anatomie masculine. Mais rien n’est gratuit ou provoc pour la provoc. La cinéaste exprime la renaissance d’un désir mort, le plaisir de l’abandon charnel, la réinterprétation du monde. Bref, la reconstruction: «Le film explore la mythologie contemporaine de l’amour et du sexe et la tentative de s’unir à une autre personne, et elle le fait au beau milieu du chaos grouillant d’une ville moderne. Frannie rencontre les problèmes que beaucoup de gens affrontent dans la vie citadine d’aujourd’hui. Elle s’interroge sur la sexualité, la honte, le désir et la peur des choses qui semblent n’avoir aucune logique, aucun ordre. C’est cela qui m’a intéressée.»

Les yeux mélancoliques, le visage fermé, relookée comme Jane Fonda dans Klute pour le rôle, Meg Ryan réitère la performance de Diane Keaton dans A la recherche de Mr Goodbar (Richard Brooks, 1977) et confirme : «Lorsque j’ai lu le scénario, je me suis trouvée entraînée dans un tourbillon de rêve et de cauchemar. Pendant toute ma lecture, je n’ai jamais pu savoir ce qui allait se passer ensuite; c’était exactement comme si je n’avais jamais fait partie de ce monde et pourtant, juste comme dans un rêve, j’y sentais quelque chose de très familier.»

Autour du personnage de Frannie/Meg Ryan, s’agitent des personnages louches, singuliers, inquiétants… Mark Ruffalo en amant macho pris au piège de ses sentiments, Kevin Bacon en ex déprimé, Jennifer Jason Leigh en sœur sexuellement libérée et pourtant si malheureuse… In The Cut joue sur la schizophrénie, la dualité, les apparences, l’ambivalence des sentiments, l’angoisse de se perdre, de se rencontrer et de s’abandonner. Et bien malin qui arrivera à deviner l’identité du vrai coupable, ce serial-killer qui coupe la tête des femmes et fait couler le sang – celui de la vie, pas de la mort. Totalement méprisé à sa sortie, ce beau thriller, ultrasensible de partout, mérite d’être réévalué à sa juste valeur.

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