Un film fantastique troublant où une femme schizophrène est confrontée à différentes apparitions, dont celles de ses anciens amants.

PAR PAIMON FOX

Le saviez-vous ? Robert Altman, que l’on rĂ©sume souvent aux chroniques polyphoniques depuis Short Cuts (1993), a Ă©galement rĂ©alisĂ© par le passĂ© des films fantastiques, parfois Ă  la lisière, parfois en plein dedans. Un peu Ă  la manière de Sidney Lumet, sa filmographie compte des bizarreries, comme le très mĂ©connu Quintet (1979), un objet de science-fiction kitsch qui vaut surtout pour son casting improbable (Paul Newman, Vittorio Gassman, Fernando Rey, Bibi Andersson, Brigitte Fossey). C’est dans les annĂ©es 70 qu’il faut fouiller, juste après la reconnaissance de M.A.S.H. (1969), au moment oĂą il fonde sa propre maison de production afin de prĂ©server son indĂ©pendance. A l’Ă©poque, il se fait une spĂ©cialitĂ© du dĂ©tournement de genres et, entre le western (McCabe and Mrs Miller, 1971) et le film noir (Le privĂ©, 1973), s’aventure dans le surnaturel avec Images (1972), une Ă©trangetĂ© fascinante dans laquelle une femme schizophrène s’Ă©loigne de son mari et se retrouve confrontĂ©e Ă  diffĂ©rentes apparitions, dont celles de ses anciens amants.

Images est un petit film troublant qui, d’un bout Ă  l’autre, souffle un vent glacial et nous aspire dans son malaise. On y suit la trajectoire brisĂ©e de Cathryn (Susannah York) rĂ©dige des livres pour enfants. Lorsqu’elle part avec son mari (Rene Auberjonois) dans sa maison de campagne en Irlande, elle confond son imagination et la rĂ©alitĂ©, assaillie de souvenirs obscurs. Ce qui est intĂ©ressant, c’est la manière dont Altman va traiter un sujet de “film de genre”. Tout va passer, au stade de l’Ă©criture comme au stade de la rĂ©alisation, par la suggestion, par une progression savante de scènes exprimant la terreur et la violence sans qu’elles ne soient tout Ă  fait reprĂ©sentĂ©es sur l’Ă©cran. Les paroxysmes seront obtenus par une certaine douceur insidieuse et paradoxale du style, qui s’attache Ă  suivre de très près le personnage principal pour le plonger dans une atmosphère de plus en plus irrespirable, quoiqu’elle ne provienne d’aucun Ă©lĂ©ment horrifique concret. Toute rĂ©alitĂ© est de l’ordre du mystère, de l’Ă©trange, de l’ineffable.

De son propre aveu (le commentaire audio sur le zone 1), Altman y dĂ©couvrait la possibilitĂ© de tirer une efficacitĂ© maximum de la litote. La richesse du travail sur la lumière contribuera notamment Ă  intĂ©rioriser le contenu et Ă  provoquer une identification plus subtile et plus poussĂ©e. A ce niveau, la photo de Vilmos Zsigmond, qui sera chef-opĂ©rateur sur DĂ©livrance, de John Boorman (1972), Obsession, de Brian de Palma (1976), Voyage au bout de l’enfer (1978) et La porte du paradis (1980) de Michael Cimino ou encore Blow Out, de Brian de Palma (1981) se rĂ©vèle l’un des Ă©lĂ©ments les plus remarquables de Images. Elle ajoute une incroyable dimension onirique au trouble subjectif pour donner Ă  douter sur la nature des Ă©vĂ©nements. Autre Ă©lĂ©ment dĂ©cisif : la bande-son composĂ©e par John Williams, qui deviendra par la suite l’un des collaborateurs habituels de Steven Spielberg.

L’enjeu ne repose pas sur les rebondissements surprise du scĂ©nario, Ă©tant donnĂ© que l’on sait dès les premières minutes que Cathryn est folle, mais sur un suspense Ă  la fois plus simple et plus dense : comment sa folie menace de s’exprimer au dĂ©triment des autres ? Si on devait trouver une rĂ©fĂ©rence Ă  Images, ce serait sans doute un cauchemar Ă  la Polanski (RĂ©pulsion) avec la mĂŞme progression malade (le dĂ©doublement de la personnalitĂ©, le passage Ă  l’acte, la malĂ©diction finale) et une psychologie hĂ©ritĂ©e du cinĂ©ma de Bergman (Persona). Altman se servira de ces bases pour signer, de manière plus aboutie, l’incroyable Trois femmes (1977) oĂą il n’y a plus une, mais trois femmes tourmentĂ©es (Sissy Spacek, Shelley Duvall, Janice Rule), aux prises avec leurs nĂ©vroses secrètes autour de piscines bleues dans un dĂ©sert rouge.

Par-dessus tout, Images rejoint ces petites productions fantastiques des annĂ©es 70 qui, Ă  la manière de Messiah of evil, s’intĂ©ressent Ă  des personnages fĂ©minins hantĂ©s par le mal de vivre, la folie et le spleen, confrontĂ©s Ă  des dĂ©mons intĂ©rieurs et des situations inattendues dans des univers rassurants. La solitude de Susannah York face Ă  des manifestations immatĂ©rielles n’est pas sans rappeler celle de Candace Illigoss dans Carnival of souls. La performance de l’actrice multiplie l’intensitĂ© du personnage et rejoint les portraits de femmes que Altman aimera Ă  brosser plus tard, dans Short Cuts (Andie McDowell), Cookie’s fortune (Glenn Close), Gosford Park (Helen Mirren) ou encore Dr T. et les femmes (Farrah Fawcett, en pleine rĂ©gression infantile). Le moins connu des Altman pourrait bien ĂŞtre l’un de ses meilleurs.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here