On a beau se dire que Idiocracy date d’il y a plus de 10 ans, on y revient toujours soutenant que telle ou telle chose (les comptes Twitter d’Afida T. et de Nadine M., par exemple), «ça ressemble vraiment à Idiocracy».

PAR ROMAIN LE VERN

Alerte, attention, achtung achtung, c’est une expérience capitale pour l’avenir de l’humanité que préparent des scientifiques du Pentagone. Mais pour la mener à bien, encore faut-il dénicher un «cobaye» qui convienne. Après maintes recherches, c’est finalement Joe Bauers (Luke Wilson, quelqu’un a des nouvelles?) à qui il est demandé de se prêter au jeu. Cet Américain moyen – très moyen même – accepte car il n’y a rien de bien compliqué à faire : il suffit en fait d’entrer dans la capsule d’hibernation qui vient d’être inventée par l’armée. 500 ans après, Joe se réveille. A sa grande surprise, les États-Unis ont beaucoup changé : ce sont désormais des idiots qui peuplent le pays. Très vite, Joe apparaît comme un génie parmi eux. Une nouvelle vie commence alors pour celui qui est maintenant un Américain hors du commun.

Dans les années 50, l’écrivain Cyril M. Kornbluth avait tenté de nous alerter avec son hilarante Longue Marche des cornichons (The Marching Morons) au concept très similaire de l’homme cryogénisé découvrant une espèce humaine très conne. Des décennies plus tard, cette comédie de Mike Judge nous fait réaliser à quel point la bêtise fait peur lorsqu’elle pense et que nos politiques sont devenus des Guignols de l’info nourrissant du spectacle aux protozoaires que nous sommes devenus, à une heure où les allocutions de Donald Trump ont remplacé les débats du Jerry Springer show – les politiques devenant des rois du stand-up, des maîtres du divertissement. Nous-mêmes, en France, ne sommes pas exempts de cette régression dans notre société Morandinisante. Et Dieu sait s’il est difficile de faire abstraction de ces buzz vains d’un jour. Il faut dire aussi que la connerie a toujours été une source inaltérable de fascination. Une fascination bête et malsaine mais bien vivace.

Ainsi, on regrette que personne ou presque ne connaisse ce film dont la sortie aux États-Unis en septembre 2006 fut en partie compromise, après avoir été repoussée maintes fois (la 20th Century Fox l’avait ainsi mis en suspens deux années de suite avant de le sortir en silence sans campagne publicitaire ni bande-annonce). Et qui n’a eu le droit en France qu’à une minuscule sortie technique. Pour nous, Idiocracy s’inscrit sans peine comme l’un des grands parangons du Dumb Movie, genre inépuisable et parfois même de qualité rappelant que le mauvais goût est aussi partageable que le bon. Souvenons-nous ensemble de Weng-Weng, le James Bond philippin nain dans For Your Height Only; de Stephen Chow et de ses poilantes couillonnades (Shaolin Soccer mais pas que); des Dumb & Dumber; de Laurent Baffie et ses Clefs de Bagnole; de Jay & Silent Bob; le chien qui se souvient de ses trauma dans La colline a des yeux 2; de Parker & Stone… On en passe et des plus cons. Peut-être que la dernière blague conne du créateur futé de Beavis & Butt-head n’a pas fait rire tout le monde. Et pourtant, c’est du rire très chaos comme on aime. Une balade dans la connerie qui pourrait parfaitement servir d’écrin à un bon film d’horreur.

Passé une introduction Darwinienne racontant par le menu l’abrutissement inéluctable de la population et montrant combien les personnes peu éduquées se reproduisent plus vite que les couples instruits (ces derniers faisant moins d’enfants par crainte de l’avenir et une meilleure utilisation des techniques de contraception), Mike Judge brode une satire sur l’époque bien proleptique avec ses divertissements bas du front et ses comportements grégaires. Une voix-off raconte l’itinéraire de l’étranger Joe venu d’un autre temps puissance Bogdanoff. Autour, c’est l’angoisse et Dieu sait si la nature a horreur du vide: les femmes sont réduites à l’état d’objet masturbatoire, le Gatorade a remplacé l’eau même pour arroser les champs, le président des États-Unis est un acteur porno black à la chevelure risible saluant la foule en faisant des doigts d’honneur, les individus sont identifiables grâce à des codes-barres gravés sur leur poignet, un musée historique en forme de train fantôme montre Charlie Chaplin comme responsable des horreurs nazies.

En l’an de pas grâce 2505, les dérives de la télévision trash d’aujourd’hui, les Kardashian et Cie, peuvent se rhabiller tant elles paraissent bien sages. Désormais, le divertissement le plus adulé consiste à confronter des prisonniers à des bulldozers en forme de godemiché pour qu’ils obtiennent grâce, comme à l’époque des gladiateurs. Ici, évolution signifie régression et les États-Unis de ressembler à une grosse poubelle où la bêtise est érigée comme modèle de réussite sociale et où une Sarah Palin obtiendrait tous les Prix Nobel. Une partie de la population patauge parmi les ordures ménagères, amoncelées en telles quantités qu’une grande avalanche de détritus a déferlé sur la ville, et le gouvernement s’émeut d’une écologie morte. Les répercussions de cette chute intellectuelle sont impressionnantes que ce soit dans l’expression artistique (le film qui a glané tous les Oscars cette année-là s’intitule Cul et montre un postérieur pendant deux heures) ou le simple langage (le héros déconnecté sait si bien faire des phrases avec sujet, verbe et complément qu’il est assimilé à un gay incompris).

Pas étonnant que Idiocracy n’ait pas été chaleureusement accueilli. Il se révèle très laid dans sa dénonciation de la laideur et dans sa facture cinématographique. Au moins, c’est ton sur ton et dans ce cas-là, on ne s’en plaindra pas. Autre film sur la laideur à venir : Southland Tales de Richard Kelly (2006) qui a été réalisé à la même période. Trop dense et trop en avance, le film-monstre Kafkaïen cherchait pourtant à mettre en forme pop la bêtise 2.0. S’il n’a pas su anticiper le torrent des conneries déversées par les réseaux sociaux, s’il baisse un peu les bras à mi-parcours et s’il ne possède pas la perversité d’un Paul Verhoeven (une conclusion un peu décevante vu les prémisses ; ce qui laisse cependant sous-tendre un p’tit remontage kawaï par la Fox), Mike Judge n’en œuvre pas moins vaillamment dans la caricature, la provocation, l’humour dans tous ses états. Pervers et contre tous. Aujourd’hui, il s’avère auteur moins inspiré. Mais à l’époque, il avait quand même bien la rage.

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