On pourrait parler longtemps de Dommage qu’elle soit une putain, film culte de la rédaction chaos, prémisse des tragédies hurlées de Chéreau et de Zulawski, et romance interdite quelque part entre Shakespeare et Artaud. L’homme derrière tout ça, Giuseppe Patroni Griffi, ne s’était pas arrêté là dans le chaos chuchoté et méprisé. En adaptant juste après un roman de Muriel Spark, il signe avec The Driver’s Seat (aka Identikit) un autre OVNI, invendable à souhait, capitalisant sur une nouvelle page dans la carrière d’Elizabeth Taylor: celle des projets de plus en plus incongrus, loin du prestige et des statuettes dorées qui ont bâti sa gloire. Mais à un stade où la légende avait enchaîné Cléopâtre, Qui a peur de Virginia Woolf et Reflets dans un œil d’or, y avait-il quelque chose à ajouter? Plus grand-chose, on l’accorde.

Identikit, c’est le film d’un réalisateur qui ose tout et d’une actrice qui n’a plus peur. Qui n’a peut-être même jamais eu peur. La quarantaine marquée, le maquillage chargé, Elizabeth devient Lise, perdue dans une mer de mannequins enrubannés, comme dans un giallo de cristal. Madame veut une robe et elle l’aura, au prix même d’un scandale retentissant avec la vendeuse. Méchante bourgeoise peinturlurée: on vote pour. Laissant tout derrière elle, clef dans une enveloppe, elle se glisse dans sa nouvelle robe pimponpimpon, au risque de déclencher l’hilarité de sa femme de ménage. Lise se barre, elle s’en fout et quitte Londres pour l’Italie. Pour y faire quelque chose, mais quoi… En parallèle, un inspecteur moustachu passe au peigne fin toutes les personnes qui l’ont approché de prêt ou de loin. Lise va mourir, assassinée, nous le savons déjà.

Et sur la route de son destin, la future victime assiste à des scènes curieuses: le passager d’un avion pris d’une crise de panique, un attentat en pleine rue, une poursuite dans un couloir d’aéroport… Andy Warhol vient faire coucou et l’ignore. On la verra faire du shopping avec une vieille dame trop poudrée, engueuler (encore!) une employée, faire des croix sur une carte, se faire séduire ou bousculée. Là un vieux dégueulasse trop souriant, là un garagiste nu sous sa blouse, délice (volontaire?) du fantasme gay chahutant la star camp. En fait Lise veut mourir, tuée, mais pas n’importe comment, pas avec n’importe qui. La fantaisie ultime, le rituel de mort comme un rituel d’amour, le dernier cri. Taylor se donne à fond, convoitée mais convoitant aussi: dans sa chambre d’hôtel, comme ensorcelée par les arbres tordus qu’elle voit de sa fenêtre, elle rentre en pleine extase érotique et fait sauter les boutons de sa robe. Tout est là dedans, dans cette quête du plaisir ultime, égoïste, à atteindre à n’importe quel prix, même celui d’un orgasme mortel. Griffi filme un rêve grotesque et élégant en guise d’épitaphe tardif pour une star qui, derrière un rôle qu’on imagine presque méta, a peut-être réalisé aussi le plus bizarre des fantasmes.

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