Commençons par désamorcer un a priori, un vieux refrain bassinant de la haute cinéphilie qui pense: ne croyez surtout pas que les “monuments” de Michelangelo Antonioni, portés au pinacle par des hordes de thuriféraires, étudiés par tant d’universitaires etc., imposants d’emblée, soient des blocs qui n’appellent aucun doute, aucune ambiguïté, aucun abîme. C’est tout le contraire: les films de Michelangelo Antonioni sont au contraire des labyrinthes de sens où le plus simplement du monde, des vous-et-moi cherchent juste un sens à leur existence. Plus universel, c’est pas possible, c’est le sujet qui meut tout le monde et c’est Antonioni qui en parle le mieux. Dans Identification d’une femme, qui a donné des nouvelles du réalisateur italien de Blow Up au début des années 80, le bipède qui cherche un sens à son existence absurde, c’est Niccolo (Thomas Millian), un cinéaste ayant franchi la quarantaine et ayant épuisé toutes les cartouches de son inspiration, qui ressemble de près ou de loin à un double d’Antonioni période L’Avventura (1960) parce qu’il revient à Rome pour réaliser un film, là où deux de ses personnages (Alain Delon et Monica Vitti) s’étaient donné un rendez-vous incertain pour l’avenir, le jour d’une éclipse de soleil (L’éclipse, 1962).

Inutile de préciser qu’entre L’Avventura et Identification d’une femme, du temps a passé (plus de vingt ans, quand même!), la société s’est métamorphosée, les effets de la crise économique ont éclaté et Antonioni fait du cinéma en couleurs, soit depuis Le Désert rouge (1968), où l’univers mental de son héroïne (Monica Vitti, évidemment), femme mariée à un industriel errant dans la triste banlieue industrielle de Ravenne tout en essayant de donner sens au monde qui l’entoure, se superposait à un univers urbain agressif plein de bruits aux sources inconnues. Ce qui a le plus changé, selon notre héros? Les relations homme-femme! Niccolo a 40 piges mais conjugue tout au passé, condamné à errer dans un purgatoire, englué dans une étrange nostalgie du passé et une mélancolie de l’amour. L’appartement dans lequel il végète à Rome est celui que lui a laissé son épouse après leur divorce et à l’intérieur, rien ne fonctionne: il déclenche le signal d’alarme antivol, se perd dans la disposition des pièces. Oui, c’est donc ça, il vit dans un cauchemar blanc, étranger à tout ce qui l’entoure.

Face à lui, deux héroïnes qui n’ont rien à voir entre elles et qui pourtant se ressemblent par le mystère qu’elles instillent par leur simple présence: la blonde (Daniela Silverio) qu’il rencontre en recherchant l’actrice qui jouera dans son prochain chef-d’oeuvre; et la brune (Christine Boisson), une actrice de théâtre qui va l’aider pour mieux le perdre. Comme chez Hitchcock? Oui, comme chez Hitchcock. Loin d’une prise de tête introspective, la quête de sens devient thriller affectif se déroulant dans un univers cerné de murs invisibles, où tout est affaire de double, de ruptures ressassées, d’histoires rejouées deux, trois fois, tantôt comme une farce, tantôt comme une tragédie. Lorsque la blonde, l’aristocrate Mavi, disparaît lors d’une traversée du brouillard en voiture après une dispute, la brune, Ida, prend sa place et la même histoire se rejoue jusqu’à la rupture dans le hall d’un palace de Venise. Pendant tout ce temps, notre protagoniste reçoit des coups de téléphone menaçants, peut-être qu’un tueur le suit, peut-être pas… Vide, le héros se remplit de vie et son imaginaire redevient fertile.

Ne cherchez pas trop les réponses à toutes ces questions de genre: de la fumée a été ajoutée dans le brouillard! Si le mystère parcourt bel et bien Identification d’une femme, toutes les pistes n’aboutissent nulle part, comme escamotées; la vérité est ailleurs, dans la liberté que se sont octroyées les femmes face aux hommes rabougris. Comme toujours chez Antonioni, les images valent mieux que les discours et font sens sans qu’on ait besoin de paraphraser (souvenez-vous du manche de guitare de Blow Up). Et comme toujours bis, l’incommunicabilité reste son grand thème devant l’éternel. Et comme toujours ter, il faut y déchiffrer une allégorie.

Par le prisme de l’intime, celui qui autopsié les leurres du swingin’London dans Blow Up et raconté les illusions de l’Amérique hippie de Zabriskie Point, continue au début des années 80 de parler de nous, de nos sociétés occidentales en obsolescence programmée, recroquevillées sur le passé, qui se retrouveront lorsqu’elles cesseront de réclamer le contrôle et qu’elles feront montre d’humilité. Oui, un climat de fin du monde parcourt Identification d’une femme mais pour mieux nous raconter la fin de ce monde-là! Et un espoir, merci, resplendit à la fin, lorsque Nicciolo, seul dans les ruines de ses rêves, baisse les paupières face au soleil aveuglant. Ce soleil noir venu d’ailleurs autorisant toutes les visions, de celles qui permettent à Niccolo de s’envisager autre et ailleurs, d’envisager (enfin!) l’avenir pour en finir avec les voyages immobiles. Avec un vaisseau s’envolant dans l’espace, dans cet infini à portée de main. Sur ces images irréelles, on entend la voix d’un enfant (son jeune neveu) qui lui demande: Pourquoi ne fais-tu pas un film de science-fiction?

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