Nouvelle création de la décapante Michaela Coel après la comédie Chewing Gum disponible en France sur Netflix, I May Destroy You, produite conjointement par HBO et BBC One, débarque sur OCS, dans un registre plus ténébreux et perturbant. I May Destroy You explore le ressenti de son personnage principal, Arabella (incarnée par Michaela Coel), victime d’un viol, et questionne les limites du consentement, ainsi que le racisme ordinaire, dans notre société ultra-connectée et de l’après #MeToo.

Arabella est une jeune auteure londonienne d’origine ghanéenne, millénniale fêtarde, qui a connu un succès éclair en publiant un article sur les réseaux sociaux. Désormais signée chez une maison d’édition, elle galère à publier son premier véritable roman. La série débute à son retour d’une retraite littéraire de 3 mois en Italie, à Ostia, dont la plage et la mer, souvenir réconfortant et paradisiaque, préfigure toutefois le drame qui va s’abattre sur elle. C’est sur cette même plage que Pier Paolo Pasolini, cinéaste, poète et écrivain, comme Arabella, a été assassiné en 1975. Une analogie qui fait sens, car, comme le réalisateur de Théorème et de L’Evangile selon Saint Matthieu, Arabella va devenir une artiste en lutte contre la société dans laquelle elle vit – une société patriarcale, raciste, homophobe et inégalitaire.

Rentrée chez elle, Arabella retrouve son quotidien et ses proches, Ben, son colocataire, Terry sa meilleure amie wannabe actrice et Kwame, son meilleur ami gay qui cherche l’amour sur Grindr. Alors qu’elle est pressée par ses agents afin de leur transmettre le brouillon qu’elle n’a malheureusement pas écrit pendant son séjour en Italie, elle est invitée par Simon, compagnon de fête, à le rejoindre dans un bar, l’Ego Death. Elle se réveillera quelques heures plus tard dans le bureau de ses agents, sans aucun souvenir de la fin de la soirée. Victime d’un blackout, elle a comme unique témoin de cette nuit évaporée une plaie saignante sur le front.

Dans les 12 épisodes de cette première saison de I May Destroy, Arabella va, peu à peu, reconstituer les pièces du puzzle d’un traumatisme que sa mémoire a volontairement occulté: droguée puis violée par un anonyme croisé au bar Ego Death. A la manière de l’excellente série Fleabag de et avec Phoebe Waller-Bridge, la mise en scène et le montage de I May Destroy You épouse l’intimité démolie de son héroïne, sans cesse parasitée par des souvenirs, parfois altérés en raison du déni, de l’évènement, comme des flashs d’acides inattendus venant interrompre le cours normal du récit. Même lorsque l’intrigue de la série s’engage dans une nouvelle voie, elle revient sans cesse au traumatisme, par le biais d’un objet, d’une phrase ou d’une action. Certains épisodes sont mêmes conçus en flashbacks, ou bien, comme l’épisode final de la saison, en boucles temporelles, ou plutôt mentales. Dans ce dernier, Arabella s’imagine retrouver la trace de son agresseur et invente différentes manières de le confronter.

Semi-autobiographique, Michaela Coel ayant subi une agression sexuelle à l’époque où elle écrivait la saison 2 de Chewing Gum, I May Destroy You n’est pas qu’un acte, brillant, de résilience à travers l’art. Si l’expérience personnelle irrigue violemment la fiction, notamment par l’intermédiaire du jeu habité et en rupture de l’actrice-créatrice, la série a une forte valeur éducative, sans être moralisatrice, sur le consentement et sur le moment où les limites du viol sont franchies. Ces questions ne touchent pas uniquement le personnage d’Arabella mais l’intégralité des protagonistes, confrontés à des situations parfois ambiguës, ou banalisées par la société. Il y a notamment le viol de Kwame par son partenaire sexuel rencontré sur Grindr, qui est automatiquement minimisé par la police. Coel a d’ailleurs conscience du pouvoir éducatif de l’art et de sa responsabilité en tant que personnalité publique, et l’intègre dans un épisode troublant sur l’aliénation des réseaux sociaux.

Avec sa faculté à jongler avec les genres (la série est parfois très drôle), I May Destroy You sera certainement la série woke de l’année, un choc formel et émotionnel dans le sillon de Fleabag il y a 2 ans, puis d’Euphoria, diffusée l’année dernière.

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