Les amoureux du chaos le savent : il y a toujours quelque chose à prendre chez Marco Ferreri. Même dans ses films les plus faibles. On mentira en disant que I Love You est le sommet de la carrière du Rabelais italien du siècle dernier. Loin de là. Mais assassiné par la presse lors de sa présentation au Festival de Cannes en 1986 puis lors de sa sortie en salles, I Love You ne mérite absolument pas un tel opprobre.

PAR ROMAIN LE VERN

Michel (Christophe Lambert et son charmant strabisme, alors méga-star entre Highlander et Le Sicilien) rompt avec sa copine (Anémone). Elle passe chez lui pour récupérer ses affaires et ils font l’amour une dernière fois. Ils se quittent et Michel ne réagit pas. Très sollicité par la gent féminine, le playboy de banlieue perd progressivement goût à l’amour et à la vie. Un soir, il tombe sur un porte-clefs abandonné dans un coin sombre du décor urbain qui a une forme de visage inerte de femme aux grands yeux bleus et aux lèvres rouges. Coup de foudre. La particularité du porte-clés, c’est qu’il répond “I love you” lorsqu’on le siffle. Désormais, cette femme-porte-clefs fait partie de sa vie. Elle est partout où il va, dans son bureau, dans son studio, au café, au supermarché. Elle ne demande rien, ni caresses ni cadeaux, et répond au rêve de Michel, à sa faim d’être aimé. Le drame éclate lorsque la femme-porte-clefs ne répond plus au sifflement du jeune homme. Michel pense qu’il suffit de changer les pistes et en fait non : la femme-porte-clefs est dotée d’une vie propre et elle a ses préférences.

On veut bien reconnaître les faiblesses assez indiscutables : un Ferreri apathique pour un sujet aussi puissant, une absence totale de rythme, une vraie tendance à la démonstration par a+b. N’empêche : si l’on goûte ce qui se passe en surface – l’esthétique pub criarde des années 80 – selon sa sensibilité, rien ne peut tarir ce qui se trame en profondeur, ce malaise réel, ce désespoir profond, cette tristesse totale parcourant tous les Ferreri comme une rivière désenchantée. De toute façon, soyez-en sûrs: on préférera toujours une proposition expérimentale dans le doute à un salmigondis gonflé de certitudes de savoir.

Nous sommes au milieu des années 80. Et pour faire simple, les amis de Marco Ferreri, ces rebelles du cinéma nouveau qui voulaient faire sortir le septième art de sa période paléolithique, l’affranchir du style américain, exploser le discours narratif et l’asservissement aux dialogues – en somme, dynamiter le cinéma de papa et les conditions dadaïstes made in Hollywood – sont morts ou alors, suprême trahison, ont retourné leur veste, faisant ami-ami avec le système, se fourvoyant dans la prévisibilité et l’académisme (on ne donnera pas de noms, trop nombreux, pas le temps). Sans compter que le cinéma italien «tant aimé» crève à cette époque dans l’indifférence générale, que la télévision avale tout cru les derniers dinosaures. En d’autres termes, Ferreri résiste comme un warrior aux censures, bien vaillant, poussant encore l’anticonformisme à tourner à l’étranger (la France pour I Love You). Mais il est aussi seul, simplement à 60% de ses capacités et sait très bien qu’il sera désormais difficile de reproduire des gros films comme Dillinger est mort ou La grande bouffe.

Derrière l’argument insolite de la farce cosignée avec Enrico Oldoini et Didier Kaminka – oui, celui à qui l’on doit l’inoubliable Promotion Canapé, se cache bien entendu une tragédie. Impossible de mesurer au moment de la sortie à quel point I Love You serait un film prophétique. On retrouve certes toutes les thématiques chéries de Ferreri (l’aliénation urbaine, l’inexorable sentiment de perte, l’angoisse existentielle, les rapports homme-femme, la frustration masochiste, le sexe, la folie, le suicide etc.), sa tendresse pour les losers (Eddy Mitchell, excellent en meilleur-pote-chien-battu, obligé d’apprendre à se servir d’un ordinateur pour satisfaire la loi du marché et contrer un chômage de longue durée), ses modes d’expression (la provocation, l’outrance, la fantaisie, le paradoxe, la métaphore), sa manière bien à lui de radiographier les villes, les lieux, les mégapoles, les banlieues (une seconde fois Créteil après La Dernière femme), de s’inscrire dans le temps comme l’espace et de représenter avec des moyens purement cinématographiques le malaise de sociétés comme la nôtre.

Monument de nihilisme derrière son apparence de fable sociologique moderne, I Love You soutient que le futur de l’homme n’est pas la femme mais le virtuel : Michel/Christophe Lambert communique mal avec les femmes qu’il perçoit comme trop agressives et les mots sortent difficilement de sa bouche. S’il se pâme pour cette femme-porte-clefs au visage de porcelaine, c’est parce qu’elle incarne le vide, l’absence de pensée et que tout autour de Michel repose sur du factice, à commencer par ce poupon de celluloïd, remplaçant l’enfant qu’il aurait pu avoir, dans une autre vie. Un vrai film d’anticipation des années 80 racontant de quoi sera fait le futur et donc notre présent : un monde d’illusions travaillé par la régression et la spiritualité où le mâle blanc occidental est dévoré par les images, frustré par de nouveaux désirs, avachi devant sa télévision à croire aux sirènes, aux effets de synthèse, aux leurres de l’exotisme, aux illusions par trop illusoires. Les agences de voyage où l’on vend des destinations de rêve – là où Michel travaille – sont comme les sites de rencontre ou les pilules de bonheur que l’on distribue aux dépressifs. Et il suffit de remplacer le porte-clés par le portable. Michel se masturbe face à un porte-clés comme n’importe quel pékin se masturberait sur YouPorn. Un jour, nous promettait alors Ferreri dans les années 80, «l’homme fera l’amour à un objet». Trente ans plus tard, Spike Jonze raconte le dépucelage de système informatique par un homme solitaire en faisant passer ça pour de la dystopie (Her). A l’époque, la presse qui ne connaissait pas encore les Tamagotchi s’était rapidement foutue de la gueule de Marco Ferreri en pensant qu’il en faisait des tonnes. Pas si vite !

“Les provocateurs comme moi sont utiles”, affirmait tranquillement Ferreri. A raison. I Love You fait partie des Marco Ferreri précocement inhumés qu’il faut impérativement déterrer au nom du chaos. D’autant plus chaos que Ferreri fait explicitement référence à Dillinger est mort. Le protagoniste Lambert et son meilleur pote Mitchell le regardent à la télévision. Souvenez-vous, l’ingénieur Glauco (Michel Piccoli) démonte et remonte un revolver peint en rouge, simule son suicide, assassine sa femme en plein sommeil, quitte son appartement, se jette à la mer, nage vers un voilier direction Tahiti où une beauté entourée de son équipage l’accueille naturellement, l’engageant comme cuisinier.

Ironiquement, la conclusion de I Love You en est un pastiche. Michel/Christophe Lambert va être amené à reproduire cette situation, sans faire la distinction entre ce qui relève du réel et ce qui tient de la fiction. Ainsi, après avoir fracassé le porte-clés à coups de marteau, il se rend en moto au bord d’une plage de galets, se jette à l’eau avec sa machine, nage vers un trois-mâts en train d’appareiller. Seulement, le navire s’éloigne et la jeune sirène à la proue ne répond pas à ses sifflements…

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