[HUSTLER WHITE] Bruce LaBruce. 1996

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Avec Hustler White, Bruce LaBruce est devenu le fils spirituel de John Waters dans la catégorie Pape du trash

PAR PAIMON FOX

Bruce LaBruce appartient au cercle – restreint – des artistes transgressifs qui adorent disséquer les tabous, les pulsions et autres obsessions inavouables de leurs contemporains. Beaucoup le connaissent uniquement pour Hustler White qui n’est pourtant pas représentatif de son art si singulier. Cette comédie romantique trash, réalisée en 1996, fut largement médiatisée grâce à la présence du bad boy Tony Ward, ancien boyfriend de Madonna, dans le rôle d’un prostitué bodybuildé qui exhibe son corps sous toutes les coutures. Mais Bruce LaBruce a commencé à faire parler de lui bien plus tôt.

Dans les années 80 par exemple où il a créé le fanzine scandaleux de l’époque: Manifeste Homocore – J.D.s, en étant associé à la dessinatrice et réalisatrice G.B. Jones. Un fanzine qui osait mélanger deux cultures a priori antinomiques (le punk et l’homosexualité) en basant son style sur le pop art américain de Warhol pour lequel Bruce a toujours voué une fascination sans borne. Cet événement relatif a marqué l’émergence du mouvement queercore dont l’artiste doit se considérer à juste titre comme le chef de file. Très vite, il monte un groupe punk mais se révèle confronté à une forte homophobie. Cela l’a tellement marqué qu’il a réalisé un film dessus (Slam en 1992). Auparavant, il a saisi la caméra Super 8 qui traînait lorsqu’il essayait d’imiter Warhol, s’est acoquiné avec Richard Kern (qui jouera dans Super 8½) et lancé dans la réalisation de courts-métrages où porno et homo faisaient bon ménage. Au début des années 90, il signe un premier long métrage extrêmement troublant intitulé No Skin Off My Ass. Tourné avec des moyens dérisoires, le résultat s’impose pourtant aujourd’hui comme l’un des parangons de la mouvance queer. Sans doute parce que l’histoire traduit des fantasmes que pas grand monde jusque là avait osé filmer comme ça. LaBruce suit un skinhead qui ne sait plus très bien s’il doit se laisser aller à la tentation homo ou au contraire préserver son image de skin hétéro pur et dur. Il est transfiguré à travers le regard d’un coiffeur efféminé (Bruce LaBruce himself) éperdu de désir et peut-être d’amour.

Tout en fustigeant une cible (le néo-nazisme), Bruce explore son propre fantasme: imaginer que sous un homme viril prolétaire se cache un homo refoulé. Imaginer que tous les hommes sont finalement baisables parce que mal baisés. Ce fantasme envers ce que l’on n’est pas et que l’on aimerait posséder, cette attirance pour le danger qui pousse un homme dans ses ultimes retranchements, cette impuissance à ne pas ressembler à celui que l’on aime. Bruce La Bruce les communique mieux que quiconque en se donnant courageusement le rôle principal, en se mettant à nu au propre comme au figuré, en adoptant une posture masochiste. Ceux qui ne partagent pas ses fantasmes ne sont pas exclus. Puisque le cinéaste les invite à rire de sa dérision, de son narcissisme revendiqué et au final de cette capacité à construire des histoires avec la même naïveté que dans une comédie romantique (ce que l’on retrouvera dans beaucoup de ses films suivants où la crudité des scènes est parfois tempérée par un aspect cucu charmant). Mais ce qui est beau avec lui, c’est qu’il ne triche jamais avec ses sentiments et tord le cou à tout ce qui ressemble aux horribles normes. A l’époque, grâce à cet objet très spécial, certains voyaient en lui le nouveau Jean Genet. On connaît pire comparaison.

Trois ans plus tard, il ose un pas de plus vers la radicalité avec Super 8 ½, exercice d’expérimentation totalement inclassable, qui prend des atours autobiographiques et entremêle la réalité et la fiction, la grandeur et la décadence, le rêve et le cauchemar, la franchise et l’ironie. Le récit, entaché d’effets stylistiques vaporeux proches de l’onirisme, s’articule autour d’un réalisateur de films X mégalomane (Bruce LaBruce) filmé par une cinéaste lesbienne (Liza LaMonica) pour les besoins d’un documentaire. Mais c’est avec Hustler White que Bruce se fait remarquer internationalement. L’action se déroule sur Santa Monica Boulevard où les prostitués mâles font le trottoir et ameutent des clients en exposant fièrement leur torse huilé. Un jour, Jurgen (une nouvelle fois interprété par Bruce) vient faire un reportage et tombe sous le charme d’un bellâtre qui semble lui faire des appels d’yeux. On pourrait voir Hustler White comme un remake presque accessible de son premier long métrage où s’exprime la même attirance/répulsion entre Bruce LaBruce et l’objet du désir mâle. La différence, c’est que le film adopte une esthétique colorée proche des pornos californiens, supervisée par le photographe Rick Castro. Suit une narration plus limpide (une relecture très spéciale de Boulevard du Crépuscule, de Billy Wilder, soulignant que rien n’est rose dans la Cité des anges). Et met en scène Tony Ward, une icône gay que Madonna n’avait pas totalement osé dépoiler dans ses clips les plus hot (genre Justify my Love ou Erotica). Là où LaBruce est malin, c’est qu’il appelle aux fantasmes collectifs pour les détruire en signant un film moins excitant que drôle. Jusque dans les dernières scènes presque saugrenues où LaBruce roule des pelles à Ward et touche son corps fièrement exhibé, sous-entendant qu’avec un peu de chance, il est très facile pour un moche de se taper le canon de ses rêves. La morale se veut optimiste, pleine d’espoir. Qu’on lui trouve des qualités ou non, le film reste célèbre pour avoir popularisé le style LaBruce qui se veut très proche d’Andy Warhol dans sa manière pop art (succession de saynètes qui n’ont comme fil conducteur qu’une histoire d’amour « qui commence à se faire ») de mélanger des éléments hétéroclites pour les mettre mutuellement en valeur.

C’est aussi dans Hustler White que Bruce LaBruce laisse apparaître des références qui jusque-là restaient en filigrane. Particulièrement à Paul Morrissey (Flesh, Trash, Heat, de la trilogie «New York Underground») et surtout Kenneth Anger (Scorpio Rising). Ces emprunts s’expriment dans l’esthétique, voire jusque dans l’identité des personnages (le personnage de Bruce La Bruce s’appelle Jürgen Anger). On y retrouve aussi toutes ses obsessions, notamment pour les handicapés avec une scène de sodomie au moignon! Les accrocs chocs (plans uro, momification, lacération au rasoir) lui permettent de passer en revue des fantasmes (sadomasochisme, black, shemale, beauté/laideur). Il s’aventure aussi dans un thème souterrain (ce qui se passe dans l’envers du décor) qu’il traite de matière métafilmique via une scène de tournage (film dans le film). L’amateurisme de la mise en scène compte dans le crédit que l’on peut donner au film (finalement très proche de Morrissey et cohérent avec une veine trash). Ce n’est pas un hasard non plus si Tony Ward évoque Joe Dallesandro, gueule d’ange et corps de démon. Pourtant, ses intentions n’obéissent à aucune règle prédéterminée. En refusant de suivre la moindre ligne de script (les dialogues étaient improvisés, les comédiens n’apprenaient pas leur texte ou alors lisaient uniquement dès qu’ils sortaient du champ) et en déformant les conventions d’usage (la première prise est souvent la bonne), Bruce La Bruce ne caresse personne dans le sens du poil.

Lors de sa sortie en France, la dimension parodique est hélas reléguée au second plan. Seul comme un grand, Jack Lang s’est battu contre l’Union Nationale des Associations Familiales qui voulait littéralement bannir Hustler White (on imagine pourquoi). L’ancien ministre de la culture a tout fait pour que le film n’écope pas d’une interdiction aux mineurs mais seulement aux moins de seize ans. Et ce fut le cas. Aujourd’hui, on en rigole. A ce titre, l’édition zone 2 parue il y a six ans est collector. En raison d’un bonus unique en son genre où l’on assiste au visionnage du film par le réalisateur et deux prostitués qui visiblement ont envie de s’amuser. Tout est filmé, sans censure. A plusieurs reprises, LaBruce accélère avec sa télécommande en argumentant que certaines séquences totalement inutiles servaient juste à remplir les vides. Plus tard, un débat salace sur Madonna est lancé, dû à la présence de Tony Ward, et le réalisateur demande enfin à ses deux camarades, bières à la main, d’animer le show en prodiguant une fellation face caméra. C’est presque si ce supplément n’est pas supérieur au film qu’il est censé mettre en valeur. Conscient de son pouvoir dérangeant (mélange de sexe, de violence et d’humour pas commun du tout), Bruce LaBruce a cédé à la surenchère crapoteuse avec Skin Flick/Skin Gang, réalisé trois ans après Hustler White. Un sommet de mauvais goût viscéralement punk et quasiment indéfendable qui ne raconte rien et où l’on voit de nombreux viols. Le tout ponctué par une scène choc où un skinhead se masturbe pendant des plombes en lisant Mein Kampf. Tourné à Londres pour une société de production berlinoise de films pornos extrêmes, ce concentré violent et idéologiquement douteux n’a en apparence aucune autre ambition que de choquer. Il a cependant contribué à ostraciser l’artiste du système. C’en était manifestement le but. Pour le plus grand plaisir de ses fans inquiétés par le phénomène de foire Hustler White, Bruce LaBruce prouve une nouvelle fois son statut d’artiste underground. Au moment où il s’apprêtait à devenir plus commercial (et donc plus accessible), il retourne à ses premières amours pour combattre ce qu’il déteste depuis ses débuts: la société de consommation et le capitalisme. Selon ses dires, Skin Gang a pour mission de torturer cette image lisse et consensuelle que les médias essayaient de donner de la communauté homosexuelle afin de rassurer la ménagère. Entre deux pauses cinématographiques, il joue les photographes pour des magazines pornographiques en prenant des clichés souvent provocants où des hommes nus avec des masques de cochon trucident leurs amants de passage et saucissonnent leurs copines. Certaines «stars» sont même passées devant l’objectif comme Asia Argento qui en a profité pour exhiber son tatouage dans le plus simple appareil.

En 2004, Bruce LaBruce rebondit avec The Raspberry Reich, une comédie azimutée dans le sillage de ses précédents longs métrages où des terroristes sexuels inspirés de la bande à Baader-Meinhof se révoltent contre la culture «hétérosexuelle». Lors d’une scène, le chef de la bande pousse deux membres à coucher ensemble en signe de protestation. Sous la provocation de surface, se cache un discours sur la récupération commerciale de l’esprit révolutionnaire des années 60 et 70 tendant à éloigner de plus en plus LaBruce des circuits traditionnels. Il faut attendre quatre ans plus tard pour le revoir frais comme un gardon avec Otto; or, Up with Dead People. LaBruce fait mine d’emprunter les codes fantastiques du film de zombie pour les désamorcer à travers une critique sociale, une quête identitaire et un traitement atypique. Pour ainsi dire, il procède un peu à la manière d’Andrew Parkinson sur Moi, Zombie, chronique d’une douleur: montrer ce que l’on ne montre jamais dans les films de zombie. Dans les premières scènes (mélancoliques), on découvre le protagoniste, Otto, un jeune zombie paumé sur une route qui sent que quelque chose d’étrange se passe chez lui. Il se réfugie dans un parc d’attractions abandonné, ne dort jamais et, problématique pour un zombie, semble incapable de consommer de la chair humaine!

Post coïtum, zombie triste: Otto fait du stop jusqu’à Berlin. Au gré des pérégrinations, il rencontre comme par hasard une cinéaste. Fascinée, elle décide de réaliser un documentaire sur lui. Cette rencontre tombe plutôt bien puisque cette cinéaste essaye de terminer la réalisation de son long métrage (un film de zombie porno où politique rime avec lyrique). Otto; or, Up with Dead People, tourné en Allemagne, est avant tout décrit comme une fable moderne sur la solitude, le vide qui consume du dedans, la perte de soi dans un monde anonyme. Et, comme on pouvait s’y attendre, le « Reluctant Pornographer » – comme il aime à se présenter – a encore frappé un grand coup. L’apparition d’une cinéaste lesbienne comme personnage secondaire renvoie à Super 81/2 et surtout à sa collaboration avec G.B. Jones. Faut-il y voir plus qu’une simple coïncidence? Ou l’envie de fomenter un film-somme? Peut-être, c’est sans doute ce qui fait sa mélancolie. Pèle mêle, on peut y voir des scènes de sexe crues qui piquent les yeux, une militante lesbienne qui dénonce le fascisme hétérosexuel en vigueur ou encore un zombie qui incarne, selon LaBruce, une métaphore du sida. Impossible de trouver plus mauvais goût. John Waters peut prendre sa retraite, Bruce La Bruce peut sortir de sa tombe. Le nouveau pape du trash qui fâche, c’est lui. Et personne d’autre.

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