[HPG] Marion addict

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Avec discrĂ©tion, HPG compose Ă  sa façon une filmographie chaos (avec du court, du moyen, du long). Cette annĂ©e, il a signĂ© Marion – en avez-vous entendu parler? Si comme nous, vous aimez sa façon de trouver de la noblesse dans le pathĂ©tique, d’être seul contre le reste du monde et de faire jaillir de la poĂ©sie lĂ  oĂą personne ne la voit forcĂ©ment, allez donc le soutenir, il le mĂ©rite.

INTERVIEW : ROMAIN LE VERN

Marion était au départ une commande pornographique pour Canal+. Finalement, en bon punk, vous l’avez transformée en pur film de HPG…
HPG: Plus le projet avançait, moins je voulais faire un porno. Je voulais vraiment raconter une autre sexualité, ne pas le cantonner à un objet masturbatoire. J’ai embauché Meriem Amari, directrice de casting sur la série Plus belle la vie. Suite à cette annonce, j’ai reçu que du mépris de la part d’actrices inconnues au bataillon qui ne voulaient pas compromettre leur carrière avec moi; donc, en réaction, j’ai travaillé avec les actrices qui ont répondu positivement à l’ambition artistique et je me suis finalement dit qu’on allait tous être nus tout le temps, que tout passerait par le sexe, sur le mode «vous ne vouliez pas tourner de scènes de sexe? Il y en aura partout.»

Il existe deux versions de Marion: une version soft, interdite aux moins de 16 ans, qui sort en salles et une version hard, interdite aux moins de 18 ans, qui sera diffusée plus tard sur Canal.
HPG: Oui, et la version soft est décadrée par rapport à la version hard. C’est la première qui sort en salles car avec une interdiction aux moins de 18 ans, la sortie en salles devenait hélas impossible. Marion reste un film très particulier dans ce que je tente de construire comme cinéaste. Je l’ai fait sans savoir où j’allais car personne ne voulait bosser dessus. J’ai beaucoup réécrit Marion en fonction du casting, c’était un exercice intéressant mais je ne le referais plus. C’est dangereux, scénaristiquement parlant. Bien que la contrainte dans l’art soit intéressante. Ce qui est beau ici, c’est que la sexualité filmée est celle d’actrices n’ayant jamais fait de scène de sexe au cinéma précédemment. Il n’y a pas d’automatisme dans leur jeu, elles avaient du coup une vraie pudeur, une vraie timidité au moment de faire. Alors, pour ceux qui veulent se masturber, ils trouveront sans doute qu’il n’y a assez de joie montrée à l’écran dans Marion, en grande partie parce que les actrices étaient dans la retenue. Moi, en tant que cinéaste et acteur, je n’ai fait que respecter ce qu’elles pouvaient me donner, j’étais dans l’observation et non dans le conditionnement. Qu’est-ce qu’elle peut m’apporter? Et moi, qu’est-ce que je peux faire sans la blesser et pour qu’elle ne regrette rien plus tard? Étant de nature cash, je ne cachais pas aux actrices ce qui les attendait sur le plateau, je disais «tu vas prendre mon sexe dans la bouche», ce genre.

C’est votre manière de diriger depuis toujours, non?
HPG: Il faut dire les choses telles qu’elles sont parce que, si tu tournes autour du pot, ce sont les ennuis assurés. Quand tu filmes une scène de sexe, tu dois assumer, être très concret et surtout ne pas faire comme dans la grande famille du cinéma français où l’on se parle à grands coups de «ma chérie, ma chérie». Quand c’est carré, ça met les gens face à leur propre responsabilité. C’est noir ou blanc. Dans le merveilleux monde du cinéma, tout le monde s’aime et tout le monde fout rien. Toutes les actrices que j’ai rencontrées pour le casting, elles étaient toutes au chômage et elles ne voulaient pas bosser avec moi pour ne pas briser une carrière qui n’avait pas commencé et qui ne commencerait sans doute jamais. T’as vu un peu quand je m’énerve? (il rit).

Comment expliquez-vous que personne n’ait voulu le faire?
HPG: Te mettre nue et te faire pénétrer, ça n’a jamais servi une comédienne. Il y a un tel rejet et un tel dédain chez les actrices entre celles qui se déshabillent et celles qui restent habillées… Les premières se font traiter comme des putes, des moins-que-rien. Et ça gâche les vies. Cite-moi une actrice ayant fait une scène sexuellement explicite et à qui ça a servi sa carrière? Aucune, strictement aucune. Maruschka Detmers qui a fait une fellation dans Le diable au corps de Marco Bellocchio… Caroline Ducey qui a fait une dans Romance X de Catherine Breillat – dans lequel j’ai tourné, d’ailleurs. Un tournage atroce où nous étions méprisés par Breillat. Même pas du dédain, juste du bon gros mépris. Humainement, c’est une personne lamentable…

Qu’est-ce qui vous donne encore envie de faire du cinéma?
HPG: Ce que je veux comme cinéaste, c’est avant tout de faire des films qui me sont assez proches et comme on dit que je suis un pervers narcissique… D’ailleurs, je ne voulais pas le croire, on m’emmène voir un film sur les pervers narcissiques (Mon Roi de Maiwenn). Et que fait le pervers narcissique quand il voit un pervers narcissique représenté sur grand écran, il dit «non, c’est pas moi, il s’emmerde et il s’endort». Qu’est-ce que j’ai fait? Je me suis embêté et je me suis endormi. Au fond, je n’ai pas conscience de ce que je véhicule. J’essaye d’être sincère et de ne pas avoir d’image. En général, les personnages que je joue ont des problèmes d’érection, de façon très faible. Moi je montre ma faiblesse et c’est ma force que de la montrer dans mes films.

Vous parliez de Breillat… En tant que producteur et réalisateur porno, que vous inspire l’époque?
HPG: C’est drôle, j’ai fait une émission de radio où des réalisateurs et des acteurs issus de la pornographie étaient invités. Un retour à la morale était évoqué, incitant chacun à l’auto-censure. Moi, je ne ressens pas du tout cette pression. Si tu regardes ce qui se fait dans le X aujourd’hui, tu peux constater un nombre incroyable de performances possibles qui ne se faisaient pas il y a vingt ans. Le vrai changement n’est pas moral, il est lié à la gratuité. Il y a tout simplement plus de films pornos visibles gratuitement, c’en est même proche d’une permissivité absolue et d’un je-m’en-foutisme total. Le X est bien moins censuré qu’avant, il suffit d’un clic pour qu’un mineur puisse avoir accès aux sites pornos alors qu’avant, c’était codifié, il fallait aller en salle, il fallait s’abonner à Canal+ etc. Aujourd’hui, n’importe quel gamin tape un mot-clé sur Google, il a tous les pornos qu’il veut.

Beaucoup d’adultes ont grandi avec vos films X…
HPG: Oui, enfin, quand je vois le nombre de navets que j’ai fait… Je me dis qu’ils ont bien dû se marrer tout en œuvrant pour leur propre cause. Enfin, j’espère qu’ils avaient quand même saisi le décalage parce que je n’étais pas du tout un exemple en terme de pratiques sexuelles… Quand j’ai fait Branlette sous les bambous ou Sodomine contre Condomine, j’espère qu’on ne m’a pas pris au pied de la lettre. Dans le dernier, j’avais des super-pouvoirs et je me baladais avec un skate rose, avec un rideau de douche… Scénario de HPG, bien sûr. J’étais entre les immeubles de La Défense et avec mes super-pouvoirs, j’entendais des couples qui n’arrivaient pas à jouir. Alors j’entrais par une fenêtre qui n’avait strictement rien à voir avec la fenêtre de la tour en question. Et comme je débutais, je n’arrivais pas à avoir d’érection. En tant que Superman du sexe, j’étais supposé assurer comme un dieu. Or, je transpirais sous ma cape, j’ai eu une demi-molle en devant débiter un scénario improbable. Franchement, c’est peut-être le pire film dans lequel j’ai tourné. Quand j’ai commencé, je voulais tellement faire ça que j’avais l’échec de la balle de match. L’érection était tellement importante que je n’y arrivais pas. Et moi, je voulais être acteur. Depuis toujours. L’érection était très importante. Depuis, ça va mieux, je choisis qui je veux, quand je veux. Et puis j’ai une bonne technique, je suis comme ZZTop, j’en fais le moins possible mais j’assure comme une bête.

Vous aviez des modèles d’acteur porno?
HPG: Oui, et d’ailleurs je l’ai recroisé il y a cinq jours… Mon idole, c’est Stanislas Piotr, un acteur pornographique polonais qui s’exprimait en français avec un accent terrible et qui arrivait à s’auto-sucer dans les films d’Alain Payet. Je pense notamment à un film dont j’ai perdu le titre où il arrivait dans le compartiment bagages d’un train, se pliait en deux et arrivait à se sucer. Et il a un sexe énorme! J’ai eu la chance de travailler avec lui; dans la vie, il a une auto-dérision admirable et une vraie présence: quand il est là, tu ne peux pas le louper. C’était mon idole de jeunesse, lui. La première fois où je voulais lui proposer du travail, il voulait écrire son numéro de téléphone sur mon sexe. Quelqu’un d’à la fois classe et glauque, tout ce que j’adore.

Vous êtes restés en contact avec celles et ceux qui faisaient du porno dans les années 90?
HPG: Non, je n’ai pas de copain dans le milieu du X. Il y a des mecs biens de cette grande époque du porno sur Canal+ comme Titof qui a commencé sous mon égide et qui n’a jamais voulu faire carrière dans le X. Mais à part ça, je suis un mec associable. Quand je rencontre des gens du milieu, ils m’ennuient la plupart, ils s’aiment trop, ils me saoulent. Je me souviens que, sur Le camping des Foutriquets, j’écrivais le scénario de mon film traditionnel pendant les pauses et les autres acteurs pensaient que genre, je travaillais mon rôle en prenant des notes alors que bon, je jouais quand même une parodie de Frank Dubosc! Le vrai souci, c’est que les gens du milieu ne parlent que de sexe du matin au soir alors que moi, j’avais qu’une envie, c’était de faire du cinéma traditionnel. De faire des films comme Fils de ou Marion. Donc non, j’ai pas de copain. Mes copains, je les ai gardés depuis l’enfance, je n’ai pas besoin d’avoir de nouveaux amis. Je suis bête, je refuse beaucoup d’opportunités mais je suis assez seul comme mec, je passe ma vie avec mes enfants. Le reste…

Peut-on vivre du porno en 2018?
HPG: Vivre aujourd’hui comme acteur porno, c’est quasiment impossible. Le business a complètement changé; aujourd’hui, les producteurs préfèrent prendre des amateurs. Et chez les prods, il y en a que cinq qui restent vraiment: Marc Dorcel, Colmax, Jacquie et Michel, une ou deux boîtes et moi. Le reste, c’est terminé. Et ce déclin vient de la gratuité, une fois encore: pourquoi les gens iraient acheter un contenu qu’ils peuvent trouver gratuitement autrement? Moi, je gagne ma vie grâce à la VOD via Orange et aussi parce que les productions sont sur plein de plateformes de plusieurs pays. Le porno n’est pas un cas isolé dans cette crise, cela touche aussi l’industrie musicale, la presse écrite, la télé… C’est le monde moderne qui fonctionne comme ça. En plus, le X est devenu très catégorisé. Quand les consommateurs achètent un film X aujourd’hui, ils veulent une image sexuelle précise. D’autant qu’il faut jouer avec l’esprit zapping. Le mec sait ce qu’il veut comme porno avant de regarder. Sur une scène de 30 minutes, il faut qu’il y ait 20 minutes de sexe. Ce qui interpelle les gens, c’est la discussion qu’il y a avant l’acte pour qu’ils puissent y croire. Et ce qui fait l’acte d’achat, c’est que la personne ait envie de suive l’affaire. Sinon, en cinq minutes, elle fait son affaire autre part. Quand je vais chez Orange, ils me font part des courbes de satisfaction. Sur l’année 2017, tu vois sur un fichier powerpoint les différentes thématiques avec ce qui a marché et ce qui n’a pas marché. Et il faut obéir à une charte: pas de domination, pas de soumission, pas plus de trois doigts, pas de mot vulgaire, pas de signe religieux, pas de gros plan pour certaines plateformes etc. En ce moment, ce qui marche, ce sont les grassouillettes, les belles-mères, les beurettes et les cougars. L’acte d’achat étant fait par l’image, tu dois avoir une belle image. C’est révolu le temps où il suffisait de montrer son cul pour que la scène soit emballée. Là, dans deux jours, je tourne une scène dans une poissonnerie. Et apparemment le poisson est à la mode, à toutes les sauces (gay, bi, trans, hétéro…). Vous allez voir, ces prochains mois, vous allez tous en bouffer du poisson!

Vous aimez toujours ce que vous faites?
HPG: Bien sûr! J’aime toujours mon métier! Plus que le sexe, ce qui me fascine, c’est la personne qui est habillée puis déshabillée, qui ose franchir le stade. Ça, je ne m’en laisserais jamais. Et c’est vraiment un autre univers: on fait l’amour puis on se fait la bise et on se dit au revoir sans forcément se revoir. Comme je ne noue pas d’amitié, pas de camaraderie avec moi, je suis pro et marrant, je paye mal mais je suis marrant. Avec moi, on se marre – du moins, c’est ma version des choses.

Pour revenir à Marion, vous vous sentez marginal?
HPG: Je suis un peu fasciné par le côté marginal, il est vrai, et ça revient dans tous les films que j’ai réalisés jusqu’ici mais il y a une telle tristesse, en fait… Peu de marginaux le sont par choix, ils le sont par rejet et non par ouverture d’esprit.

On pense à Bukowski…
HPG: Bien sûr, j’adore.

Il y avait des idées de films précis en tête au moment d’écrire Marion?
HPG: Pour moi, le chef-d’œuvre absolu, c’est L’empire des sens (Nagisa Oshima, 1976). Et j’ai réalisé en fait assez tardivement qu’il existait deux lectures à ce film: l’une, masturbatoire, et l’autre, intellectuelle, que j’ai découverte bien après. Je me suis masturbé une bonne dizaine de fois devant L’empire des sens avant d’apprécier le film autrement. Dans Marion, je voulais travailler l’asymétrie entre ce que l’on voit et ce que l’on dit, essayer d’obtenir cet effet-là, très modestement évidemment. Ainsi, pendant une scène de sexe dans Marion, je parle avec une actrice métisse du rapport qu’elle entretient avec la société française. En tant que hardeur, tu dois être concentré sur ton corps. Je suis en elle pendant que je l’écoute, comme quelqu’un qui laisse parler sa partenaire alors qu’il est concentré sur sa sexualité. Ces deux personnages sont en écoute l’un l’autre tout en faisant l’amour. Et c’est peut-être parce qu’ils font ça qu’ils se laissent aller et disent vraiment ce qu’ils ressentent. Tout ce qui m’intéressait, c’était capter quelque chose de vrai.

Vous vous êtes adapté à chaque actrice mais il était hors de question de faire de l’impro pour autant?
HPG: L’impro, en général, c’est pas bon. Si t’improvises, tu deviens nombriliste et le film devient un reportage pour l’émission Striptease. J’adore cette émission mais chez moi, ce serait trop personnel, dans le mauvais sens du terme. Pour donner l’exemple d’une bonne impro, je dirai Salaud on t’aime, de Claude Lelouch, il y a une scène géniale où Johnny Hallyday et Eddy Mitchell regardent Rio Bravo à la télévision et les deux se mettent à chanter. On sent que Lelouch a laissé tourner sa caméra, tu sens le plaisir. Dans ce cas-là, oui, tu peux laisser tourner mais faut que le moment soit rare et dans sa rareté, poétique.

A qui s’adresse Marion, selon vous?
HPG: Marion est un film très fragile, je n’en suis pas pleinement satisfait. Il mérite qu’une lumière le berce, l’enveloppe et je n’ai pas toujours cette lumière. Je suis un peu déçu par le résultat et je ne peux pas faire autrement que le dire. Je pourrais jouer la promo où tout le monde est super content; moi, je sais pas. Et heureusement que j’ai des regrets. J’ai mis un an à le tourner et je ne trouvais personne pour m’aider à le faire! Mon objectif avec ce film était d’installer une sexualité comme dans un porno mais qu’au bout de dix minutes, le spectateur ne calcule plus la scène de sexe, ne regarde plus l’acte en soi et s’intéresse à autre chose. Bref, Marion est tout sauf un film masturbatoire. Mon film suivant, sur lequel je planche déjà, ne sera pas du tout masturbatoire non plus. Ce sera dans la veine de Fils De. Je le pense vraiment bien écrit et il ne contiendra aucune scène de sexe. Ça parle du père, sujet très important pour moi, et le traitement sera résolument tragi-comique.

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