Décédé le 19 juillet, Rutger Hauer a marqué plus de 40 ans de cinéma avec ses rôles extrêmes, son regard bleu acier, son sourire énigmatique, sa chair et son sang. Le chaos l’avait rencontré pour son hommage à L’étrange Festival en 2011. Tribute.

Androïde qui pleure dans Blade Runner, monstre revenu des enfers dans Hitcher, jeune sculpteur romantique dans Turkish Delight, chef des mercenaires dans La chair et le sang, chevalier gracieux dans Ladyhawke, présentateur télé menacé dans Osterman Week-end… On ne compte plus les rôles cultes de Rutger Hauer, muse de Paul Verhoeven dans les années 70, icône noire des productions Hollywoodiennes des années 80, acteur à la retraite dans les années 90 avant d’être ressuscité par Christopher Nolan et Robert Rodriguez dans les années 2000.

Que faisiez-vous avant de rencontrer Paul Verhoeven à la fin des années 60?
Rutger Hauer: A l’époque, le cinéma Hollandais n’existait pas ou si peu. Les acteurs survivaient au théâtre ou à la télé. Pendant quatre ans, j’ai fait partie de la «Noorder Compagnie». On jouait du Harold Pinter et du Shakespeare dans des bleds paumés. Un soir, le scénariste Gerard Soeteman a vu notre représentation et, rapidement, il m’a présenté à Paul Verhoeven qui cherchait son casting pour Floris, sa série moyenâgeuse. Le tournage a été tellement éprouvant que, par la suite, j’ai dû faire une pause de deux ans : la maladie d’un ami me minait le moral et j’étais tellement exsangue que j’avais perdu le goût de la comédie.

Vous le retrouvez dans Turkish Delight (1973), une histoire d’amour sublimement romantique où vous acceptiez des scènes très hot.
Rutger Hauer: Oui, on osait tout ! A coup sĂ»r, Turkish Delight ne pourrait plus se faire aujourd’hui. Les AmĂ©ricains considĂ©raient ça comme de la pornographie. Paradoxalement, c’est par ce biais que Verhoeven et moi-mĂŞme avons attirĂ© l’attention Ă  l’étranger. Rien n’était prĂ©mĂ©ditĂ©, nous n’avons pas conscience de notre libertĂ©. Mais c’est avec Spetters (1980), un vrai scandale en son temps, que tout a changĂ© pour Verhoeven. Sur le papier, une tragi-comĂ©die sur trois amis d’enfance dans la banlieue de Rotterdam qui partagent la mĂŞme passion pour les moto-cross. A l’écran, il en a tirĂ© un film original mais extrĂŞmement glauque. Mon personnage finissait paraplĂ©gique, un autre subissait un viol… Personne ne s’attendait Ă  une telle noirceur ! Aux Pays-Bas, un comitĂ© anti-Spetters voulait le censurer et le gouvernement a validĂ© cette plainte, en menaçant Verhoeven de lui retirer des subventions pour ses prochains films. Peut-ĂŞtre Ă©tait-il trop en avance sur son temps? Il n’avait dĂ©jĂ  pas peur de montrer la part sombre de l’humain et de ne pas plaire. Face Ă  tant d’anticonformisme, les spectateurs Ă©taient choquĂ©s et, chose plus Ă©tonnante, le sont encore aujourd’hui. RĂ©cemment, il y a eu une projection Ă  Los Angeles de la version director’s cut. 30 ans après, l’impact de Spetters Ă©tait toujours aussi vivace.

Avant Hollywood, vous avez fréquenté le meilleur du cinéma d’auteur européen. Parmi vos rencontres, il y a le réalisateur André Delvaux qui vous a dirigé dans Femme entre chien et loup (1979)…
Rutger Hauer: Ouh la la, mon dieu, je ne me souviens plus de ce film ! Attendez, je regarde sur Google (il allume son ordinateur portable). Oui, avec Marie-Christine Barrault! C’était il y a si longtemps… La personnalitĂ© de Delvaux m’avait Ă©bloui: il Ă©tait d’une telle intelligence, d’une telle poĂ©sie et d’un tel surrĂ©alisme! Et dieu sait si j’aime le surrĂ©alisme. J’ai toujours Ă©tĂ© fascinĂ© par les films qui ne donnent aucune clef, comme ceux de Luis Buñuel, de Fernando Arrabal, d’Alejandro Jodorowsky. Vous savez, on m’a toujours assimilĂ© aux films d’action ou aux films fantastiques; mais, dans les annĂ©es 70, je ne voulais faire que des films barrĂ©s. C’est pourquoi je suis assez admiratif d’un acteur comme Robert Redford, qui a toujours Ă©tĂ© mon modèle ne serait-ce que pour avoir montĂ© Sundance et avoir dĂ©fendu un cinĂ©ma europĂ©en singulier. HĂ©las, je n’ai jamais eu son pouvoir et je me suis rendu compte que si on veut durer dans ce mĂ©tier, il est nĂ©cessaire de se diversifier. Et du coup j’ai un peu abandonnĂ© ma curiositĂ©.

Dans les années 80, vous êtes devenu le bad-guy Hollywoodien par excellence.
Rutger Hauer: Oui, mais ce sont des conneries! On me réduit souvent à ça parce que ce sont les films les plus connus. A chaque fois, même dans les productions les plus minables – et j’en ai fait quelques unes –, j’ai cherché à défendre mes personnages, à les rendre plus complexes. Regardez Blade Runner (1982). Je connaissais la nouvelle de Philip K. Dick (Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques). Pendant le tournage, je faisais part de mes idées à Ridley Scott afin de rendre Roy Batty, le répliquant estampillé Aryen, moins manichéen. Je lui serai éternellement reconnaissant de m’avoir laissé «improviser» dans le cadre d’une superproduction. Au théâtre, j’ai toujours essayé de travailler mes personnages comme des peintures auxquelles j’apportais des petites touches. Aujourd’hui, j’enseigne à Rotterdam et j’interdis de jouer de manière outrée genre «je suis triste donc je pleure», «je suis heureux donc je souris», «je suis saoul donc je remue la tête dans tous les sens». Lorsqu’un acteur s’empare d’un personnage, on doit sentir le sang couler dans ses veines. Aux rôles extrêmes, je suis partisan du «non-jeu». Ce qui ne veut pas dire que je ne joue pas; je recherche l’intensité avec un minimum d’effets.

En 1983, vous êtes dans Osterman Week-End, le dernier film de Sam Peckinpah. Vous connaissiez son cinéma?
Rutger Hauer: Figurez-vous que non. Je ne suis pas cinéphile et, pour enfoncer le clou, je n’ai pas la mémoire des titres. En revanche, je me renseignais sur les réalisateurs avec lesquels j’allais tourner. Au début des années 80, je ne recevais que des mauvais scénarios de série B. Par miracle, j’ai reçu celui d’Osterman Week-end un an avant le tournage pour le rôle finalement tenu par John Hurt. J’aimais le script mais je trouvais le personnage trop stéréotypé et, de fait, le directeur de casting est revenu vers moi en me proposant le rôle principal. J’ai compris plus tard que Sam Peckinpah n’avait aucun regard sur son casting. Pour lui, ce n’était qu’un film de commande avant le dernier souffle. Révolté contre le système, considérablement affaibli – il venait avec un masque d’oxygène sur le plateau –, il était devenu ingérable. Personne ne supportait ses méthodes de travail, moi le premier. Sa technique, c’était ça (il me pince). Il poussait à bout et ne disait jamais s’il était satisfait ou non. Il attendait beaucoup du comédien en le faisant culpabiliser. Mais il arborait toujours ce sourire de vieille canaille. J’étais trop jeune pour comprendre qu’il n’en avait plus rien à foutre.

Quelques mois plus tard, vous tournez Eurêka (1983), de Nicolas Roeg…
Rutger Hauer: Idem, je ne savais rien de son cinéma avant de le rencontrer. Ce n’est que tardivement que j’ai rattrapé L’homme qui venait d’ailleurs, Ne vous retournez pas… Sur le tournage, Roeg multipliait les prises jusqu’à l’écœurement. Puis au bout de la dixième, il hurlait: «ok, maintenant, fais quelque chose de différent» et ensuite, il s’exclamait, les larmes aux yeux: «C’est fantastique ce que tu viens de faire!». Or, je n’avais aucune idée de ce qui était si fantastique. Très énigmatique comme mec, tellement passionné qu’il donnait l’impression de cracher du feu.

Dans La Chair et le sang, vous retrouvez Verhoeven aux États-Unis et incarnez un couple anti-Hollywoodien avec Jennifer Jason Leigh. Que vous écartelez un an plus tard dans Hitcher.
Rutger Hauer: Oui, elle m’avait planté un couteau dans le dos à la fin de La chair et le sang. Normal que je me venge dans Hitcher! (il rit). Dans la plupart des films de Verhoeven, les personnages féminins utilisent le sexe pour manipuler des hommes de pouvoir. Dans Hitcher, Jennifer était victime d’un psychopathe donc plus «innocente». C’est drôle que vous disiez ça car je n’avais jamais fait le lien. En fait, j’assimile surtout La chair et le sang (il prononce le titre avec une voix rauque) à Ladyhawke (avec une voix suave), que j’ai tourné juste après.

C’est la dernière fois que vous avez travaillé avec Paul Verhoeven. Pourquoi?
Rutger Hauer: Nous sommes restĂ©s en contact, mais les rĂ´les qu’il me proposait ne me convenaient pas. Pour Black Book, il voulait que j’interprète un père de famille. J’ai dĂ©clinĂ© l’offre car je trouvais le nazi plus intĂ©ressant. Or, il Ă©tait dĂ©jĂ  confiĂ© Ă  un autre acteur…

Par la suite, vous avez brouillĂ© les pistes entre cinĂ©ma indĂ©pendant et productions parfois Z. Vous ĂŞtes passĂ© de La LĂ©gende du Saint Buveur (E.Olmi, 1988), Lion d’Or du festival de Venise, Ă  Buffy, The Vampire Slayer (F.R. Kuzui, 1992).
Rutger Hauer: Oui, et je ne regrette rien! Beaucoup pensent que je n’ai rien fait pendant les années 90. Pourtant, depuis Turkish Delight, je n’ai jamais cessé de tourner! Et j’avais vraiment envie de m’amuser. Les mauvais films rapportent beaucoup d’argent et les bons, pas assez! (il rit, en mettant sa main devant la bouche). Pour Buffy, il faut croire que je suis accro aux vampires. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai accepté de jouer dans des variations de Dracula…

Dix ans plus tard, vous retrouvez le chemin d’Hollywood grâce à George Clooney dans Confessions d’un homme dangereux (2003), Christopher Nolan dans Batman Begins (2005) et Robert Rodriguez dans Sin City (2005).
Rutger Hauer: A chaque fois, des expériences formidables. Vraiment. Clooney, Nolan et Rodriguez sont des cinéphiles érudits qui témoignent un amour fou pour les acteurs. Pendant le tournage de Batman Begins, Nolan ne me parlait que de Blade Runner; c’était sa référence pour dépeindre un univers urbain aliénant. Et ça ne m’a pas étonné de retrouver du Blade Runner dans Inception

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