Nous avons demandé à des journalistes et des cinéastes dans quelle mesure le cinéma de Nicolas Roeg avait bouleversé leur parcours de cinéphile. Réponse de Alex Masson.

«Pendant longtemps, Nicolas Roeg fut un trésor caché de ma cinéphilie. Parce que dans les années 80, personne ou presque ne parlait de lui. Au mieux, la presse cinéma officielle rappelait à l’occasion de reprises qu’il avait été un brillant chef opérateur pour François Truffaut, David Lean ou Roger Corman. Mais son cinéma, lui, n’avait pas pignon sur rue. C’est au hasard des jaquettes dans les rayons des vidéo-clubs qu’on pouvait se retourner sur Ne vous retournez pas ou L’homme qui venait d’ailleurs. Voilà, Roeg et son cinéma venaient d’ailleurs. Comme Ken Russell ou son compère d’un film Donald Cammell, les deux autres sommets d’un exceptionnel triangle britannique. De ces trois têtes pensantes, Roeg est sans doute celui qui a le plus ouvert mes chakras cinématographiques, ouvert à des vertiges sensoriels et philosophiques, appris que la grammaire des images ne fait sens que quand elle le défie, que l’érotisme était aussi un désir mental, que le temps, l’espace et la mémoire pouvaient fusionner. Tout comme José Luis Borges et Stan Brakhage, Roald Dahl et Daphné du Maurier, Marylin Monroe et Albert Einstein, la nouvelle vague française et les Kitchen sink films anglais, le commercial et l’expérimental. Roeg les combinait dans un art du montage fracturé, qui rappelait pourquoi le cinéma est un art à part entière, aussi puissant que la littérature ou la peinture.
Maintenant qu’il est mort, Ne vous retournez pas, L’homme qui venait d’ailleurs ou Performance vont remonter à la surface dans les différentes nécrologies. Des pièces maîtresses mais qui cachent une forêt de films méconnus (Walkabout, Enquête sur une passion, Track 29, Castaway, Une nuit de réflexion, Les sorcières…. sans compter ses téléfilms). La plupart sont introuvables ou quasiment en DVD. C’est pas plus mal, quand il va falloir se lancer, pour les débusquer et les voir, dans une aventure. Le cinéma de Roeg en était une. Qui lui a valu l’une des plus belles accroches de l’histoire du cinéma: avant de retirer son logo du générique, les dirigeants de la Rank organisation, qui l’ont distribué en Angleterre, avaient dit d’Enquête sur une passion que c’était «A sick film made by sick people for sick people». Oui, le cinéma de Roeg était malade. Des obsessions de ses personnages, de son écartèlement entre romantisme et nihilisme. C’est précisément pour cela qu’il était formidable.» A.M.

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