Arte rend hommage Ă  Claude Chabrol avec un doc Ă©patant et quatre longs-mĂ©trages: La CĂ©rĂ©monie, Le Boucher, Les Noces Rouges et Juste avant la nuit. Au fil des annĂ©es, j’ai rencontrĂ© Ă  plusieurs reprises Claude Chabrol, un homme malicieux, dĂ©licieux, qui adorait la vie et le cinĂ©ma. Voici une interview qui date d’une vingtaine d’annĂ©es, oĂč il parle de la Nouvelle vague.

INTERVIEW: MARC GODIN

C’Ă©tait quoi la Nouvelle Vague?
Claude Chabrol: On ne s’en est pas trop aperçu au moment oĂč cela se faisait
 Notre truc Ă©tait trĂšs simple: essayer de faire des films. Je suppose qu’il s’agit d’une gĂ©nĂ©ration de gens qui se sont retrouvĂ©s en 46-47 face Ă  l’afflux des films amĂ©ricains, des films qui avaient Ă©tĂ© bloquĂ©s pendant quatre ans. Cela nous a Ă©normĂ©ment frappĂ©. A l’Ă©poque, nous jurions surtout par le cinĂ©ma amĂ©ricain et nous vomissions le cinĂ©ma français qui Ă©tait – comment dire sans ĂȘtre trop mĂ©chant – un peu empesĂ©. En 1952, nous nous sommes rencontrĂ©s, agglutinĂ©s. Peu Ă  peu, nous sommes entrĂ©s aux Cahiers du cinĂ©ma. Les autres, extĂ©rieurs aux Cahiers, s’en sont rapprochĂ©s car nous faisions partie de la mĂȘme famille, mĂȘme si nous Ă©tions complĂštement diffĂ©rents les uns des autres. En tout cas, nous dĂ©testions les mĂȘmes choses, cela c’est certain. Notre point commun, c’est peut-ĂȘtre cela : nous dĂ©testions les mĂȘmes films, les mĂȘmes cinĂ©astes. C’est la haine de Delannoy qui nous rassemblait, une haine bien exagĂ©rĂ©e pour ce trĂšs brave homme. Nous aimions Ă©galement les mĂȘmes choses. Exemple, on imaginait mal quelqu’un de la Nouvelle Vague qui n’aurait pas aimĂ© Renoir. La Nouvelle Vague a Ă©tĂ© une mode sur le moment, mais pas pour nous. Nous n’avons jamais eu la grosse tĂȘte et c’est ce qui nous a sauvĂ©. C’Ă©tait un groupe d’amis. Ce qui me paraĂźt le plus proche de la Nouvelle vague – cela va paraĂźtre idiot -, c’est la troupe du Splendid. C’Ă©tait un noyau semblable, mĂȘme si nous n’avions pas les mĂȘmes buts.

Dans vos critiques, vous avez assassinĂ© les cinĂ©astes français de l’Ă©poque pour prendre le pouvoir? Allez, avouez!
Claude Chabrol: (Il se marre) Il n’y a pas eu beaucoup de trĂšs mauvaises critiques du cinĂ©ma français classique. Il y a eu le cĂ©lĂšbre article de François (Truffaut, NDR), «Une certaine tendance du cinĂ©ma français», mais surtout on parlait trĂšs peu de ce cinĂ©ma qui ne nous intĂ©ressait pas. On n’aimait pas ça. L’article de François avait certainement les dĂ©fauts de la jeunesse, mais il Ă©tait lucide. Il faut quand mĂȘme rappeler qu’Ă  l’Ă©poque, on portait aux nues Delannoy et l’on pensait qu’Hitchcock Ă©tait un fabriquant de polars ! Je ne veux pas me dĂ©solidariser, mais je n’Ă©tais pas parmi les plus terroristes. Clouzot ou Duvivier, je n’en pensais pas de mal. Il y avait Ă©galement des partis pris anti-amĂ©ricains, notamment vis-Ă -vis de John Ford qui est un des mes dieux. Disons qu’il y avait les Robespierre et les Danton


Comment s’est fait le passage Ă  la mise en scĂšne, le passage Ă  l’acte?
Claude Chabrol: J’ai fait le premier long-mĂ©trage car c’est moi qui ai eu le pognon le premier. J’ai fait un hĂ©ritage, mais Ă  la fin du tournage, on Ă©tait fauchĂ©s comme les blĂ©s. Faire du cinĂ©ma, c’Ă©tait mon rĂȘve. En mĂȘme temps, je n’ai pas un tempĂ©rament de conquĂ©rant tant que je ne peux pas conquĂ©rir. Cela a Ă©tĂ© paradoxal que je fasse le premier long-mĂ©trage de la bande, mais quand j’ai eu l’argent, j’ai foncĂ©. Pourtant, François avait fait son court, Rivette en avait fait plusieurs. Moi, j’Ă©tais plutĂŽt coproducteur de court-mĂ©trage, ce genre là
 Tout ce qui est thĂ©orique, je l’avais appris en regardant des films. Il n’y avait pas de fautes techniques Ă©normes dans mon premier film, il n’Ă©tait pas in-montable. Il avait une sorte de naĂŻvetĂ© et de fraĂźcheur, si bien que l’on avait l’impression que j’inventais des trucs. Finalement, on a bien inventĂ© des trucs et celui qui a le plus inventĂ©, ce fut Ă©videmment Jean-Luc.

Parlez-nous de la politique de l’auteur?
Claude Chabrol: La politique de l’auteur, c’est formidable, Ă  condition que l’on sache ce que c’est. Les gens s’imaginent qu’un auteur est un cinĂ©aste qui doit Ă©crire son scĂ©nario. Les deux exemples-types d’auteurs Ă©taient deux hommes qui ne mettaient absolument pas la main au scĂ©nario, Ă  savoir Hitchcock et Hawks. L’idĂ©e, c’Ă©tait que le metteur en scĂšne, s’il avait suffisamment de volontĂ©, de personnalitĂ©, et un monde Ă  lui, Ă©tait l’auteur du film, il amenait le film Ă  lui. Le cinĂ©ma, ce n’Ă©tait pas le scĂ©nario, mais le film. Ce qui semble Ă©vident.

Votre carriÚre nous semble une des plus variées des auteurs de la Nouvelle Vague.
Claude Chabrol: Quand je peux faire ce que je veux, je fonce, sinon, je fais autre chose. J’ai parfois pris en main des commandes pour en faire des films que j’aime beaucoup et rĂ©ciproquement, j’ai tournĂ© des films que j’avais envie de faire et je me suis rĂ©tamĂ©. Mais quand je tournais des merdes, je savais que c’Ă©tait des merdes ; c’est un avantage considĂ©rable (rires). Pour moi, mon grand ratage, c’est La DĂ©cade prodigieuse.

Mais j’adore ce film!
Claude Chabrol (hilare): Je le trouve entiĂšrement nul par rapport Ă  ce que je voulais faire. J’ai sans doute manquĂ© d’exigence, le film contenait sa propre destruction. J’ai tĂątĂ© Ă  tous les genres, sauf le film de cambriolage de banque.

Voyez-vous des héritiers de la Nouvelle Vague?
Claude Chabrol: Je ne sais pas, mais je vois beaucoup de jeunes cinĂ©astes trĂšs talentueux. Il y a la gĂ©nĂ©ration de la FÉMIS, assez proche de ce que nous faisions. Je trouve que le cinĂ©ma français est trĂšs, trĂšs vivace. Il y a une dizaine de filles qui tournent et qui sont formidables.

RĂ©troactivement, comment jugez-vous la Nouvelle Vague?
Claude Chabrol: Autant j’en rigolais Ă  l’Ă©poque et ce pendant trĂšs longtemps, autant maintenant je m’aperçois que cela a dĂ» ĂȘtre un petit peu important parce que cela fait quand mĂȘme quarante ans – c’est tout juste si l’on n’est pas tous sur des petites chaises roulantes – et l’on continue Ă  parler de la Nouvelle Vague. Des annĂ©es 58-63, les films qui restent, Ă  une ou deux exceptions prĂšs, sont tous des films de la Nouvelle vague. C’est plutĂŽt bien.

Qu’est-ce qui vous pousse Ă  tourner inlassablement?
Claude Chabrol: J’aime ça, j’adore ça. Et en plus, je trouve que je fais des progrĂšs !

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