On en parle peu, mais Histoire de Lisey, adaptation d’un roman de Stephen King, mise en scène par Pablo Larraín, interprétée par Julianne Moore et Clive Owen et produite par J. J. Abrams pour la plateforme Apple Tv+, mérite votre curiosité. C’est du trouble idéal pour cet été.

Flanquez un grand réalisateur à Stephen King, et vous ferez – probablement – des merveilles. C’est dire si l’on était curieux de voir Pablo Larrain adapter pour Apple TV Lisey’s Story, joli morceau de fantasy intime, mais aussi baptême de feu ambitieux pour le réalisateur chilien, qui y signe son premier film de genre. Et s’il s’accommode aussi bien de la tâche, c’est sans doute que la Lisey du titre connaît des tourments qui ne sont certainement pas inconnus de ses voisines de cinéma que sont Jackie et Ema – elles aussi reconstruisaient leur monde dans des ruines fumantes. Jack Torrance, Paul Sheldon, Thad Beaumont, Mort Rainey, Bill Denbrough… on ne compte plus les avatars que Stephen King s’est crée dans ses propres livres, et il faudra donc en ajouter un nouveau: Scott Landon (incarné par un Clive Owen classe et énigmatique). Un fantôme d’amour et écrivain à la carrière de rock star ayant quitté notre terre peu de temps après une agression redoutable, laissant sa femme Lisey à la tête de son œuvre plus ou moins achevée. Celle-ci devra suivre l’étrange jeu de piste laissé par son défunt mari qui la mènera sur les rivages d’un étrange monde parallèle du nom de Boo’ya Moon… et la protégera peut-être de l’ombre d’un fan psychopathe, bien décidé à voler les manuscrits inédits de son idole.

Le message est clair: Scott is Stephen King et Lisey est un duplicata fictif de son épouse Tabitha King, toute l’œuvre se lisant alors comme une immense lettre d’amour. Celle d’un homme ayant peur que la vie lui échappe une seconde fois et délaisse son âme sœur. On se rappelle la trilogie féministe du roi du Maine, composée alors de Jessie, Dolores Clairbone et de Rose Madder; on pourrait considérer Lisey’s Story autant comme un nouveau volet qu’un condensé de ses trois œuvres brillantes et viscérales. Rose Madder, curieusement jamais adapté à ce jour, en constitue même un beau brouillon, puisque l’auteur y racontait l’échappatoire d’une femme battue dans un univers de conte de fées (on veut bien croire que Del Toro s’en soit souvenu pour Le labyrinthe de Pan). On retrouve à nouveau l’idée d’un ailleurs mystérieux, bienfaisant, mais jamais totalement rassurant, dont le merveilleux inquiet et baroque rappelle davantage l’approche fantasy d’un Clive Barker, jusque dans la vision de ce gardien gigantesque (peut-être le monstre le plus incroyable vu depuis des lustres) qui renvoie aux créatures indescriptibles de sa nouvelle In the hill, the cities. Hasard ou pas, on admire la plastique lunaire et osée de ses scènes situées derrière le miroir (ici remplacé très poétiquement par… de l’eau), croisement débraillé entre Neverland et un possible au-delà.

Pour retrouver la piste de ses limbes d’un nouveau genre, l’héroïne devra en découdre avec la douleur du deuil et la brutalité du monde, avec des éclairs de violence qui zèbrent littéralement l’échine – en incel trop cerné pour être honnête, Dan Dehaan est d’ailleurs terrifiant, toujours à deux doigts de trop en faire. Julianne Moore, investie corps et âme, joint ses forces à un duo de frangines dépareillées (Joan Allen, l’aveugle de Manhunter, perdue dans sa tête, et Jennifer Fucking Jason Leigh en sœur fâchée), formant une sororité cabossée et sublime. Larrain apporte son goût pour les structures éclatées et volontiers mentales qui sied parfaitement à la tempête secouant le crâne de son héroïne. Parfois éblouissante dans sa manière de marier plusieurs temporalités, la série s’étire plus que de raison, à force de rabâcher et surligner ce qu’on avait déjà compris, oubliant de tailler dans le vif pour s’étaler sur 8 épisodes entiers. Mais on veut bien pardonner ce zèle tant la direction artistique saisissante fait des miracles dans le réel et l’irréel, avec un Darius Khondji dans une forme olympique. Sa langueur ne fait jamais oublier la grâce qui traverse plus d’une fois cette histoire d’amour éternelle. Ni plus ni moins que la mini-série fantastique la plus puissante depuis l’inespéré The Haunting of Hill House. J.M.

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