CinĂ©aste très populaire dont le succès dĂ©borde largement les frontières de la CorĂ©e, Bong Joon Ho a su fĂ©dĂ©rer la Croisette avec son Ă©blouissant Parasite. Une Palme d’or qu’elle est chaos.

PAR THEO MICHEL / PHOTO: ROMAIN COLE

C’Ă©tait l’Ă©vĂ©nement Ă  Cannes, c’est l’Ă©vĂ©nement après Cannes: Parasite est notre film chaos du mois et sa Palme d’or (indiscutable) marque la consĂ©cration suprĂŞme d’un cinĂ©aste-prodige qui plait autant aux CorĂ©ens qu’aux AmĂ©ricains, qui donne des envies de superlatifs Ă  TĂ©lĂ©rama comme au Chaos. Tout le monde est ravi comme Gigi des BronzĂ©s font du ski. Tout le monde connait dĂ©sormais le nom de ce Spielberg mĂ©chant. Regardez un peu la standing ovation monstre post-projection sur la chaĂ®ne du festival! Moi, j’Ă©tais dans la salle et je n’arrĂŞtais plus d’applaudir, comme un enfant devant Guignol, happĂ© par l’excitation, riant toute la sĂ©ance comme une jument nymphomane surmenĂ©e. Qu’est-ce que c’Ă©tait bien, nom de CrĂ©sus! Le reste de la rĂ©daction l’ayant vu au mĂŞme moment Ă  la projection de presse est sorti de la salle dans le mĂŞme Ă©tat de transe. L’affaire Ă©tait pliĂ©e et dĂ©solay Almodovar.

Le message en prĂ©ambule de Parasite est clair: «Quand vous Ă©crirez une critique du film, je vous prie de bien vouloir Ă©viter de mentionner ce qui va se passer après que le fils et la fille ont commencĂ© Ă  travailler chez les Park, tout comme les bandes annonces s’en sont gardĂ©es. Ne rien rĂ©vĂ©ler au-delĂ  de cet arc narratif sera, pour le spectateur et l’équipe qui a rendu ce film possible, une vĂ©ritable offrande.» Une demande de BJH. Alors on la respecte. Mais c’est plus facile Ă  mettre sur le dos qu’une chèvre sur ses deux cornes (NDR. comprenne qui pourra). Le Parasite de Monsieur Bong est bien plus qu’un microbe grouillant Ă  l’intĂ©rieur de notre rĂ©tine. Il s’agit avant tout, avant mĂŞme la satire Chabrolienne sur laquelle on a tant (et un peu trop) parlĂ©, d’une leçon de mise en scène. Ni plus ni moins. Bong, comme Ă  son habitude et comme Ă  chaque film, prend le soin de sauter d’un genre Ă  un autre, avec la vĂ©locitĂ© du fĂ©lin, passant par un travail non moins monstre dans la direction d’acteur, dans l’atmosphère et dans le scĂ©nario. C’est con Ă  dire mais du drame social au thriller, passant de la comĂ©die Ă  la tragĂ©die, Parasite parait parfait, millimĂ©trĂ©. De quoi donner envie de revoir ses autres films pour comprendre pareille acmĂ©.

NĂ© le 14 septembre 1969, issu d’une famille artiste et lettrĂ©e, Bong Joon Ho fait ses dĂ©buts avec des courts-mĂ©trages tournĂ©s en 16mm. Son premier court, rĂ©alisĂ© Ă  la suite de ses Ă©tudes en sociologie Ă  l’universitĂ© de Yonsei, intitulĂ© White Man, gagne un prix et enclenche une certaine renommĂ©e en 1995. Il sortira, d’ailleurs, la mĂŞme annĂ©e de la KAFA, l’une des plus grandes Ă©coles de cinĂ©ma du pays et apprend Ă  travailler Ă  tous les postes, de chef opĂ©rateur Ă  scĂ©nariste. Son premier film Barking Dog Never Bite, sorti directement en dvd chez nous sous le titre de Barking Dog, Ă©talait dĂ©jĂ  un talent manifeste. Une de ces savoureuses comĂ©dies noires dans laquelle un professeur Ă  l’universitĂ© vit une existence sans encombre avec sa compagne, qui attend un enfant. Mais les aboiements rĂ©pĂ©tĂ©s d’un chien du voisinage commencent Ă  le rendre fou; du coup, il dĂ©cide de tuer le chien Ă  l’origine de son mal-ĂŞtre. On y passait d’une seconde Ă  l’autre de la comĂ©die Ă  l’horreur, parfois dans le mĂŞme plan. On y arpentait de grands immeubles (ceux d’une citĂ© oĂą le cinĂ©aste a grandi), des couloirs rectilignes, une cave lugubre (qui ressemble Ă  un mouchoir de dentiste trempĂ© de nĂ©vralgie) pour atterrir en plein huis-clos, une bulle intimiste et anxiogène propice Ă  la paranoĂŻa. Puis vient le chef-d’œuvresque Memories Of Murder (2004). Un film-phĂ©nomène, aussi bien critique que public. Le monstre du mal commence Ă  se dessiner (cette figure qui obsède tant le cinĂ©aste) et le cinĂ©phile David Fincher l’a forcĂ©ment vu pour son Zodiac.

Sauvés par le Bong

Dans le (magnifique) coffret de Memories of Murder, disponible chez La Rabbia, BJH confie: «J’ai une relation complexe Ă  ce qu’on appelle le film de genre. J’adore tout autant que je dĂ©teste. Je ressens une excitation Ă  faire frissonner le public avec mais j’essaie en mĂŞme temps de trahir ou de dĂ©truire ce que l’on espère y trouver». On y dĂ©cèle la clef d’un cinĂ©aste qui prend le cinĂ©ma comme un rĂ©el terrain de jeu mĂŞlant le genre, l’auteur mais aussi le (grand) public, histoire que personne ne soit exclu, que tout le monde soit touchĂ© en plein coeur. En 2006, surgit la crĂ©ature gĂ©ante et destructrice de The Host. BJH se dĂ©barrasse des conventions habituelles du film de monstre. La genèse du film, tout comme celle de Barking Dog, provient de son passĂ©: «Adolescent, je vivais Ă  cĂ´tĂ© du fleuve Han. J’étais plein d’imagination, et un jour j’ai rĂ©ellement cru y voir Ă©merger un monstre», confiera-t-il aux Inrocks. Shyamalan n’est pas loin dans cette famille Ă  la recherche de leur fille emportĂ©e par un monstre. The Host a beau n’avoir rassemblĂ© que 150 000 spectateurs en France, il a quand mĂŞme Ă©tĂ© le premier film corĂ©en Ă  dĂ©passer la barre du million aux États-Unis. Interlude en 2008, BJH se joint Ă  deux autres cinĂ©astes: Leos Carax et Michel Gondry dans le film-Ă -sketches Tokyo! divisĂ© en trois moyens-mĂ©trages. Bong finit la boucle avec le somptueux Shaking Tokyo, d’un romantisme Ă  tomber. Un an seulement après, il enchaine avec Mother, dominĂ© par la prĂ©sence de la très grande actrice corĂ©enne Kim Hye-Ja. Monsieur Bong souhaitait «faire un film qui creuse au plus profond de ce qui est brĂ»lant et puissant, comme au cĹ“ur d’une boule de feu».

Puis vient le virage du cinĂ©aste, ce passage fort rĂ©ussi de l’autre cĂ´tĂ© du Pacifique pour une co-production internationale. Snowpiercer, Le Transperceneige, une adaptation de la bande dessinĂ©e Ă©ponyme de Jean-Marc Rochette, Benjamin Legrand et Jacques Lob oĂą, dans un futur dystopique, la planète a Ă©tĂ© dĂ©vastĂ©e par un cataclysme climatique oĂą les derniers survivants ont pris place Ă  bord d’un train gigantesque condamnĂ© Ă  tourner autour de la Terre sans jamais s’arrĂŞter. A cette grandiloquence du projet rĂ©pond ce minimalisme toujours prĂ©sent chez Bong de raconter des histoires universelles sur fond de huis-clos. Il y a deux ans, Okja, son film suivant, avait suscitĂ© bon nombre de polĂ©miques en raison de son engagement Ă  sortir sur la plateforme Netflix. Cette fable Ă©colo entre homme et animal n’est pas ce qu’il a rĂ©alisĂ© de mieux mais ça reste prodigieux. Puis enfin il y a ce Parasite, retour aux bercails d’enfant prodigue avec cette production 100% corĂ©enne. L’an passĂ©, Hirokazu Kore-eda glanait la Palme pour Une affaire de famille, un titre qui d’ailleurs conviendrait parfaitement Ă  Parasite. Finie l’ère achtung achtung de Haneke, le jury de Cannes cĂ©lèbre dĂ©sormais les super-hĂ©ros du cinĂ©ma d’auteur actuel. Un juste retour des choses.

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