Dans Zombi Child, son nouveau film en salles ce mercredi, Bertrand B. capte aussi joliment les tumultes adolescents dans la capitale française que l’enfer en Haïti. B. comme beau. Beau oui comme Bonello.

PAR THEO MICHEL / PHOTO: ROMAIN COLE

Une adolescente qui balance «Je vais te bouffer » Ă  une autre, des pratiques de vaudous, des zombies zombifiĂ©s, de la sorcellerie. De l’exploitation, Bonello fait de l’exploration dans Zombi Child. Bien sĂ»r, il ne faut pas s’attendre Ă  un film d’horreur ou un film de zombie dans les règles de l’art, Bonello privilĂ©gie, lui, une ambiance belle-bizarre qui ne ressemble qu’à ses intuitions et raconte un rĂ©cit de transmission et de libertĂ© oĂą l’on explore les origines du zombie en HaĂŻti avec Narcisse – laissant le film se dĂ©velopper avec originalitĂ© et singularitĂ©. C’est un peu comme une bouffĂ©e d’oxygène dans la kush.

Jeu de regards, trouble mystique et surnaturel… le cinéma de Bertrand Bonello fait toujours mine de s’apparenter à quelque chose de connu pour, d’une part, venir peu à peu nous lâcher la main et nous perdre dans l’abime d’une ambiance belle-bizarre. Son dada, c’est s’amuser à frustrer nos attentes, à nous manipuler – très peu d’explication, beaucoup d’énigmes : c’est ce qui rend le tout très excitant, mais aussi parfois il faut le dire, qui nous laisse de côté. Mais de tout cela c’est la contemplation qui serait le plus à même de définir son cinéma: une contemplation de corps (on pense dans Zombi Child à Carrie de Brian de Palma) dans un espace-temps suspendu, perdu dans une autre dimension – venant jongler avec l’irrationalité de notre propre monde. Un monde, ou plutôt une vision du monde qu’il créé depuis déjà plusieurs années.

NĂ© Ă  la fin des annĂ©es 60, Bertrand Bonello se tourne au dĂ©but vers la musique, qu’il Ă©tudie, avant de se tourner vers le cinĂ©ma, au grĂ© de plusieurs courts-mĂ©trages Ă  partir de 1994. Puis vient son premier film, Quelque chose d’organique, en 1998 prĂ©sentĂ© d’emblĂ©e Ă  Berlin dans la section Panorama (la section des films de productions indĂ©pendantes et art et essai) qui le propulse au rang des cinĂ©astes Ă  suivre. Une histoire d’amour organique, viscĂ©rale et forte, basculant sans cesse du rĂ©el Ă  l’absolu et de l’absolu au tragique. Ici commence Ă  se dessiner un cinĂ©ma qui se veut sensoriel et sensuel – mais aussi le portrait d’un cinĂ©aste de la controverse. Son film d’après, c’est Le pornographe (2001). Ce beau film amer remporte le prix de la critique international Ă  Cannes cette annĂ©e-lĂ . Il s’agit du portrait d’un rĂ©alisateur de film porno (incarnĂ© par le très grand Jean-Pierre LĂ©aud), face Ă  la vieillesse et au temps qui passe. Il s’agit Ă©galement, et surtout de filiation, d’un film entre un père et son fils ou les deux vont se retrouver au moment oĂą le père cherche Ă  savoir comment finir sa vie et le fils comment donner un sens Ă  la sienne. Quel est mon hĂ©ritage? D’oĂą je viens ? De quoi demain sera-t-il fait? L’autre ne sait pas qu’il a fait son temps? Bref, Ă  Cannes et Ă  sa sortie, le film fit scandale pour ses scènes de sexes non simulĂ©s. On pense Ă  notre ami Abdellatif Kechiche naturellement, avec l’association «stop au porno» voulant interdire son dernier film aux moins de 18 ans. Pour le personnage du film de Bonello, le porno est un choix politique. Pour Bonello les sĂ©quences de sexes sont importantes pour comprendre ce personnage. Dans un entretien accordĂ© Ă  la revue Hors Champ, le cinĂ©aste Ă©voquait: «On prend un sujet de sociĂ©tĂ©, la pornographie, mais on l’utilise comme point de dĂ©part de l’intime, pour aller ailleurs». Pour Bonello, le sujet du pornographe c’est : «la pornographie, voire le cinĂ©ma; le rapport père-fils; une certaine jeunesse, avec la possibilitĂ© de l’idĂ©e d’un mouvement commun ou pas. Donc, la filiation vue Ă  la fois sous l’angle de la politique, du cinĂ©ma et de l’intime, avec le retournement final oĂą le film, pour moi, devient presque une histoire d’amour. D’oĂą la citation de Pasolini Ă  la fin.» L’histoire, c’est la passion des fils qui voudraient comprendre les pères, disait Pasoso.

Filmer des personnages empreints d’une trajectoire mentale et existentielle, oĂą se mĂŞlent l’esthĂ©tique et l’éthique, devient le propre du cinĂ©ma de Bonello. Alors qu’il est considĂ©rĂ© comme un prodige pour certain, comparĂ© Ă  Bresson, Cavalier ou Dreyer (rien que ça), son film suivant Teresia (2003), mal accueilli Ă  Cannes, continue de crĂ©er la controverse par son originalitĂ©, son extase et sa singularitĂ©. Ici place au mythe grec, suivant de près de l’histoire de Tiresia, un transsexuel brĂ©silien d’une grande beautĂ© vivant clandestinement avec son frère dans la pĂ©riphĂ©rie parisienne. Ici, il ne s’agit plus seulement de citer Pasoso, mais d’en ingurgiter son goĂ»t pour les transpositions modernes de mythes anciens. Terranova (Laurent Lucas), un esthète Ă  la pensĂ©e poĂ©tique, l’assimile Ă  la rose parfaite et la sĂ©questre pour qu’elle soit sienne. Peu Ă  peu, privĂ©e d’hormones, Tiresia va devant ses yeux se transformer : la barbe qui pousse, la voix qui change… DĂ©goutĂ© de ce qu’est devenue sa Tiresia, Terranova va l’aveugler et la jeter Ă  l’orĂ©e d’une banlieue voisine. Venir traiter de mythologie grecque permet de crĂ©er «des histoires, des choses assez horribles, assez violentes, assez dingues. Ce sont des histoires aussi pour Ă©quilibrer la sociĂ©té» disait Bonello. Nous rĂ©pondons: «OKAY». Ensuite, De la guerre (2008) relance les dĂ©s. Rien de nouveau, Bertrand (le personnage) se retrouve enfermĂ© dans un cercueil pour la nuit. Le matin, il n’est plus le mĂŞme. ReconsidĂ©rant sa vie, il dĂ©cide de suivre un homme dans un lieu isolĂ© du monde, Le Royaume, Ă  la tĂŞte duquel se trouve Uma, une mystĂ©rieuse et charismatique Italienne quĂ© s’appelorio Asia Argento.

Film fascinant et toujours empreint d’érotisme, c’est son film suivant L’Apollonide Souvenirs de la maison close (2011) qui vient signer sa popularitĂ©. PlongĂ©e dans cette histoire de maison close, mĂŞlant dĂ©sir et fantasme. Une obsession prend forme: filmer un monde ancien, souterrain, dont le regard radical et dialectique sur l’histoire se conjugue Ă  une conception millimĂ©trĂ©e et sophistiquĂ©e de la mise en scène. Vernis d’une excentricitĂ© luxurieuse en apparence, mais c’est sombre aussi tant vue de loin, la maison close peut ressembler Ă  une prison. Filmant les rivalitĂ©s, les craintes, les joies, les douleurs. Du monde extĂ©rieur, on ne sait rien. La maison est close, mais son cinĂ©ma ne l’est pas. Le film suivant, Saint Laurent (2014) est certainement son meilleur film. Filmer l’intĂ©rioritĂ© d’un personnage oĂą tout le film semble habitĂ© Ă  commencer par son montage donnant au film des allures d’objet mental. Bonello nous avait habituĂ©s Ă  des films singuliers, ce biopic retraçant un morceau de vie (la pĂ©riode «sombre») du plus cĂ©lèbre couturier n’a rien du biopic conventionnel. C’est en filigrane le portrait d’une Ă©poque rĂ©volutionnaire de mai 68 phagocytĂ© dans le symbole d’une gĂ©nĂ©ration Ă  la dĂ©rive. C’est aussi une Ă©poque pop oĂą le corps devient l’expression de la lutte pour la libertĂ©, dansant, brĂ»lant. Du cinĂ©ma ultra fascinant, entĂŞtant, presque vertigineux. Puis vient en 2016 Nocturama, un film-parcours suivant des jeunes commettant un attentat qui avait affligĂ© la majoritĂ© de la rĂ©daction Ă  sa sortie (le syndrome «On achève bien Luis Rego»). Un film esthĂ©tique Bressonien Ă  mort (Le diable, probablement comme ombre tutĂ©laire) renvoyant au plan-mouvement dans un ballet poĂ©tique Ă  la Gus Van Sant sur le dĂ©sarroi humain d’une sociĂ©tĂ© en crise. Zombi Child apporte cette suprĂŞme confirmation que le beau cinĂ©ma de Bonello abhorre la tiĂ©deur et c’est tant pour nous, pour vous, pour le cinĂ©ma…

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