Un thriller sulfureux qui rappelle à la manière du Cruising de William Friedkin et La cité des dangers, de Robert Aldrich que le cinéma US des années 70-80 n’avait pas peur des tabous et des controverses. Une témérité qui manque hélas cruellement au cinéma actuel.

PAR PAIMON FOX

Jack Van Dorn, un riche fabricant de meubles du Michigan, accompagne sa fille Kristen à une convention calviniste en Californie, mais apprend peu après qu’elle a disparu. Il se rend jusqu’à Los Angeles, où il engage un détective privé qui trouve une bobine de film pornographique dans lequel apparaît Kristen. Van Dorn décide de poursuivre lui-même les recherches en se faisant passer pour un producteur de films X. Il parvient à retrouver la trace de sa fille grâce à Niki, une prostituée…

Dans le sillage du Voyeur, de l’anglais Michael Powell, Hardcore de l’américain Paul Schrader fait référence au snuff movie en reprenant l’imagerie d’une culture underground où il est impossible de contrôler la provenance et la nature des images. Cela permet de générer le suspense quasi-affectif du thriller (qu’est devenue la fille ?). Ce qui est intéressant ici, c’est que le mythe devient réalité et tant pis pour la morale. En réalité, le terme de snuff movie a été crée pour qualifier les abominations de Charles Manson qui, selon la rumeur, filmait avec ses complices les assassinats qu’il commettait. Parallèlement à la barbarie des Face à la mort et de manière plus ambiguë du Cannibal Holocaust, de Ruggero Deodato, le premier film à évoquer le sujet est Snuff (Michael et Roberta Findlay, 1976). A sa sortie, le distributeur n’a pas hésité à propager la rumeur selon laquelle le réalisateur aurait inclus de véritables images de meurtres dans son métrage. Cette démarche relève davantage de l’opération marketing douteuse, mais le tapage médiatique a été exagérément colporté par les bigots qui voyaient une manière d’exterminer tout ce qui était nuisible à la société et en première ligne, la pornographie. Schrader s’en est assurément inspiré pour écrire le scénario de Hardcore en confrontant ces deux extrêmes (bigots et pornographie) pour un résultat volontairement extrême autopsiant les peurs des américains et également les siennes, celle d’un calviniste en proie à des tourments métaphysiques. Sans posséder son talent, Joel Schumacher en a livré une copie carbone opportuniste avec 8mm, en recyclant les mêmes figures stylistiques sans une once de sensibilité ni même de décence, en plongeant maladivement dans les cloaques et en véhiculant des idées nauséabondes. Tout l’inverse de Alejandro Amenabar qui dans le formidable Tesis pointait, lui, du doigt le voyeurisme morbide de ses congénères sans céder à la surenchère spectaculaire.

Scénariste pour Scorsese (on lui doit, entre autres, les scripts de Taxi Driver et La dernière tentation du Christ) et De Palma (Obsession), Schrader est tout d’abord un cas singulièrement singulier du cinéma américain: un remake chatoyant de La Féline, un hommage au cinéma de Nicolas Roeg avec le troublant Étrange Séduction, un polar émollient avec Affliction ou récemment une version très personnelle de L’exorciste : au commencement. Toujours, il existe les mêmes dualités inhérentes : le rationnel et l’irrationnel, le vice et la vertu, le sexe et le puritanisme. Une lecture superficielle de Hardcore peut donner à penser que Schrader traite essentiellement de religion mais de ce point de vue, on est plus proche du schéma déliquescence/rédemption cher à Abel Ferrara : il est davantage question de foi ou plus précisément de sa perte, au gré du parcours d’un personnage bon papa et fier croyant (George C. “Patton” Scott, mémorable) confronté aux ténèbres et un environnement glauque dont il ignorait l’existence. Le détective privé lui assène la leçon : il existe des choses qu’il ne veut pas savoir et qui doivent rester cachées. Dans Hardcore, la séquence suivante, plutôt drôle (on assiste à un tournage de film X où le réalisateur conseille à l’actrice de penser à son père pour se concentrer) s’inscrit en total décalage avec le malaise de celle qui précède. D’ailleurs, Schrader opte assez fréquemment et assez étonnamment pour la dédramatisation grâce à quelques scènes étonnamment burlesques (l’audition pour le film porno où le père est affublé de postiches) alors que le contenu est sombre. De façon plus souterraine, des liens étroits se tissent avec l’intrigue de Taxi Driver jusqu’à l’ambiguïté du personnage principal. Dans les deux cas, c’est la description d’une Amérique malade partagée entre les principes moraux et la libération sexuelle. L’intérêt n’est pas de savoir si oui ou non l’histoire aurait pu être racontée avec un personnage moins ouvertement calviniste, pieux et rigoriste mais plus simplement de voir jusqu’où un homme comme vous et moi est capable de repousser ses propres limites, de surpasser ses contradictions et de se perdre par amour. Et comme toutes les plus grandes histoires d’amour, Hardcore a été mal reçu sous prétexte que l’évolution du personnage, qui n’hésite pas à se faire passer pour un producteur de films X et à se montrer violent pour retrouver son enfant obéit à une logique dérangeante. Quand on voit le film, c’est pourtant l’inverse : il a été construit comme un chemin de croix. Ajoutez des choix de mise en scène esthétisants comme du Ken Russell (le père qui traverse les murs) et la bande-son de Jack Nitzsche qui déstabilise ou alors amplifie la douleur comme une musique jouée trop forte. Manifestement, de peur d’aller trop loin dans la démonstration, Schrader retourne toutefois sa veste dans les dernières minutes, histoire que le spectateur rentre chez lui sain et sauf. Le film perd soudainement de son impact. Jusque là, le cinéaste tenait un filon en or : s’il l’avait traité jusqu’au bout, voire même dans l’excès et la fureur, il aurait certainement signé un diamant impur et exquis.

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