Galvanisé par ses succès de scénariste, Paul Schrader se livre avec son deuxième long-métrage à une relecture à peine déguisée de Taxi Driver, dans laquelle les rues mal famées de New York cèdent leur place au monde du porno californien.

Jake Van Dorn (incroyable George C. Scott, le général Patton du film éponyme de Schaffner) dirige une manufacture à Grand Rapids, Michigan et s’investit tout entier dans sa religion, l’Eglise Chrétienne Réformée, un courant calviniste particulièrement strict. C’est dans cette univers de grande piété où le cinéma est sévèrement prohibé qu’il a élevé sa fille unique, la timorée Karen. Mais son petit monde bien réglé part en vrille lorsque ladite Karen disparaît au cours d’un voyage scolaire, pour finalement refaire surface dans un film X amateur. Profondément meurtri, délaissé par une police incompétente, Jake décide de partir à sa recherche, et s’enfonce corps et biens dans les coulisses peu reluisantes de l’industrie porno, alors en pleine expansion.

Prenant initialement place dans le dédale urbain de Los Angeles, Taxi Driver fut rapidement délocalisé à New-York par l’initiative de son réalisateur, Martin Scorsese. Si Schrader ne lui en a jamais tenu rigueur, bien au contraire, il apparaît pourtant comme évident qu’Hardcore se veut le pendant ensoleillé et rocambolesque de son illustre aîné. C’est en effet toute la dimension puissamment autobiographique du parcours de Travis Bickle qui fut remisée au placard par sa migration sur la côte Est. Comme son personnage de père rustre et imposant, Paul Schrader a grandi dans l’austérité religieuse de Grand Rapids, solide bastion des calvinistes, et n’a vu son premier film qu’à l’âge de 18 ans, sans l’accord de ses parents. Ce fut pour lui le début d’une évolution majeure, celle d’une ouverture au monde fiévreux d’Hollywood, où se mêlent la décadence, le scandale et la liberté créatrice.

Le film suivra donc l’implacable logique d’une descente aux Enfers pour un personnage ô combien puritain tout autant qu’une transfiguration paradoxale. Le père Van Dorn sera ainsi amené, pour se fondre dans la masse et glaner quelques précieuses informations, à se faire passer pour un entrepreneur du cinéma pour adultes, troquant ses costumes serrés contre de pétillantes chemises à fleurs et son impolitesse froide pour une gouaille de chaque instant. Accompagné dans son périple par Nikki (Season Hubley), une prostituée au cœur morose, Jake fera bien vite corps avec son déguisement d’une manière bizarrement naturelle. C’est la grande ambiguïté qui nourrit l’expérience immersive de Hardcore: ne fait-il cela que pour se rapprocher de sa fille, ou bien est-il irrésistiblement attiré par le péché? Le cinéaste aura la grande intelligence de ne pas trancher.

Bien que sorti à la fin du temps béni des seventies, le film transpire par tous les pores d’une énergie libertaire et volontiers provocante, ne reculant devant rien pour dépeindre avec le plus grand soin le quotidien des travailleurs du sexe. Peep-shows enfumés, corps dénudés, éclairages aux néons, tournage clandestins dans les chambres des motels, langage ordurier… Le film multiplie les pieds-de-nez adressés aux bien-pensants de tous bords, quitte à frôler l’overdose. Peut-être déjà conscient de la mort prochaine du Nouvel Hollywood, Paul Schrader fait de son Hardcore un manifeste esthétique d’une époque qui ne s’embarrassa d’aucune censure ou retenue, et continue aujourd’hui encore de susciter la fascination.

La dernière scène du film, qui rejoue avec malice la fin de La Prisonnière du Désert, vient briser cet élan. Retrouvant enfin sa fille (sans que le spectateur n’en ai douté), Jake quitte enfin ce monde de vicissitudes, un retour in extremis au puritanisme originel que l’historien du cinéma Jean-Baptiste Thoret qualifie volontiers de «problématique». Ce serait pourtant bien simpliste de ne voir en cette fin à l’atmosphère pesante qu’un simple retour aux sources. Car si Jake et Karen quittent bel et bien l’enfer du porno (au sens dantesque du terme, Jake ayant franchi un par un les «cercles» de cette industrie), le film ne montrera rien de l’issue de leur voyage. Sont-ils vraiment retournés vers les terres glaciales et consacrées du Michigan? Peut-être que oui, ou peut-être n’ont-ils, comme tant d’autres de héros et héroïnes de l’époque, plus nulle part où aller.