[HAPPINESS] Todd Solondz, 1999

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A ceux qui se posent la question « à quoi ressemblait la vie avant Internet? », la réponse pourrait bien être Happiness, de Todd Solondz, sorti chez nous un an avant le bug de l’an 2000. Après ça, les nostalgiques ne pourront plus vous dire: « c’était mieux avant ». Avant, c’était quand même bien affreux.

PAR ROMAIN LE VERN

Joy Jordan, trentenaire frustrée, vient encore de rompre avec son dernier petit ami et, à la suite du suicide de celui-ci, démissionne de son travail. C’est un peu le mouton noir de sa famille. À l’inverse, sa sœur Trish a une vie bien rangée, une belle maison, un mari et des enfants pleins de vie. De même, son autre sœur Helen mène une vie de romancière à succès et multiplie les amants. Ses parents, eux, vivent dans une belle résidence pour retraités. Pourtant, quand on y regarde de plus près, Joy n’a pas grand-chose à envier à toute sa famille: le mari de Trish se révèle pédophile, attiré par les copains de leur fils de 11 ans (qui lui est obsédé par l’éjaculation qu’il n’arrive pas à avoir). Helen, elle, veut se faire violer par un pervers téléphonique afin de pouvoir en faire un livre. Quant aux parents retraités, la mère est droguée aux médicaments et son mari, aux tendances suicidaires, s’est désintéressé d’elle…

Chez Todd Solondz, l’envie de cinéma est venue sur le tard. Élevé à Newark, dans la banlieue new-yorkaise, il envisageait de devenir rabbin avant de changer d’avis et d’entreprendre des études de lettres. A cette époque, il compensait un mal de vivre par une boulimie de films; ce qui l’a orienté naturellement vers l’étude du cinéma à la New York University. A 26 ans, il décroche un contrat de rêve avec la Fox qui le retient pour trois films. Fear, anxiety and depression qu’il écrit, réalise et interprète en 1989, se présente comme une chronique maniaco-dépressive comparable à du sous-Woody Allen. Solondz se prend pour le juif new-yorkais et incarne le rôle principal d’un névrosé loquace dont il n’est pas si éloigné. L’expérience est un tel échec commercial, critique et artistique qu’il laisse tout tomber pour enseigner l’anglais à des immigrants russes («Ah, vous avez vu le film? Vous n’auriez jamais dû!» nous confiait-il en interview). Grâce à l’aide financière d’une amie avocate, il retravaille un script qu’il avait sous le coude et cartonne avec Bienvenue dans l’âge ingrat, révélation au festival de Sundance en 1995, portrait de Dawn, une adolescente armée de lunettes et d’un appareil dentaire (Heather Matarazzo) qui provoque la haine ordinaire de ses camarades de classe. Physiquement, elle ressemble à une petite Solondz – ce dernier annonçant le suicide de Dawn au début de Palindromes (2005), fausse suite de Bienvenue dans l’âge ingrat.

Réalisé en 1999, Happiness prend les atours d’une comédie du pathos et du malaise. Solondz adopte ironiquement la forme aseptisée d’un sitcom pour révéler des choses innommables, comme une obligation au regard. Cette chronique polyphonique plonge dans une bourgeoisie wasp bien-pensante du New Jersey où, en société et en groupe, chacun y va de sa certitude de savoir et qui, en réalité, derrière les masques, cache des zones d’ombre, des abîmes, des pulsions honteuses et beaucoup, beaucoup de solitude. Il s’agit ni plus ni moins que d’une hallucinante satire du puritanisme qui ne connaît aucune comparaison. Son histoire, sans doute la plus ambitieuse que Solondz ait jamais écrite avec celle, complexe, de Palindromes, suit trois sœurs à baffer qui, avant d’être des desperate housewives, sont avant tout des monstres d’égoïsme. Autour d’elles, des monstres encore plus pervers allant du plus soft comme ce formidable voisin frustré (Philip Seymour Hoffman), consumant ses soirées à donner des coups de téléphone obscènes en se masturbant, au plus hardcore comme ce bon père de famille pédophile (Dylan Baker). Ensemble, ils dessinent un tableau affreux de la condition humaine confrontée à différentes misères (affective, sexuelle, existentielle…).

A la revoyure, avec notre regard actuel (le film a presque 20 ans) et à l’ère du narcissisme 2.0, on peut fantasmer à quoi ressembleraient ces sœurs aujourd’hui, accros à leur Smartphone, connectées sur AdopteUnMec ou stalkeuses sur les réseaux sociaux. Et, à ce titre, on peut aussi se dire que Solondz, s’il était en avance sur l’époque, a quelque peu manqué le coche du 2.0 et par extension du monde autour de lui (lui qui aurait tant de choses passionnantes à dire sur le monde pris en otage par Trump et Daesh)… Happiness, vrai film de fin du monde occidental, n’était alors que le troisième film de Todd Solondz, il était cruel et hilarant et il demeure très certainement à ce jour son meilleur, extraordinairement incarné (Dylan Baker ne s’est jamais remis de ce père de père de famille pédophile; Philip Seymour Hoffman explosait en pervers au téléphone; Laura Flynn Boyle n’avait pas besoin de se forcer pour jouer la méchante…) et extraordinairement dialogué aussi (comment se sortir dignement d’une scène affreuse où un père pédophile se confie à son enfant et parvenir à rendre cette confession déchirante en dépit de sa monstruosité?). Tout simplement parce que, sans la moindre violence, sans suggérer la moindre étrangeté, avec une distance froide (qui n’est pas celle du moraliste), il utilise une forme ostensiblement laide – celle des sitcoms des familles dont la télévision nous gave depuis des années-lumière – pour toucher du doigt l’obscénité, la montrer frontalement comme quelque chose de banal, de normal et empêcher toute forme de rébellion, comme si la pression sociale s’avérait trop forte pour s’en affranchir.

C’est ce qu’il y a de plus choquant et de difficilement acceptable dans Happiness, au fond: se dire que cette aliénation est très répandue dans nos sociétés occidentales agonisant en silence, accepter que cette monstruosité existe – la regarder droit dans les yeux – et faire passer comme une lettre à la poste que le bon père de famille puisse être pédophile ou que Joy, la sœur la plus sensible au prénom joyeux et à l’existence sinistre, artiste ratée qui doit se cogner à l’humiliation de la vie, soit la victime permanente de son entourage (c’est la plus faible donc la société se venge de ses frustrations sur elle)… Et ce qui l’est encore plus, c’est de se dire qu’un film comme celui-ci, interrogeant le spectateur sur la monstruosité tapie en chacun et le considérant comme quelqu’un d’intelligent, serait totalement impossible aujourd’hui.

L’intelligence de Solondz, qui ne se contente évidemment pas d’étaler cette médiocrité pour n’en faire que de la parodie trash (ce qui ne tiendrait pas sur la durée d’un long métrage), c’est de chercher la compassion et de, par exemple, faire comprendre que derrière la première éjaculation d’un ado peut percer une forme d’espoir – s’il a réussi à éjaculer, c’est qu’il peut éjaculer comme n’importe quel homme sur terre, qu’il est normal, qu’il va s’en sortir, qu’il va se reconstruire et oublier toutes les horreurs qu’il a connues jusqu’ici. Comme Dawn chantait seule sa chanson à la fin de Bienvenue dans l’âge ingrat, comme la femme de ménage mexicaine faisait exploser la maison wasp à la fin de Storytelling. Et, aussi, d’offrir en dernière ligne droite, la critique de son propre film, lorsque le personnage d’Helen (Laura Flynn Boyle), lors d’un déjeuner familial, hurle de rire lorsque sa sœur Joy lui apprend qu’elle va écrire un poème et qu’elle se tourne vers elle pour lui asséner: je ne ris pas de toi, je ris avec toi. Et Joy de lui répondre: Mais je riais pas.

Happiness est d’un tel aboutissement que l’on pouvait légitimement se demander si Solondz arriverait à un tel niveau de cruauté dans ses œuvres futures. Évidemment, non. Au contraire, les films suivants ne seront qu’une façon de s’excuser d’avoir frappé trop fort. Storytelling, qui vient juste après, rassemble deux histoires dissemblables (l’une s’intitule « fiction » ; l’autre, « non-fiction ») regroupées sans révéler de liens entre elles – tout juste ont-elles pour cadre le lycée et l’université et traitent de sexe, de racisme et de création. Dans le premier segment, une adolescente en total dénuement pour son petit ami handicapé (Selma Blair) est manipulée par un professeur de littérature qui lui fait comprendre la nécessité de connaître la souffrance avant de pouvoir se permettre d’écrire sur dessus. Dans le second – de loin le plus substantiel -, une famille exploite une femme de ménage émigrée – ladite famille est exploitée en retour par un documentariste minable (un autre double de Solondz, joué par Paul Giamatti). Lors d’une scène, le fils aîné assiste à la projection du documentaire dans une salle et voit les spectateurs de dos, hilares. Ce décalage a pour but de souligner le malentendu entre ce que pense voir le public et ce qui est réellement: «Cette scène que vous décrivez, inspirée de Bellissima (Luchino Visconti, 1951), repose sur le malentendu que peuvent générer certaines scènes dans mes films. Le personnage a de la peine en voyant les gens se moquer de lui mais ça va l’aider à grandir, à perdre son innocence et à devenir quelqu’un de plus riche. Tous les délires superficiels de star – vouloir la célébrité, passer à la télévision – seront oubliés. Quand j’écris, je me rends compte que parfois la réalité est plus cruelle que mes fictions. J’ai de la compassion pour mes personnages même si la comédie et le pathos sont intrinsèquement liés. Ce n’est pas de la moquerie, je ris à l’incontrôlable force de la cruauté humaine. Dans la vie de tous les jours, on entend des histoires atroces et vous pouvez adopter deux solutions : soit vous cacher dans un lit sous des draps pour pleurer, soit en rire. Je préfère en rire et en jouer. Mes personnages ont des névroses mais ils sont toujours sauvés par une forme d’ironie. Parfois, ça me gène que les spectateurs rient aux dépens des personnages. Et puis il y a différentes formes de rires et différents publics.»

A l’arrivée, ces deux segments démontrent qu’il faut se raconter des histoires pour supporter le réel. Le film, et cette scène d’humiliation en particulier, permet de rectifier les malentendus de Happiness qui lui a coûté trop cher: «Il y a quelques années, un collégien bourré m’avait dit à la fin de Happiness qu’il avait adoré, en particulier le père pédophile parce qu’il violait des enfants. A ce moment-là, je me suis dit : «Mon dieu mais qu’est-ce que j’ai fait?». On ne peut rien faire. Dans Storytelling, la scène de sexe avec Selma Blair est effroyable et en même temps ironique : je peux concevoir qu’on la trouve drôle. Dans la deuxième partie, l’enfant qui tyrannise la femme de ménage d’origine mexicaine est le produit de son éducation. Ce qui me le rend pathétique, c’est qu’il n’a aucun sens de la compassion parce qu’on ne le lui a jamais appris. La femme de ménage est la seule personne à qui il peut parler. Chacune de ses phrases est ponctuée par des interrogations. Ces situations sont tristes, mais pour ma défense, je dirai que la tristesse est chimique chez moi«.

Ce qu’il révèle aussi, c’est que lors de la présentation de Happiness au Festival de Cannes en 1998, Solondz est venu avec sa famille et que les parents ont tellement été choqués par le film que la nuit ayant suivi la projection s’est révélée blanche, proche de la psychothérapie familiale.

Dans Palindromes (2005), Solondz travaille de nouveau la théorie et organise un conte satirique (et satyrique) dans lequel Aviva, une adolescente de 12 ans, s’évade dans un cauchemar américain avec l’envie d’avoir un enfant. On est sur les terres de Desperate Living, de John Waters. A la fin de Bienvenue dans l’âge ingrat, Dawn, l’héroïne, murmurait dans le bus une chanson annonçant un changement positif dans son existence. Des années plus tard, le cinéaste répond de manière ironique à cette promesse d’avenir meilleur dans le prologue de Palindromes. On retrouve aussi le frère, un ado geek double de Solondz, qui aujourd’hui traîne une réputation de pédophile et qui, au détour d’une conversation, répète ce qu’il disait déjà à la fin de Bienvenue dans l’âge ingrat: «les gens ne changent pas«. Peu importe que l’on soit gros ou mince, moche ou beau, on reste le même. Dans Palindromes, Aviva a différents visages, de femmes ou d’enfants selon ses états. Le récit, lorgnant vers le fantastique, traite de l’avortement. Derrière sa forme légère, se cache un nouveau jeu de massacre d’une rare violence sur la société américaine (ses débats binaires, ses sujets à risque, sa tendance aux raccourcis et au manichéisme). Comme une prise de conscience, Solondz assure aussi que critiquer revient finalement à critiquer dans le vide.

En 2010, Todd Solondz a réalisé une suite à Happiness, intitulé Life During Wartime. Le principe, c’est que l’on revoit les mêmes personnages (les trois sœurs, les enfants, le père pédophile) des années plus tard. La différence, c’est qu’ils sont joués par d’autres acteurs. Le concept est ironiquement désamorcé dès la scène d’introduction, qui reprend presque intégralement celle de Happiness, où le personnage de Joy avoue avoir un sentiment de déjà-vu. Entre raideur cérébrale et pastiche ironique, Solondz reprend un système qu’il a mis en place dans Palindromes (2004): utiliser plusieurs comédiens pour incarner un même personnage qui, selon ses états, peut aussi bien ressembler à une obèse qu’à Jennifer Jason Leigh. Des monstres ordinaires, confrontés à des spectres et des démons, prennent conscience que leur existence repose définitivement sur une illusion morbide. Comme dans les précédents Solondz, la caméra montre toujours ce qu’il faut voir, jusque dans les axes et les détails (une affiche de I’m not there, de Todd Haynes, pour s’amuser de la confusion qui peut exister entre les deux cinéastes). Avec plus de mélancolie que d’ironie, le cinéaste n’a pas peur de s’aventurer dans des zones dérangeantes en donnant à réfléchir sur la seconde chance, l’inaptitude au bonheur, le pardon, la sexualité, l’atavisme, la religion, la guerre. Ces « grands sujets » évoqués en filigrane renforcent la satire au vitriol des valeurs américaines dominantes. S’affranchissant un peu d’un style cynique de sitcom parodique très marqué par les années 90 mais tombant du coup dans la caricature du «film de tables», Solondz examine les névroses d’une Amérique post-Bush qui, malgré d’importantes convulsions politiques, ne peut pas oublier un passé belliciste. Personne n’apprend de ses erreurs. Dans Life During wartime, la conclusion est tellement désespérée qu’elle ne fait aucun doute sur les intentions. Les adultes ne pensent qu’à faire la morale aux autres sans réussir à contrôler leurs pulsions honteuses. Les enfants ont toujours autant peur de finir comme leurs parents (pédophiles, maniaques, pervers). Et les fantômes passent. Mais Solondz ne veut plus entendre parler de Happiness.

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