Un curieux rite de passage décide du destin d’une génération d’adolescents, amenant certains à échapper à leur banlieue et condamnant les autres à y rester. Présenté à Locarno en 2019, Ham on Rye, coup d’essai de Tyler Taormina, est (enfin!) disponible sur la plateforme Mubi le 11 janvier 2021.

I’m so good. Life is sooooo good. Everything is sooooooo good.” Cette série de petites formules toutes faites, synthétiques, très généralistes, déroulées comme un mantra, cache un des films les plus étranges et atmosphériques du moment, visible depuis début janvier sur Mubi. Ham on Rye est écrit, produit et réalisé par Tyler Taormina. Obsessionnel des Suburban legends, ce jeune cinéaste américain élève très haut, et jusqu’au fantastique, l’esprit des très jeunes gens des banlieues middle class de Los Angeles.

Des ados en grappe convergent vers un même point, lentement, en se provoquant, se retrouvant au coin d’un trottoir, se toisant sans jamais pour autant se toucher vraiment. Il y a plein d’histoires, de sons, de paroles incomplètes qui les hantent tous. Les adolescents de Ham on Rye sont dans leur monde composé de peurs, la peur d’être moche, d’être réputé infréquentable pour cause de fake news via des réseaux sociaux, la peur de ne pas être choisi, la peur d’être vide, la peur de ne pas avoir les épaules. C’est un monde aussi composé d’audaces, de crâneries, de sensations pleines de présomption, comme lorsqu’on n’a pas encore vécu. Tout serait presque classique pour un film sur un des sujets les plus rebattus possibles, si ces ados ne possédaient pas tous un physique différent, inachevé, échappant à tous les stéréotypes cinématographiques du genre. Les filles poitrines et ventres en avant, sont engouffrées dans des robes trop étalées, gigantesques. Les garçons ont un mal de chien avec leurs fringues. Leurs vestes trop grandes qui mangent les épaules et les poignets, font ressortir des visages trop pleins, trop ronds, trop charnus et des regards trop enfoncés et des nez qui n’en finissent pas de pousser. Ils ne sont pas charmants. Ils sont beaucoup plus que ça. Ils sont émouvants. Ils espèrent.

Taormina les filme comme on chope des sensations fugaces. Impossible de savoir qui sont ces personnages selon les codes habituels de la narration au cinéma. Seules des impressions, toutes imprévisibles, constituent peu à peu un récit très personnel, celui d’un cinéaste fétichiste pour le meilleur. Les bruits comptent autant que les dialogues. Les ralentis autant que le mouvement d’un skateur qui passe. Visiblement fasciné par les années 80 et ses rythmes électroniques très à la mode actuellement, Taormina plonge sa pulpe vive que sont ces groupes ados, au cœur d’un écrin ultime: une salle de fête comme une cérémonie.

Ham on Rye est une confrontation en communauté, un bal de fin d’année pas comme les autres, car nulle temporalité n’est vraiment livrée, et l’écrin élu pour recevoir ces jeunes gens est lui aussi comme aux contours effacés, mais ritualisés. Les futurs fêtards intègrent en effet un bar étrange. Pour y entrer il faut d’abord poser une main sur une main dessinée sur la devanture. Comme un sésame sans plus d’explication. La force du film commence à prendre vraiment là. De la simple histoire de passage à un âge plus adulte par des adolescents, on accède à un monde qui n’en finit pas de livrer des surprises. Au rythme de musiques et de chansons livrées dans leur intégralité, Taormina chaloupe et entraîne ses personnages dans une bulle hypnotisante où le fantastique emballant côtoie l’anxiété et le danger. Le film oscille entre l’envie d’être avalé et la peur de se perdre dans un monde labyrinthique, ultra séduisant, très imaginatif, créatif. Ados et spectateurs y sont admis avec cette sensation très excitante d’être rejetés avec violence, celle par exemple d’un pouce qui finalement se baisse, si l’on n’est pas dans le mood.

Ham on Rye est à la fois aussi minuscule et immense que la période adolescente dans la vie de chacun, alors qu’on se sent capable de tout et dans la seconde suivante totalement minable. Cette instabilité hante ce film comme une passion. V.A.

Ham on Rye est visible sur Mubi dès le 11 janvier 2021

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici