Ce film, réalisé à la fin des années 40 et sorti au début des fifties, relate la trajectoire de deux amants marginaux, envers et contre tous. Bien avant un certain Bonnie & Clyde.

PAR JEAN-FRANCOIS MADAMOUR

Bart aime les armes. Il ne peut pas s’en empĂŞcher, c’est plus fort que lui. Une passion, un sacerdoce. Non pas pour buter les gens, juste pour l’amour du geste, le plaisir de tirer. Gamin, il est pris en flagrant dĂ©lit de vol après avoir brisĂ© la vitre d’une boutique. MalgrĂ© les tĂ©moignages de ses proches qui le prĂ©sentent comme un pauvre orphelin inoffensif Ă©levĂ© par sa soeur, le garçon est placĂ© dans une maison de redressement spĂ©cialisĂ©e pour dĂ©linquants mineurs. Des annĂ©es plus tard, lorsqu’il atteint la majoritĂ©, il participe avec ses amis (les mĂŞmes que ceux qu’il avait ado, devenus journaliste et shĂ©rif) Ă  un numĂ©ro dans une fĂŞte foraine et relève le dĂ©fi lancĂ© par le directeur du show: affronter Laurie, une belle blonde, qui semble partager la mĂŞme obsession des armes que lui. Il le remporte; elle le perd. Coup de foudre immĂ©diat: Bart ne veut pas quitter Laurie. Le patron, amant secret de miss Laurie, ne voit pas ce rapprochement d’un bon Ĺ“il et vire les deux Ă©namourĂ©s de sa foire itinĂ©rante. L’occasion pour eux de convoler en toute libertĂ© ? Oui mais non. Les oiseaux hors de leurs cages ne peuvent plus voler : ils ont besoin de thunes. Bart trouve un emploi chez un vendeur d’armes mais ne peut pas s’en contenter. Laurie convainc alors son chĂ©ri que vus leurs dons respectifs, les braquages constitueraient une bonne alternative pour vivre d’amour et d’eau fraĂ®che en taillant la zone sans rien devoir Ă  personne. Comme des rebelles. Et comme leur amour n’a pas de limite et refuse les voyages immobiles, les braquages deviennent aussi tordus que leur passion. Une passion qui les consument. Ils se dĂ©guisent, inventent des stratagèmes, jouent au gang des postiches… Mais rapidement la police se lance Ă  leurs trousses. Vont-ils rĂ©ussir Ă  s’en sortir ? Est-ce que les histoires d’amour doivent nĂ©cessairement se finir mal ? Peu importe au fond: en compagnie de ces Bonnie et Clyde avant l’heure, cette histoire d’amour fou, au sens le plus surrĂ©aliste, qui dĂ©marre dans un univers matĂ©riel (maison de redressement) et bifurque vers la mise en abyme (le spectacle dans le spectacle) avant l’abstraction (toute la dernière partie expiatoire aux accents fantastiques), possède un ton original, un charme unique qui franchit les annĂ©es sans peine.

Sorte de variation brĂ»lante et dĂ©sespĂ©rĂ©e autour d’Eros et Thanatos, Gun Crazy a la saveur de ces productions farouches tournĂ©es en marge des grands studios. De son premier Ă  son dernier plan, il est d’une cohĂ©rence inouĂŻe. On le connaĂ®t sous son titre français, Le dĂ©mon des armes. Aux Etats-Unis, il est d’abord sorti en 1950 sous le titre Deadly is a female. Un Ă©chec justifiĂ© selon le rĂ©alisateur par le titre peu accrocheur et le nombre peu Ă©levĂ© de salles dans lesquelles il est sorti… Avant de renaĂ®tre de ses cendres et de connaĂ®tre une ressortie quelques mois plus tard sous le titre plus attractif Gun Crazy. Second Ă©chec. Heureusement, la rĂ©putation culte a permis des annĂ©es plus tard la redĂ©couverte de cette merveille de noirceur. A l’affiche, deux acteurs qui maintiennent une vraie tension sexuelle : John Dall, connu pour son rĂ´le dans La corde, d’Alfred Hitchcock (le pari policier du plan-sĂ©quence) et Peggy Cummings, bombe d’énergie qui a inventĂ© avant Bonnie Parker / Faye Dunaway dans Bonnie & Clyde le port du bĂ©ret chic. D’emblĂ©e, on apprĂ©cie le soin apportĂ© Ă  la manière dont les personnages, marginaux par essence, ostracisĂ©s du moule social, ne rĂ©pondent pas aux stĂ©rĂ©otypes en vigueur et charrient des ambivalences profondes. Laurie / Peggy Cummings se comporte comme une femme fatale dominatrice voire masculine, tandis que Bart / John Dall, toujours dans l’expectative, rivalise de sourire et arbore au fil du rĂ©cit une sensibilitĂ© accrue qui va si bien avec la robustesse de son corps. Jusque dans leur identitĂ© vestimentaire, le moindre dĂ©tail est travaillĂ© de manière Ă  ce que les deux amants puissent tromper une sociĂ©tĂ© qui ne veut pas de leur diffĂ©rence. Lui, c’est Buffalo Bill; elle, c’est Calamity Jane, et ils deviennent les hĂ©ros d’un nouveau western, social et âpre, qui ne fait aucune pitiĂ©.

On peut s’amuser de cette réflexion ironique sur l’être et le paraître qui consiste à se méfier de ces deux-là uniquement lorsqu’ils sont démasqués en tenue de soirée (smoking, robe de soirée) alors qu’en cow-boys, en se faisant passer pour des comédiens excentriques, ils passent inaperçus. Changer de vêtements correspond à changer de peau. En ce sens, on peut arguer sur le déterminisme et donc la question de l’habit social. Si ses deux amis font aujourd’hui le job de leurs parents (à savoir journaliste et sheriff, deux métiers qui, au passage, mettent en lumière la célébrité des gangsters), Bart, lui, assume la liberté de ne pas suivre de filiation, quitte à enfreindre les règles et devenir un outlaw, sans repère paternel. Sa sœur, qui s’est occupée de son éducation, sert de contrepoint moral. Elle est parfaitement rangée dans les normes sociales, sans jamais remettre en cause les fondements des valeurs US (incarnation de la cellule familiale sacro-sainte). La réunion de Laurie et Bart est autant le produit d’une attirance réciproque qu’une capacité à transcender leur réel, à combler des attentes, à donner des réponses sans que l’on sente l’inflexion de l’un sur l’autre. Il est moins question de manipulation que d’amour-passion au sens pur.

Bien qu’essentiel, Gun Crazy reste peu connu, peu rĂ©fĂ©rencĂ©, peu dissĂ©quĂ©. Depuis le dĂ©but, le film souffre d’une rĂ©putation sulfureuse de petit canard. Pour plusieurs raisons. La première, c’est qu’il provient d’une sociĂ©tĂ© de production indĂ©pendante dirigĂ©e par les King Bros, Ă  savoir Maurice et Frank, deux anciens gangsters ayant fait fortune dans le racket des machines Ă  sous Ă  Los Angeles et qui depuis ont utilisĂ© cet argent colossal pour faire du cinĂ©ma en produisant des films de gangsters comme Dillinger, de Max Nosseck et The Gangster, de Gordon Wiles. La seconde, c’est la gĂ©nĂ©alogie louche du projet. Le script, rĂ©digĂ© par MacKinlay Kantor, l’auteur de la nouvelle originale, et Millard Kaufman (en vĂ©ritĂ©, Dalton Trumbo). Mais aussi la manière dont le film a Ă©tĂ© – mal – distribuĂ©. A l’époque, la MĂ©tro-Goldwyn-Mayer, emballĂ©e par le rĂ©sultat, avait proposĂ© de racheter Gun Crazy pour un million de dollars en prĂ©cisant bien qu’elle voulait occultĂ© le nom des frères gangsters au gĂ©nĂ©rique. La condition Ă©tait allĂ©chante mais la MGM aurait dĂ» se douter que les gangsters ne plaisantent pas et, surtout, ont tendance Ă  ĂŞtre susceptible. Finalement, United Artists se contentera de faire du sale boulot en ne cherchant pas Ă  dĂ©fendre le film au moment de sa sortie.

Il faut replacer Gun Crazy dans son contexte historique pour saisir sa portée novatrice et son discours anti-Hollywoodien au possible. Bart et Laurie partagent la même obsession maladive et destructrice des armes à feu. Le récit pourrait paraître prendre une tournure morale, pire moralisatrice, et le réalisateur échappe à cet écueil en plaçant le spectateur comme complice de cette histoire d’amour interdite. Notamment dans ce fameux plan-séquence du braquage, cité par Scorsese à plusieurs reprises en interview. La scène est filmée de l’arrière de la voiture des deux braqueurs. Ainsi, la caméra permet de coller au point de vue de Laurie – qui attend dans la voiture et tente de faire diversion – et non à celui de Bart qui est en train de commettre le hold-up. A l’origine, cette technique a été utilisée comme une ellipse narrative qui ne figurait pas dans le scénario. L’astuce permet de ne pas filmer le braquage, pas comme par exemple dans Tuez Charley Varrick, de Don Siegel, où un montage parallèle permettait de filmer le braquage à l’intérieur de la banque et à l’extérieur, la complice qui attend dans la voiture. On peut considérer ça comme un modèle d’économie, d’autant que Gun Crazy a été tourné en 30 jours avec un budget de 500 000 $ ; c’est en réalité l’un de ses grands atouts : contourner une difficulté pour rendre le résultat encore plus tendu. De ce genre de tour illusionniste (Laurie et Bart se sont rencontrés dans un cirque), le film en est rempli. Avec plein de morceaux aussi virtuoses et efficaces.
Il y a aussi une maĂ®trise absolue du montage. Rien que les dix premières minutes oĂą Joseph H. Lewis rĂ©vèle en mode expressionniste la psychologie du personnage principal tĂ©moignent d’un vrai talent. La pluie, une vitre brisĂ©e, un vol, un flingue, un regard, un procès, des flash-back et en seulement quelques minutes, on comprend le pourquoi du comment. Mais aussi une maĂ®trise dans la narration hĂ©ritĂ©e des meilleurs Fritz Lang. A chaque dĂ©tour de sĂ©quence, Lewis invente des subterfuges Ă  travers une utilisation consommĂ©e de l’ellipse. Un moyen, aussi, de contourner la censure. Gun Crazy est sorti au dĂ©but des annĂ©es 50 et les reprĂ©sentations de braquage au cinĂ©ma – alors susceptibles de donner des idĂ©es et d’inciter des inconscients – Ă©taient prohibĂ©es. VoilĂ  pourquoi on n’assistera Ă  aucun braquage pendant tout le film. Juste des sensations intenses de trouille au ventre, des errements, des dĂ©placements, des idĂ©es encore et toujours. Joseph H. Lewis n’est pas un rĂ©alisateur de paille, il avait dĂ©jĂ  rĂ©alisĂ© d’excellents films noirs comme The Big Combo. DĂ©jĂ , il dĂ©montrait une dĂ©termination Ă  soigner la forme en totale adĂ©quation avec le contenu, sans tomber dans la pose ou la sursignification. Histoire de se hisser Ă  la hauteur de certains confrères dont il Ă©tait secrètement jaloux (Orson Welles, en ligne mire pour le contenant, Nicholas Ray pour le contenu). Ici, l’ambition a du (très) bon : Gun Crazy est en toute logique son chef-d’œuvre, plus encore que Touch of Evil rĂ©alisĂ© huit ans plus tard, tant il ressemble Ă  un aboutissement des recherches esthĂ©tiques menĂ©es par le cinĂ©aste depuis ses dĂ©buts (assistant camĂ©raman Ă  la MGM, chef monteur au studio Republic, rĂ©alisateur pour Universal, Columbia, Monogram ou P.R.C). La rĂ©ussite formelle est par ailleurs redevable Ă  Russell Harlan, chef opĂ©rateur brillantissime qui a sublimĂ© les meilleurs travaux de Howard Hawks et manie aussi bien le clair-obscur que la lumière crue.

Mais au-delĂ  de ses prouesses techniques, le film, qui s’inscrit dans une veine nĂ©orĂ©aliste chère Ă  Dassin et autres Henri Hathaway (Ă  savoir allier les règles de la dramaturgie Ă  un contexte quasi-documentaire), subjugue par la puissance passionnelle – et donc Ă©motionnelle – d’une histoire incandescente. Soit un amour fou mĂ» par l’urgence oĂą l’environnement naturel reflète les Ă©motions des personnages. Un vague sentiment d’étrangetĂ© avec le cirque, aux rĂ©miniscences de Tod Browning (parions que si Tod avait rĂ©alisĂ© un film dans les annĂ©es 50, il aurait fait celui-ci) ou d’oppression sociale avec le final figuratif oĂą les deux amants, traquĂ©s par des fantĂ´mes humains, se retrouvent seuls au monde, rattrapĂ©s par un système qu’ils cherchaient Ă  fuir. CinĂ©matographiquement, on est quelque part entre le classicisme et le modernisme sans que l’on ait Ă  faire de choix. Preuve supplĂ©mentaire de la richesse, de la densitĂ© de ce vĂ©ritable monument oĂą l’amour est plus fort que la mort. Godard a tellement aimĂ© ce mĂ©lange très subtil de mĂ©saventures courtoises, de cavalcade rebelle, de punk sourd et d’amour platonique que lui et son scĂ©nariste François Truffaut n’ont pas cachĂ© leur admiration partagĂ©e pour Gun Crazy au moment d’écrire et de tourner le successful A bout de souffle, une autre histoire d’amour impossible. On finira sur une anecdote amusante : Joseph H. Lewis a finalement vu Bonnie and Clyde, d’Arthur Penn, avec beaucoup de retard, un soir, Ă  la tĂ©lĂ©. A la fin, il aurait lancĂ© Ă  sa femme : «What the fuck, c’est Gun Crazy en couleurs et en moins bien». On imagine bien la rĂ©ponse, un rien dĂ©sabusĂ©e, de sa douce compagne: «Le combat est perdu d’avance, Gun Crazy est le moins connu des deux». Le genre de conflit qui oppose tant d’autres films (Easy Rider versus Electra Glide in Blue, qui dit mieux ?) mais qui pousse le cinĂ©phile averti Ă  tout rĂ©Ă©valuer et Ă  fouiller aux racines des genres, Ă  chercher aux sources des rĂ©ussites les plus indiscutables. A bien des Ă©gards, Gun Crazy est une pure merveille.

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