Ce film, réalisé à la fin des années 40 et sorti au début des fifties, relate la trajectoire de deux amants marginaux, envers et contre tous. Bien avant un certain Bonnie & Clyde.

Bart aime les armes. Il ne peut pas s’en empêcher, c’est plus fort que lui. Une passion, un sacerdoce. Non pas pour buter les gens, juste pour l’amour du geste, le plaisir de tirer. Gamin, il est pris en flagrant délit de vol après avoir brisé la vitre d’une boutique. Malgré les témoignages de ses proches qui le présentent comme un pauvre orphelin inoffensif élevé par sa soeur, le garçon est placé dans une maison de redressement spécialisée pour délinquants mineurs. Des années plus tard, lorsqu’il atteint la majorité, il participe avec ses amis (les mêmes que ceux qu’il avait ado, devenus journaliste et shérif) à un numéro dans une fête foraine et relève le défi lancé par le directeur du show: affronter Laurie, une belle blonde, qui semble partager la même obsession des armes que lui. Il le remporte; elle le perd. Coup de foudre immédiat: Bart ne veut pas quitter Laurie. Le patron, amant secret de miss Laurie, ne voit pas ce rapprochement d’un bon œil et vire les deux énamourés de sa foire itinérante. L’occasion pour eux de convoler en toute liberté ? Oui mais non. Les oiseaux hors de leurs cages ne peuvent plus voler : ils ont besoin de thunes. Bart trouve un emploi chez un vendeur d’armes mais ne peut pas s’en contenter. Laurie convainc alors son chéri que vus leurs dons respectifs, les braquages constitueraient une bonne alternative pour vivre d’amour et d’eau fraîche en taillant la zone sans rien devoir à personne. Comme des rebelles. Et comme leur amour n’a pas de limite et refuse les voyages immobiles, les braquages deviennent aussi tordus que leur passion. Une passion qui les consument. Ils se déguisent, inventent des stratagèmes, jouent au gang des postiches… Mais rapidement la police se lance à leurs trousses. Vont-ils réussir à s’en sortir ? Est-ce que les histoires d’amour doivent nécessairement se finir mal ? Peu importe au fond: en compagnie de ces Bonnie et Clyde avant l’heure, cette histoire d’amour fou, au sens le plus surréaliste, qui démarre dans un univers matériel (maison de redressement) et bifurque vers la mise en abyme (le spectacle dans le spectacle) avant l’abstraction (toute la dernière partie expiatoire aux accents fantastiques), possède un ton original, un charme unique qui franchit les années sans peine.

Sorte de variation brûlante et désespérée autour d’Eros et Thanatos, Gun Crazy a la saveur de ces productions farouches tournées en marge des grands studios. De son premier à son dernier plan, il est d’une cohérence inouïe. On le connaît sous son titre français, Le démon des armes. Aux Etats-Unis, il est d’abord sorti en 1950 sous le titre Deadly is a female. Un échec justifié selon le réalisateur par le titre peu accrocheur et le nombre peu élevé de salles dans lesquelles il est sorti… Avant de renaître de ses cendres et de connaître une ressortie quelques mois plus tard sous le titre plus attractif Gun Crazy. Second échec. Heureusement, la réputation culte a permis des années plus tard la redécouverte de cette merveille de noirceur. A l’affiche, deux acteurs qui maintiennent une vraie tension sexuelle : John Dall, connu pour son rôle dans La corde, d’Alfred Hitchcock (le pari policier du plan-séquence) et Peggy Cummings, bombe d’énergie qui a inventé avant Bonnie Parker / Faye Dunaway dans Bonnie & Clyde le port du béret chic. D’emblée, on apprécie le soin apporté à la manière dont les personnages, marginaux par essence, ostracisés du moule social, ne répondent pas aux stéréotypes en vigueur et charrient des ambivalences profondes. Laurie / Peggy Cummings se comporte comme une femme fatale dominatrice voire masculine, tandis que Bart / John Dall, toujours dans l’expectative, rivalise de sourire et arbore au fil du récit une sensibilité accrue qui va si bien avec la robustesse de son corps. Jusque dans leur identité vestimentaire, le moindre détail est travaillé de manière à ce que les deux amants puissent tromper une société qui ne veut pas de leur différence. Lui, c’est Buffalo Bill; elle, c’est Calamity Jane, et ils deviennent les héros d’un nouveau western, social et âpre, qui ne fait aucune pitié.

On peut s’amuser de cette réflexion ironique sur l’être et le paraître qui consiste à se méfier de ces deux-là uniquement lorsqu’ils sont démasqués en tenue de soirée (smoking, robe de soirée) alors qu’en cow-boys, en se faisant passer pour des comédiens excentriques, ils passent inaperçus. Changer de vêtements correspond à changer de peau. En ce sens, on peut arguer sur le déterminisme et donc la question de l’habit social. Si ses deux amis font aujourd’hui le job de leurs parents (à savoir journaliste et sheriff, deux métiers qui, au passage, mettent en lumière la célébrité des gangsters), Bart, lui, assume la liberté de ne pas suivre de filiation, quitte à enfreindre les règles et devenir un outlaw, sans repère paternel. Sa sœur, qui s’est occupée de son éducation, sert de contrepoint moral. Elle est parfaitement rangée dans les normes sociales, sans jamais remettre en cause les fondements des valeurs US (incarnation de la cellule familiale sacro-sainte). La réunion de Laurie et Bart est autant le produit d’une attirance réciproque qu’une capacité à transcender leur réel, à combler des attentes, à donner des réponses sans que l’on sente l’inflexion de l’un sur l’autre. Il est moins question de manipulation que d’amour-passion au sens pur.

Bien qu’essentiel, Gun Crazy reste peu connu, peu référencé, peu disséqué. Depuis le début, le film souffre d’une réputation sulfureuse de petit canard. Pour plusieurs raisons. La première, c’est qu’il provient d’une société de production indépendante dirigée par les King Bros, à savoir Maurice et Frank, deux anciens gangsters ayant fait fortune dans le racket des machines à sous à Los Angeles et qui depuis ont utilisé cet argent colossal pour faire du cinéma en produisant des films de gangsters comme Dillinger, de Max Nosseck et The Gangster, de Gordon Wiles. La seconde, c’est la généalogie louche du projet. Le script, rédigé par MacKinlay Kantor, l’auteur de la nouvelle originale, et Millard Kaufman (en vérité, Dalton Trumbo). Mais aussi la manière dont le film a été – mal – distribué. A l’époque, la Métro-Goldwyn-Mayer, emballée par le résultat, avait proposé de racheter Gun Crazy pour un million de dollars en précisant bien qu’elle voulait occulté le nom des frères gangsters au générique. La condition était alléchante mais la MGM aurait dû se douter que les gangsters ne plaisantent pas et, surtout, ont tendance à être susceptible. Finalement, United Artists se contentera de faire du sale boulot en ne cherchant pas à défendre le film au moment de sa sortie.

Il faut replacer Gun Crazy dans son contexte historique pour saisir sa portée novatrice et son discours anti-Hollywoodien au possible. Bart et Laurie partagent la même obsession maladive et destructrice des armes à feu. Le récit pourrait paraître prendre une tournure morale, pire moralisatrice, et le réalisateur échappe à cet écueil en plaçant le spectateur comme complice de cette histoire d’amour interdite. Notamment dans ce fameux plan-séquence du braquage, cité par Scorsese à plusieurs reprises en interview. La scène est filmée de l’arrière de la voiture des deux braqueurs. Ainsi, la caméra permet de coller au point de vue de Laurie – qui attend dans la voiture et tente de faire diversion – et non à celui de Bart qui est en train de commettre le hold-up. A l’origine, cette technique a été utilisée comme une ellipse narrative qui ne figurait pas dans le scénario. L’astuce permet de ne pas filmer le braquage, pas comme par exemple dans Tuez Charley Varrick, de Don Siegel, où un montage parallèle permettait de filmer le braquage à l’intérieur de la banque et à l’extérieur, la complice qui attend dans la voiture. On peut considérer ça comme un modèle d’économie, d’autant que Gun Crazy a été tourné en 30 jours avec un budget de 500 000 $ ; c’est en réalité l’un de ses grands atouts : contourner une difficulté pour rendre le résultat encore plus tendu. De ce genre de tour illusionniste (Laurie et Bart se sont rencontrés dans un cirque), le film en est rempli. Avec plein de morceaux aussi virtuoses et efficaces.
Il y a aussi une maîtrise absolue du montage. Rien que les dix premières minutes où Joseph H. Lewis révèle en mode expressionniste la psychologie du personnage principal témoignent d’un vrai talent. La pluie, une vitre brisée, un vol, un flingue, un regard, un procès, des flash-back et en seulement quelques minutes, on comprend le pourquoi du comment. Mais aussi une maîtrise dans la narration héritée des meilleurs Fritz Lang. A chaque détour de séquence, Lewis invente des subterfuges à travers une utilisation consommée de l’ellipse. Un moyen, aussi, de contourner la censure. Gun Crazy est sorti au début des années 50 et les représentations de braquage au cinéma – alors susceptibles de donner des idées et d’inciter des inconscients – étaient prohibées. Voilà pourquoi on n’assistera à aucun braquage pendant tout le film. Juste des sensations intenses de trouille au ventre, des errements, des déplacements, des idées encore et toujours. Joseph H. Lewis n’est pas un réalisateur de paille, il avait déjà réalisé d’excellents films noirs comme The Big Combo. Déjà, il démontrait une détermination à soigner la forme en totale adéquation avec le contenu, sans tomber dans la pose ou la sursignification. Histoire de se hisser à la hauteur de certains confrères dont il était secrètement jaloux (Orson Welles, en ligne mire pour le contenant, Nicholas Ray pour le contenu). Ici, l’ambition a du (très) bon : Gun Crazy est en toute logique son chef-d’œuvre, plus encore que Touch of Evil réalisé huit ans plus tard, tant il ressemble à un aboutissement des recherches esthétiques menées par le cinéaste depuis ses débuts (assistant caméraman à la MGM, chef monteur au studio Republic, réalisateur pour Universal, Columbia, Monogram ou P.R.C). La réussite formelle est par ailleurs redevable à Russell Harlan, chef opérateur brillantissime qui a sublimé les meilleurs travaux de Howard Hawks et manie aussi bien le clair-obscur que la lumière crue.

Mais au-delà de ses prouesses techniques, le film, qui s’inscrit dans une veine néoréaliste chère à Dassin et autres Henri Hathaway (à savoir allier les règles de la dramaturgie à un contexte quasi-documentaire), subjugue par la puissance passionnelle – et donc émotionnelle – d’une histoire incandescente. Soit un amour fou mû par l’urgence où l’environnement naturel reflète les émotions des personnages. Un vague sentiment d’étrangeté avec le cirque, aux réminiscences de Tod Browning (parions que si Tod avait réalisé un film dans les années 50, il aurait fait celui-ci) ou d’oppression sociale avec le final figuratif où les deux amants, traqués par des fantômes humains, se retrouvent seuls au monde, rattrapés par un système qu’ils cherchaient à fuir. Cinématographiquement, on est quelque part entre le classicisme et le modernisme sans que l’on ait à faire de choix. Preuve supplémentaire de la richesse, de la densité de ce véritable monument où l’amour est plus fort que la mort. Godard a tellement aimé ce mélange très subtil de mésaventures courtoises, de cavalcade rebelle, de punk sourd et d’amour platonique que lui et son scénariste François Truffaut n’ont pas caché leur admiration partagée pour Gun Crazy au moment d’écrire et de tourner le successful A bout de souffle, une autre histoire d’amour impossible. On finira sur une anecdote amusante : Joseph H. Lewis a finalement vu Bonnie and Clyde, d’Arthur Penn, avec beaucoup de retard, un soir, à la télé. A la fin, il aurait lancé à sa femme : «What the fuck, c’est Gun Crazy en couleurs et en moins bien». On imagine bien la réponse, un rien désabusée, de sa douce compagne: «Le combat est perdu d’avance, Gun Crazy est le moins connu des deux». Le genre de conflit qui oppose tant d’autres films (Easy Rider versus Electra Glide in Blue, qui dit mieux ?) mais qui pousse le cinéphile averti à tout réévaluer et à fouiller aux racines des genres, à chercher aux sources des réussites les plus indiscutables. A bien des égards, Gun Crazy est une pure merveille.

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