Ce conte initiatique baroque et anar sur la jouissance fĂ©minine s’avère le dernier volet d’une trilogie entamĂ©e avec Love Exposure et Cold Fish. Sono Chaos.

PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR

L’intrigue volontairement sinueuse de Guilty of romance tend vers la farce romantique et gore de dernière minute. On peut considĂ©rer cette construction comme un Ă©quivalent au cinĂ©ma du fantasme apocalyptique chez les adolescents nihilistes, en mĂŞme temps qu’un vĂ©hicule permettant d’exposer des obsessions: la sexualitĂ© fĂ©minine dĂ©clinĂ©e ici en plusieurs modèles (domestiquĂ©e, libĂ©rĂ©e ou marchandĂ©e); l’Ă©loge des marginaux affranchis du joug des institutions et des modes (la libertĂ© hors des contingences sociales a un coĂ»t); le regard caustique sur les familles japonaises pourries de l’intĂ©rieur; le rĂŞve qui se dĂ©ploie ici comme une fugue psychogène avec l’impression de dĂ©jĂ -vu, la schizophrĂ©nie des doubles et la distorsion de la rĂ©alitĂ©. Au dĂ©part soumise, l’hĂ©roĂŻne (la sculpturale Megumi Kagurazaka) dĂ©couvre au contact de plusieurs femmes de nouvelles formes d’Ă©mancipation, comme si Ă  chaque fois elle traversait le miroir pour un aller-simple. A travers elle, Sono Sion rĂ©vèle le potentiel d’un corps qui va jusqu’au bout. La narration, chapitrĂ©e comme un roman-feuilleton et entremĂŞlĂ©e de flashbacks, se rĂ©pand un peu Ă  la manière d’un Ă©cheveau Ă©rotico-morbide d’intuitions citant l’illogisme de Kafka Ă  chaque dĂ©tour de plan. Le rĂ©sultat est fascinant et inquiĂ©tant jusqu’Ă  l’hypnose.

Sans doute que les apparences jouent contre Guilty of Romance et il vaut mieux connaĂ®tre son auteur avant de s’y aventurer : chez lui, la provocation tient plus du dĂ©sarroi que du simple vernis Ă©pate-bourgeois. Depuis Suicide Club, Sono Sion considère les enquĂŞtes policières comme de fausses pistes. Ici, le tueur en sĂ©rie pourrait bien ĂŞtre le fantasme qui, entretenu, procure beaucoup d’espoir et, une fois Ă©vanoui, livre celui qui y a succombĂ© Ă  la trivialitĂ© de ses souffrances. L’enquĂŞte policière – oĂą l’un des deux flics est une femme – a pour fonction de brouiller la frontière entre le passĂ© et le prĂ©sent, les coupables et les victimes, le meurtre et l’investigation et de crĂ©er une confusion qui se poursuit longtemps, mĂŞme pendant le gĂ©nĂ©rique de fin. Dans la dernière partie, on retrouve l’appĂ©tence du cinĂ©aste pour le surrĂ©alisme, aussi bien du cĂ´tĂ© du mouvement Panique (les complexes Ĺ’dipiens d’Arrabal et Jodorowsky dĂ©jĂ  omniprĂ©sents dans Strange Circus) que de Buñuel (une citation explicite de Viridiana et beaucoup de Belle de Jour pour la double-vie et l’ennui bourgeois). ForcĂ©ment, sur plus de 2h30, cette grande tornade rĂ©clame beaucoup d’Ă©nergie et ce serait Ă©puisant s’il n’y avait pas cette fluiditĂ© sans cesse irriguĂ©e par une brutalitĂ© souple, s’il n’y avait pas cette libertĂ© des corps (les Ă©dens pileux ne sont pas pixĂ©lisĂ©s), s’il n’y avait pas ce souffle tragique ou encore ce lyrisme qui revient par des portes dĂ©robĂ©es sans jamais quitter le film. C’est aussi la preuve que Sono Sion s’impose de plus en plus sĂ©rieusement comme l’hĂ©ritier de Shuji Terayama.

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