Une rĂ©trospective visible Ă  Paris permet de dĂ©couvrir les films de l’écrivain Guillaume Dustan. Un Ă©vĂ©nement qu’il est chaos.

PAR GEOFFROY DEDENIS

Arrivé à mi-parcours des projections consacrées aux films de Guillaume Dustan – organisées par le collectif Treize au Luminor –, Nietzsche se démarque explicitement du corpus de l’autobiopornographe. Soit l’écriture filmique de Dustan qui cadre du bout des doigts, ou pas du tout, à la Warhol, laissant entendre son souffle, les bruits des orifices qu’il explore, ou de la house sur laquelle il danse. Une énergie bordélique, aussi cinétique que celle de ses livres. Mais dans Nietzsche, place à la verbe désinvolte, implacable et maîtrisée du Dustan moraliste. Face à Yves Derai – ex-rédacteur en chef de BFM –, Guillaume parle sérieusement, en se foutant pas mal de sa tronche au passage, mais de la sienne également.

Son combat? Partir de son expérience mystique du sexe et du corps qu’il a si bien mise en mots, pour démolir les fondements de ce qui continue à faire survivre une république castratrice sous assistance respiratoire. Utiliser le laboratoire gay, pour aller vers son noyau politique réel: le queer. L’abolition des genres qui participera à balayer la bourgeoisie hétéro patriarcale qui étiquette, flique et culpabilise. Dénoncer les gays costard-cravate, qui sont au final des hétéros comme les autres, puisqu’ils collaborent avec les tortionnaires. L’homosexualité n’est que le début, sa dépénalisation un acquis, certes, l’homoparentalité un possible, oui, mais à condition qu’on opère une refonte des droits de l’enfant. Que l’enfant puisse s’appartenir entièrement, qu’il puisse se choisir une vie, à commencer par choisir une identité, un nom qui ne soit pas celui de son père. Qu’il n’appartienne pas à la famille – papa maman, papa papa ou la configuration que vous voulez – qu’il s’appartienne entièrement et qu’il n’ait de compte à rendre à personne.

À partir de là, Dustan en vient à affirmer qu’aujourd’hui – et attention nous sommes en 2002 au moment où cette vidéo est tournée –, aucun de nos représentants n’est de gauche, puisque personne ne se propose de défendre ces propositions, d’authentiques changements. Qui défend la liberté individuelle? Qui propose d’expliquer aux enfants dès le primaire que leur bisexualité naturelle est un trésor inestimable? A-t-on proposé de loger les sans-abris dans les innombrables bâtiments parisiens laissés à l’abandon, juste parce qu’en principe laisser les gens mourir c’est pas très joli? Alors effectivement on a du mal à trouver à redire au discours de Dustan dans Nietzsche et en effet, personne n’est de gauche. La fin du régime politique de l’hétérosexualité il la voit pointer uniquement lorsqu’il regarde du côté de la jeunesse d’alors, ceux qui s’en foutent de la morale, tant qu’elle ne va pas dans leur sens, du travail, ceux qui veulent délirer, parce qu’au fond à quoi ça sert de vivre si c’est pour faire ce qu’on nous dit de faire? Les drogues et le droit de les utiliser autant qu’on le souhaite devraient selon Dustan être un droit primordial inaliénable et remplacer les injonctions hypocrites à «la bonne santé» – crier cette formule en imitant la voix d’Antonin Artaud dans Le Suicidé de la société – Le sexe, les drogues, la connaissance de soi, à mesure que le dialogue avance on comprend que le but de Dustan a toujours été politique et ça n’est plus surprenant à l’heure de Paul B. Preciado et Marie HélèneSam Bourcier – sans bien sûr avoir besoin d’évoquer Despentes, mais quand même si un peu –, les comparses du regretté auteur, aujourd’hui fers de lances des luttes queer francophones et internationales. L’hédonisme délirant, l’expérience individuelle, le communautarisme, l’anti-autoritarisme, les squats, les éléments d’un nietzschéisme de gauche radical.

Si on n’est pas radical, pourquoi donc se fatiguer à prétendre au peu de gens que ça intéresse qu’on est de gauche? Autant de champs recouverts en soixante-deux minutes, il y a maintenant dix-sept ans et que s’est-il passé depuis? Dustan s’attaque à la «gauche» comme à la droite, de même qu’aux juifs et aux chrétiens. Ce qu’il veut c’est la fin de toutes les institutions monolithiques judéochrétiennes, pour retourner à l’enfance, à la non-peur, au paganisme, à la nuit. L’aspect optimiste de Dustan surgit lorsqu’il s’intéresse aux enfants de la nuit, c’est en eux qu’il place sa foi et ceux-ci lui rendent sans cesse hommage, en s’enfilant à pas d’heure sous amphétamines – à l’instar de Preciado qui se gode pour le rappeler d’entre les morts dans Testo Junkie – les angelots noirs de Dustan Zarathoustra iront chier dans les urnes, en s’habillant n’importe comment et se multiplieront comme ils le souhaitent, sans votre accord.

NB: Vous avez encore une dizaine de jours pour profiter des dix-sept films de Dustan qui tournent joyeusement en boucle Ă  Treize, au Centre Pompidou et au Luminor HĂ´tel de Ville.

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