La France a inventé le gore, et c’est comme ça. C’est marqué, acté, prouvé, encapsulé. Mais il agissait dans d’autres salles obscures que celles des cinémas: gore s’écrivait Grand-Guignol, une tradition théâtrale chargée d’amener les sensations fortes à un public qui demandait enfin autre chose que rire ou pleurer. Dès la fin du 19ème siècle, on couvre les spectateurs d’une blouse protectrice pour les asperger de tragédies grotesques et d’histoires atroces, allant du polar aux portes du fantastique, où les mises à mort se devaient d’être particulièrement sanguinolentes et généreuses. Des débordements qui ne survivront pas à l’après-guerre: on clôt la boutique dans les années 60, pile au moment où le cinéma s’était permis de prendre le relais. Une série tv hexagonale des années 90 s’amusera d’ailleurs à reproduire quelques grands classiques, comme le témoignage d’un geste fou dont on a surtout gardé des affiches particulièrement gratinées.

Baignant habituellement dans la comédie de mœurs pas follement chaos, Jean Marboeuf y est allé aussi de son hommage dans son irrésistible Grand Guignol, qui plante sa caméra ailleurs qu’à la belle époque. Il y suit une troupe de comédiens venant de s’installer dans un trou paumé, s’exerçant dans un dancing à l’abandon qu’ils investissent durant un orage de mauvais augure. Chef du groupe, Baptiste (Guy Marchand) écrit inlassablement des pièces horrifiques, tentant de remettre au goût du jour l’esprit du grand-guignol. Mais sa muse (splendide Caroline Cellier) s’éloigne, lassée par le ronron de son couple et les inattentions de son mari, qui se contente de pianoter inlassablement la même chose sur sa machine à écrire «ça fait 20 ans que tu me racontes la même histoire: un homme aime une femme, et l’homme est malheureux…».

À deux pas du théâtre improvisé, un rade sentant le pastis, où les murs sont tapissés d’affiches de concert de Tony Ribeiro et où l’on lit Le nouveau détective: le barman, amoureux feu d’une prostituée, observe ses ébats avec le même client tous les soirs. Les comédiens s’ajoutent à la morosité ambiante, chacun y allant de sa petite chanson: la loufoque qu’on ignore (Claire Nadeau, what else?), le comédien insatisfait (Brialy en mode megalo), la jolie plante qu’on résume à ses courbes, le créateur en panne d’inspiration. Un marchand de farces et attrapes incarné par un Galabru tout à fait à son aise cache des fêlures terribles sous une armada de boites à meuh: de toutes ces âmes damnées, il ne reste que la mélancolie derrière la farce. Et pendant que les portes claquent (Marboeuf réalisait la même année Vaudeville: tout se tient), les comédiens répètent inlassablement leurs réjouissantes horreurs, dont le film ne perd aucune miette: un loup-garou surgissant dans un Paris de pacotille, une chambre des tortures qui picote, un Fu-Manchu embarrassant, un mari revanchard découpant les amants infortunés, une guillotine récalcitrante…

Roulant alors sa bosse sur les petites productions gores françaises (La morte vivante, Clash, La revanche des mortes-vivantes, Mad Mutilator…), le regretté Benoît Lestang y trouvait un parfait foyer d’expérimentations, avec moult transformations et mutilations de toutes sortes. L’absence totale de réalisme des effets et leur côté carnavalesque, le savant mélange de maladresse et d’effet waouh sont bien entendu le meilleur hommage qu’on pouvait faire à l’esprit Grand-Guignol.

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