Ken Russell relate les faits étranges et inquiétants qui accompagnèrent la genèse de «Frankenstein» et «The Vampyre». Les deux créatures naquirent de l’imagination fertile des poètes Lord Byron et Percy Shelley au début du XIXe siècle et deviendront plus tard des mythes de la littérature fantastique.

PAR JEREMIE MARCHETTI

De la manière qu’un certain Paul Verhoeven réinjecta le souffre qui le fit bannir de Hollande au pays de l’Oncle Sam, Ken Russell et ses manières excentriques ne se sont pas faits prier durant son passage américain. Passe encore sa tentative ardente de sf psychédélique avec Altered States, mais son Belle de Jour trash, le fantastique Les jours et les nuits de China Blue, fait hurler les bien-pensants. Imaginez: Russell y sous-entend que les couples américains sont bien coincés du derche à force de ne rien foutre au pieu et qu’il est grand-temps de baiser un coup. Rien ne va plus.

De retour au pays natal, Kenny s’empare d’un sujet fantasme: la nuit de brainstorming et d’orgie que passa Mary Shelley avec ses camarades poètes, d’où elle accoucha de son chef-d’œuvre Frankenstein ou la Prométhée post-moderne. Si l’idée fait fondre instantanément les culottes de tous cinéphiles un tant soit peu déviants, le résultat oscille entre la vilaine fièvre et le ratage succulent. D’une manière assez inexplicable, le même sujet aura droit à deux autres films en 1988, chacun à leur manière fascinants et inaboutis: Un été en enfer de Ivan Passer, production Cannon à la beauté cristalline qui rachète son manque d’ambition par son casting (Laura Dern, Alice Krige, Eric Stoltz) et sa b.o merveilleuse, puis Rowing in the Wind, de Gonzalo Suárez, le plus romantique et le plus ambitieux de tous. Gothic lui, abaisse les manettes de l’horreur et du sexe sous opium, se révélant finalement comme le plus courageux et le plus déglingué des trois. Et le plus chaos, évidemment.

Trois silhouettes quittent en furie une barque flottant sur les rives du Lac Léman pour rejoindre le manoir du scandaleux Lord Byron : il s’agit de Mary Shelley, son compagnon Percy Shelley et sa demi-sœur Claire. L’orage éclate, on se met à l’aise, on allume le feu et les verres tintes à loisir. Mais avec de telles créatures, impossible de passer une soirée sereine : le lubrique Byron et son âme damnée le Docteur Polidori, biographe à ses pieds pas franchement pour l’amour de l’art, entraînent leur invités dans une sarabande de breuvages et d’opiacés divers, les poussant à se retrancher dans les recoins les plus sombres de leur imagination. Dans un délire collectif, les fantômes et les monstres tapis sous leur crâne prennent alors forme, les faisant glisser vers la douce pente de la démence. Débauche aristocratique, hystérie collective et visions hallucinatoires; on vous dit et on vous répète que l’occasion était d’or pour Russell. Le résultat final se reflète étrangement dans la b.o ivre de Thomas Dolby, dont le score parfois impressionnant contribue beaucoup à l’atmosphère malsaine, vire souvent au grand-guignol de supermarché.

Trop de ci, trop de là, trop et peut-être pas assez: plastiquement, Gothic est plus proche d’une élégance flemmarde que du choc esthétique, ce qui ne l’empêche pas de s’accommoder de quelques tableaux dérangeants (cadavres de nourrissons, seins surmontés de globes oculaires ou chevalier au braquemart monstrueux). Parfaite Mary Shelley hantée jusqu’à la mort, Natasha Richardson semble être un écho au souvenir de sa mère Vanessa Redgrave dans The Devils, mais la retenue du personnage, autant que la sobriété de son actrice, marque le contraste avec des comparses plus cabotins, quand ils ne sont pas dirigés n’importe comment (Julian Sands pour ne pas dire). Tout ce qui picote dans Gothic en fait indéniablement son charme, comme une sorte de happening fantasmagorique qui, à une autre époque, aurait été certainement un chef-d’œuvre.

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