Le 14 mars dernier, l’enveloppe corporelle de l’artiste Genesis P-Orridge nous a quittés. Outre l’esprit de celui qui se faisait appeler autrefois Neil Megson, elle accueillait également celui de sa seconde épouse, «Lady Jaye» (née Jacqueline Breyer), décédée en 2007. Depuis ce jour, Genesis se faisait appeler Breyer P-Orridge, et utilisait le «nous» pour se designer, voyant dans la disparition de Lady Jaye une façon de se réunir une bonne fois pour toute avec son grand amour dans un seul et même corps. Figure incontournable de l’underground londonien, chanteur, chanteuse, poète, occultiste, performeu-r-se, Genesis P-Orridge était une artiste protéiforme, au sens propre comme au sens figuré, qui a fait de la transgression son cheval de guerre, et de l’amour son mantra absolu. En toute humilité, le Chaos a voulu lui rendre hommage en revenant sur quelques éléments de sa vie, de sa pensée et de son oeuvre foisonnante, notamment pour les faire découvrir à celles et ceux qui n’en étaient pas encore familiers. À ce titre, la porosité de genre, l’androgynie puis la non-binarité de Genesis P-Orridge nous amèneront à changer régulièrement sa dénomination dans le texte, afin de respecter l’idée de changement qui a caractérisé son «être véritable», et dont il/elle a fait son fer de lance tout au long de sa vie. Féminin, masculin et dénominations inclusives se succéderont donc ici ou là, «just drifting», tout en respectant néanmoins certains moments clés de la vie de P-Orridge.

COUM Transmissions, «Prostitution» et Throbbing Gristle
En 1971, peu de temps après avoir changé d’état civil, le fraîchement nommé Genesis P-Orridge fait la rencontre de l’écrivain américain William S. Burroughs (l’une de ses idoles d’adolescence, avec Frank Zappa et John Cage), après avoir brièvement correspondu avec lui. Ce-dernier lui présente l’écrivain Brion Gysin, inventeur de la technique du «cut-up», qui aura une importance cruciale dans l’oeuvre de P-Orridge, et qui consiste à découper un texte original en fragments aléatoires, afin de les réarranger et produire un texte nouveau. Le jeune artiste souhaite retranscrire cette technique littéraire dans le domaine musical, préfigurant ainsi le sampling, par la manipulation de bandes magnétiques. Gysin l’initie également au «Magick», système magique central dans le «Thelema», qui est la doctrine ésotérique inventée par l’occultiste Aleister Crowley. La lecture de son Livre de la Loi sera fondamentale pour P-Orridge, qui voit très justement dans l’oeuvre libertaire de Crowley une sorte de manda donné afin de découvrir son être véritable, «la nature divine intime de tout être», qu’il ne s’agit pas de confondre avec une liberté illimitée, potentiellement destructrice. Membre de la communauté «Exploding Galaxy» depuis la fin des années 60, qui rejetait les logiques de classes et plus globalement la moindre convention sociale, P-Orridge, fort de ses nouvelles influences, va fonder son propre groupe en 1969: le COUM Transmissions.

D’abord conçu comme un groupe de musique expérimentale, le COUM va très rapidement se transformer en un collectif de performances artistiques, porté sur toutes les formes de transgression. Les membres revendiquent alors l’influence du dadaïsme, de l’actionnisme viennois, du groupe électro Kraftwerk (porté sur l’improvisation), et de l’album expérimental Metal Machine Music de Lou Reed. Ce changement s’effectue sous l’impulsion de Cosey Fanni Tutti, proche de P-Orridge, qui exerçait simultanément les professions de secrétaire, de strip-teaseuse et de performeuse pornographique. Le mot d’ordre est simple : provoquer des réactions chez le public, que ce soit par des installations artistiques, des happenings ou par la musique elle-même. Dans cette optique, P-Orridge souhaite reconstruire une approche magique du son. Selon lui, chaque son est lié à des archétypes ainsi qu’à des fonctions métaboliques et psychiques précises, si bien que lorsque le musicien choisit sciemment (Crowley n’est pas loin) de sortir ces sonorités de schémas culturels et artistiques préconçus, il se donne les moyens, au détour du hasard et de la volonté personnelle, d’atteindre une «autre dimension». Le son, chez P-Orridge, devient ainsi un moyen d’altérer notre état de conscience, de toucher du doigt cet «être divin» qui le fascine déjà, et dont il ne se détachera jamais.

Le COUM entre dans la légende en 1976, avec l’exposition «Prostitution», organisée par Cosey Fanni Tutti. L’installation comportait (entre autres) des images pornographiques de l’artiste elle-même, ainsi que ses propres tampons hygiéniques usagés, disposés un peu partout dans la galerie. Jugée obscène et diabolique par l’establishment britannique, l’exposition fait scandale. Le représentant conservateur écossais Nicholas Fairbairn désignera d’ailleurs les membres du mouvement comme des «fossoyeurs de civilisation» («Wreckers of civilisation»). Prenant cette phrase comme un compliment, Genesis P-Orridge découpe les articles de presse la mentionnant afin de les intégrer dans l’exposition. Au sortir de cet épisode, P-Orridge pense en avoir fini avec l’art performatif, contrairement à Cosey Fanni Tutti. Ainsi, au travers d’une ultime performance du COUM, née le groupe de musique Throbbing Gristle, qui devient rapidement l’un des pionniers de la musique industrielle, en mélangeant électro, avant-garde et rock expérimental. La transgression est toujours au rendez-vous, le groupe n’hésitant pas à parler de thèmes chocs comme le nazisme, le viol ou la pédophilie. La formation tiendra cinq ans.

Psychic TV et Thee Temple ov Psychick Youth
En 1981, sous les conseils du guitariste d’Alternative TV Alex Fergusson, Genesis P-Orridge crée un nouveau groupe artistique, encore plus ancré dans sa fascination pour l’ésotérisme : Psychic TV. Genesis fait alors la connaissance d’Alaura O’Dell, qui deviendra son épouse ainsi qu’une membre active du groupe. Contrairement à Throbbing Gristle, Psychic TV donne une multitude de concerts, et enchaîne les disques à un rythme incroyable. Le groupe entrera d’ailleurs dans le Guinness en 1988, après avoir produit le plus grand nombre d’albums (14 !) en seulement dix-huit mois. Du soft rock à l’acid House, Psychic TV s’essaie à tous les styles, et produira même quelques tubes comme «Godstar», hommage au fondateur des Rolling Stones Brian Jones, mort noyé dans sa piscine en 1969.

Conjointement à Psychic TV, Genesis fonde Thee Temple ov Psychick Youth (la présence du «k» à «psychick» est un hommage au «magick» de Crowley), une «vraie-fausse secte», dont Porridge, plus queer que jamais, est la vraie-fausse gourou. Son but: transformer la société par un art faisant l’éloge de la transformation magique de l’individu, par-delà les frontières physiques et spirituelles communément admises. La figure de l’androgyne devient de plus en plus prégnante dans l’oeuvre de Genesis, qui change souvent d’apparence afin de mettre en pratique sa croyance profonde dans le changement constant des êtres. L’orchidée, symbole de l’Androgyne alchimique, sera au coeur de l’incroyable album Dreams Less Sweet (1983), que ce soit sur la pochette ou dans le titre «The Orchids».

Jouant avec ce qui apparaît à l’époque comme des figures d’altérité, elle fera de nouveau scandale, dénonçant l’information-spectacle par une mise en scène du mal ouvertement provocante. L’ensemble des préceptes, cérémonies et conseils de Thee Temple ov Psychick Youth seront réunis dans Thee Psychick Bible, encore publiée aujourd’hui (dont la traduction française est publiée aux éditions du Camion Noir). L’expérience fictive du «mal», que ce soit au travers de rituels occultes ou du port de symboles provocants tels que le visage de Charles Manson, est une façon de se mettre à distance du réel, et de considérer celui-ci comme une représentation, pétrie de valeurs se présentant elles-mêmes comme essentielles. On revient là au coeur de la contre-culture: montrer que ce que l’on croit aller de soi ne va pas de soi. P-Orridge veut détruire ce qu’elle appelle (à la suite de Burroughs) «la société de contrôle», ce «Dieu de métal» dont parlait Philip K. Dick, et qui selon elle, fonctionne à partir de la peur de la différence. Pour y échapper, il faut être prêt-e à renoncer à tout, afin d’être vrai-e à l’égard de l’être que l’on est réellement. Le Temple sera néanmoins dissout en 1991, P-Orridge refusant de devenir la gourou que certains ou certaines voyaient en elle.

Lady Jaye et le projet Pandrogyne
En 1993, P-Orridge fait la rencontre de «Lady Jaye» dans un Donjon SM new-yorkais, où elle officiait alors en tant que dominatrix. Elles tombent profondément amoureuses l’une de l’autre, et se marient deux ans plus tard. Genesis repense alors au «cut-up» de Gysin, et décide de l’appliquer à son propre corps, prête à renoncer à cette «chose» («stuff») pour fusionner avec sa bien-aimée, et former avec elle les deux parties d’un même être. C’est ainsi que née le projet Pandrogyne. P-Orridge et Lady Jaye vont subir plusieurs opérations de chirurgie esthétique, afin de se ressembler le plus possible. Le documentaire La ballade de Genesis et lady Jaye, réalisé par Marie Losier et sorti en 2011, revient d’ailleurs sur ce processus de transformation, aboutissement d’un projet artistique total et radical. Genesis P-Orridge veut faire de sa vie une oeuvre d’art, qui soit elle-même envisagée comme un processus d’affranchissement de l’esprit de toute barrière physique, culturelle et sexuelle.

Mais en 2007, Lady Jaye décède. Elle avait 38 ans. «Breyer P-Orridge» devient alors l’hôte de sa défunte épouse, ce «un» originel qu’elles convoitaient tant. La perte de son épouse devient un symbole personnel et douloureux de l’être perdu, originel et bisexué. Après une initiation au Vaudou sous sa forme originelle en Afrique de l’ouest (2016-2017), il/elle gardera toujours une petite poupée de Lady Jaye sur lui/elle, faite à partir de ses effets personnels. L’objet lui vient d’un culte des jumeau qu’il/elle a découvert-e au Bénin, qui postule que si le jumeau encore vivant s’occupe mal de la poupée du jumeau décédé, il finira par mourir lui aussi.

Le projet Pandrogyne continue ainsi sous une nouvelle forme, comme l’aurait voulu Lady Jaye. Breyer P-Orridge parle en son nom, et à ce titre, utilisera le «nous» jusqu’à sa mort : «Pour notre part, nous sommes persuadés que l’état divin est hermaphrodite et que c’est nous qui créons des courants de séparation entre mâle ou femelle, Chrétien ou Musulman, blanc ou noir… C’est aussi pour cette raison que nous avons lancé le projet Pandrogyne : nous pensons qu’il est de notre devoir d’aider notre espèce à muter pour qu’à l’avenir le genre devienne superflu» (Genesis P-Orridge, 2017, pour le-drone.com). Après s’être battu-e pendant plus de deux ans contre une leucémie, Breyer P-Orridge s’est éteint le samedi 14 mars 2020, se délestant de cette ultime barrière qu’est l’enveloppe corporelle, et laissant derrière lui/elle bon nombre d’oeuvres et de collaborations incroyables. Terminons donc sur ce duo réalisé en 2013 avec le groupe Nine Inch Nails, son héritier musical le plus évident, et dans lequel il/elle condense toute sa pensée. Goodbye Genesis.

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